Le changement, c'est maintenant. Mais c’est quand maintenant ?

« Le changement, c’est maintenant », il avait dit Fanfounet. Je le revois au Bourget, ivre d’optimisme, la voix cassée par la conviction et la chemise mouillée par le dévouement. Il était beau. Rien à voir avec les kilos, non, non : il avait l’élégance des prédicateurs de bonheur. A contempler sa cote de popularité actuelle, la gueule de bois est sévère : pas l’ombre d’un état de grâce, chacun est déjà trop affairé à chercher où est cette fichue languette qui donnerait un peu de tenue à cette gouvernance flambiesque. Alors quoi ? Ambiance Temps des cerises ou Internationale ? En quatre mois, le gouvernement semble avoir accordé ses violons : le changement, eh bien mes chers amis, c’est dans 5 ans.

Pour l’heure, il faut rassurer les français, et pour cela, rien de mieux qu’un bon vieux JT de 20h sur TF1. Immédiatement, le ton est donné : un bonsoir qui fait trembler des genoux, un sourire dégluti, une posture hivernale, Fanfounet n’est pas là pour rigoler. L’objectif : montrer que c’est lui le tôlier.

Pour nous mitonner un bel éthos de patron, notre bonhomme président mélange savamment deux ingrédients rhétoriques de base : un premier, grammatical, un second, lexical. D’abord, il fournit une bonne pincée de première personne du singulier qu’il assaisonne de verbes d’action et de perception. Grâce à eux, on sent les effluves de sa présence se disséminer un peu partout : il voit, il entend, il fixe, il accélère, il engage, il montre la voie, il sait où il va… Bref, super Fanfounet tient la barre et il ne roupille pas ! Surtout, il incorpore à tout cela un champ lexical martial, traditionnel de l’imaginaire du pouvoir. C’est en chef de guerre qu’il fait son show de rentrée. Ce soir, il est « en situation de combat ». Notre Attila de la dette n’a certes ni les cheveux longs ni de peau de bête sur le dos mais, élevé au pavois, il est là pour nous expliquer son plan de « bataille ».

Le choix de cet éthos n’a en fait rien d’innocent. Avec lui, notre président tente non seulement de tordre le cou aux critiques qui l’accusent d’être mou du genou, mais surtout il prend à contre pied l’éthos mis en avant par son prédécesseur hyperactif. Souvenez vous des envolées lyriques de Sarkozy comme le capitaine d’un navire en pleine tempête. Le France, plongé dans l’ouragan crise, prenait l’eau de toute part. Pomper était la seule solution si on ne voulait pas être fauché par les vents boursiers, submergé par les vagues de chômage et emporté par le tsunami de l’endettement. La rhétorique du précédent gouvernement tournait donc naturellement autour de l’idée de fatalité et de résignation face à la réalité du monde qui s’imposait à nous. En choisissant l’image du chef de guerre, Fanfounet tente un coup de force incroyable : il veut imposer l’espoir. Si on colmate le drakkar, c’est pour que chacun ait une cabine. Cette rhétorique de l’action n’est donc pas simplement dictée par la conjoncture, elle est sous tendue par un discours idéologique, utopiste, cher à la gauche : celui des lendemains qui chantent. Preuve en est, les assauts ambivalents des « nous » dont on ne parvient plus vraiment à savoir qui ils désignent, du gouvernement ou des français, et la cohorte des futurs qui encadrent tout le propos présidentiel.

Alors, crédible notre Président en Vandale révolutionnaire ? Sans doute l’enjeu est-il beaucoup plus sérieux que les querelles des comptoirs ne le laissent paraître. Ce qui s’est joué devant Claire Chazal en ce dimanche de rentrée ressemblait bien davantage à un réajustement. Il s’agissait pour notre président de résoudre la tension temporelle contenue dans son slogan de campagne. Ambivalence qui lui collait aux baskets depuis le 6 mai et lui coûtait cher dans les sondages. Avec « le changement, c’est maintenant », d’un côté, le Che Fanfounet nous imposait tonitruent le rythme de la table rase en nous assommant à coup de « Cent jours » par ci, de « lors de mon premier conseil des ministres » par là. De l’autre, soucieux de se distinguer de son agité du bocal de prédécesseur, il voulait sortir de la brutalité qu’imposait la temporalité sarkoziste, celle de l’effet d’annonce et de la réactivité expéditive, en mettant en avant le doux temps du compromis, de la négociation et du dialogue social. En réalité, l’éthos de chef de guerre permet de lisser cette tension apparente en mettant en scène l’image du stratège. Tel un joueur d’échec qui agence, ordonne et prépare le combat, Fanfouléon est celui qui a deux coups d’avance, celui qui voit plus loin et qui avec sa Grande Armée d’effort, de rigueur et de coupes budgétaires va conquérir le redressement de la France en 2 ans. Eh, oui, mes amis, à cette vitesse pas besoin de gel, vous ne devriez pas être trop décoiffés. L’échéance de 2 ans est d’ailleurs tout à fait significative : assez brève pour nous paraître demain, elle est aussi assez longue pour laisser œuvrer le processus démocratique. Surtout, 2014, c’est « the » prochaine échéance électorale. Là ce sera la guerre totale. Toutes les échelles seront touchées : maires, conseillers territoriaux, députés européens, tout ce joli ptit monde se bouffera le nez au nom du « premier bilan » socialiste. Bref, ça va saigner.

Alors simple coup de maître politique d’un petit césarion en ballotage ? Bien plus profondément, les contradictions dans lesquelles le nouveau chef de l’Etat semble s’enliser interroge sur les ambivalences de la temporalité de l’action politique contemporaine. Comment parvenir à faire cohabiter les exigences de rapidité imposées par la crise et les inquiétudes qu’elle génère chez les gouvernés avec la réalité du fonctionnement démocratique ? Par nature, le régime démocratique suppose la reconnaissance des conflits, leur expression, la mise en place de processus de concertation et de délibération etc. Bref, la démocratie, c’est avant tout du temps. Le sentiment d’accélération de la temporalité politique impulsé notamment par les médias en continu participe à confondre action et réaction et à ancrer le travail politique dans de l’évènementiel, gommant de fait toute profondeur temporelle, passée comme future. Les hommes politiques doivent continuellement nourrir le flot médiatique au risque de se voir disparaître complètement. Ainsi, sous les traits de l’imperator visionnaire, le nouveau locataire de l’Elysée semble se débattre autant contre la crise que contre ce présent-immédiat qui en générant de l’impatience, a tué l’espérance.

Mathilde Villechevrolle

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