Démocratie, nom féminin

Loin de moi l’idée de donner conférence sur le sujet mais il m’arrive de m’interroger sur la démocratie et d’avoir à retourner à la source pour me mettre les idées au clair. En cherchant à gauche à droite je trouve des définitions génériques et néanmoins partagées, « régime politique où la souveraineté est exercée par le peuple », « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Plus loin j’y associe quelques principes (liberté des individus, existence d'une constitution, séparation des pouvoirs, consultation régulière du peuple, pluralité des partis politiques, indépendance de la justice) sans pour autant qu’ils soient exhaustifs. Je peux schématiquement l’opposer à d’autres régimes politiques, monarchie absolue, oligarchie, théocratie, empire, dictature, mais le doute subsiste. Très vite je me perds dans les subtilités des constitutionalistes, de l’exercice direct ou indirect de la souveraineté, du régime parlementaire, présidentiel ou d’assemblée, des nuances de la sociale démocratie et de la république démocratique. Si pour les connaisseurs il n’y a pas de doute sur ce qu’est une démocratie, ma perception reste floue.

Ne trouvant pas de réponse immédiate, pensant contourner le problème, je me pose une autre question, c’est qui la démocratie ? Là, ça se complique. Pays, Etats, Nations, d’où partir ? Des 239 pays recensés, dont 204 participant aux Jeux Olympiques de Londres, ou des 194 Etats membres aux Nations Unies ? Ni l’un ni l’autre probablement. Il n’est visiblement aucun organe international en charge d’une attribution officielle des catégories de régimes politiques. Mais alors, la démocratie serait-elle auto déclarative ? Ou existe-t-il un collège d’experts légitime et internationalement reconnu pour un recensement incontestable ? Rien, aucun label, aucune autorité de contrôle, aucun diplôme requis.

Et pourtant, chaque fois que j’entends le mot démocratie ou son adjectif démocratique, je me sens en terrain familier. La démocratie est rentrée dans la grande famille des mots-valises. Ces mots dont on a vaguement en tête une définition large, conceptuellement flous et concrètement vagues qui présentent l’immense intérêt de ne pas avoir besoin d’être caractérisés précisément pour évoquer quelque chose à son auditoire. A peu près autant que la dictature.

A parodier La Fontaine, on pourrait dire que tout démocrate vit au dépend de celui qui l’écoute. Plus encore, que la démocratie est une question de point de vue, de cadre de références. Y aurait-il autant de réalités démocratiques qu’il y a de démocraties ? Certains voudraient sans doute hiérarchiser les démocraties comme ils ont prétendu le faire des civilisations. La démocratie serait devenue une histoire de valeurs, on lui associerait pêle-mêle liberté d’expression, laïcité, égalité entre les hommes et les femmes, liberté syndicale, refus du travail des enfants, abolition de la peine de mort ; aussi facilement on lui opposerait une liste de menaces, collusions entre politique, medias et finance, corruption, réalité du suffrage universel quand tant de candidats sont élus avec une minorité de voix au vu de l’abstentionnisme, évasion fiscale des plus riches contre assistanat des profiteurs, justice inique et panne de l’ascenseur social.

Autant de représentations collectives qui permettent à moindre frais et au premier venu de s’offusquer. Le simple fait de crier à l’atteinte à la démocratie permettrait de s’ériger d’autorité en son défenseur. Comme si la démocratie était un théorème dont il suffirait d’un acte antidémocratique pour le remettre en cause. Un journaliste suédois poursuivi pour avoir dévoilé des secrets d’Etat américains, des amuseuses russes condamnées au camp de redressement pour avoir brocardé leur président, une jeune chrétienne handicapée mentale menacée de mort au Pakistan pour avoir blasphémé, un ancien président français suspecté d’avoir négocié le nucléaire avec un dictateur pour financer sa campagne, un président du conseil italien éprouvé aux conflits d’intérêts et taxé de coucheries avec des mineures, tout deviendrait prétexte à dénonciation, la chasse à la surenchère serait ouverte en permanence.

Trop facile alors de se revendiquer de la démocratie en voulant l’imposer aux pays qui n’en sont pas, trop facile de pointer la paille dans l’œil du voisin. Prenons garde aux tartuffes démocrates, aux professionnels de l’indignation. Il n’y a pas de démocratie, il n’y a que des preuves de démocratie.

Et d’avance je m’insurge avec véhémence contre tous ceux qui ne trouveraient aucune qualité à ce billet, manifestant ouvertement un comportement anti-démocratique.

 

Thomas Litou

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