Iran : Le régime met fin à l’illusion de la réforme et s’expose à la révolution

Pour ne pas se surprendre de la tournure de la parodie d’élection en Iran, il suffisait d’être attentif aux propos du mollah Ali Khameneï, lors de son discours du nouvel an iranien. Ce calife en herbe qui sévit depuis plusieurs décennies en Iran et qui se nomme « guide suprême », avait donné le ton en appelant à une élection « unipolaire » pour la future présidentielle.

 Pour ne pas se surprendre de la tournure de la parodie d’élection en Iran, il suffisait d’être attentif aux propos du mollah Ali Khameneï, lors de son discours du nouvel an iranien. Ce calife en herbe qui sévit depuis plusieurs décennies en Iran et qui se nomme « guide suprême », avait donné le ton en appelant à une élection « unipolaire » pour la future présidentielle. « Evitez les tendances, les divisions et la bipolarisation », disait-il, ajoutant : « mettez de côté les divisions gauche-droite », nous voulons une élection « unipolaire ». Il vient d’appliquer à la lettre ce qui n’était pas des recommandations mais des ordres.

Ce genre de dérive despotique est une maladie des dictateurs. C’est ainsi que le dernier Chah d’Iran Mohammad Reza Pahlavi, faisant une crise de folie mégalomane, annonçait la formation d’un parti unique appelé Rastakhiz (Résurrection) en mars 1975, quelques années seulement avant que la révolution de 1979 ne l’emporte à jamais. Chaque citoyen avait l’obligation de devenir un membre de ce parti unique alors que tous les autres partis furent interdits.

Election « unipolaire »

Le despote au turban, marchant sur les pas du Chah, vient d’ordonner à ses sujets de se ranger derrière un « pôle unique » lors de l’élection du 18 juin. Il a pour cela minutieusement programmé pour imposer son protégé Ebrahim Raïssi. D’abord, la machine à censurer qu’est le Conseil des gardiens composés de clergés nommés par le guide et de magistrats nommés par le chef du judiciaire, a filtré les presque 600 candidats pour n’en garder que sept. Un principal et six figurants. La moitié des candidats retenus devaient se désister au dernier jour. Le plus grotesque est que Raïssi est lui-même chef du pouvoir judiciaire.

Ce spectacle fait pourtant partie du paysage habituel des élections en Iran. Mais cette fois, le Conseil des gardiens a écarté tous les candidats qui pouvaient rivaliser avec le grand favori. Ali Larijani, l’ancien chef du Majlis (assemblée) et actuel représentant de Khameneï pour les négociations avec la Chine ou Eshagh Jahanguiri, premier vice-président du sortant Hassan Rohani, ou l’ancien président Ahmadinejad ont été jugés inaptes à se présenter. Le guide a-t-il enfin entendu les slogans des manifestants en Iran, qui en 2017 scandaient partout « réformateurs, conservateurs, le jeu est maintenant terminé » ?

Que l’on ne s’émeuve pas en disant qu’il s’agit d’une sélection ! Une décapitation de la démocratie! Depuis belle lurette les élections en Iran n’ont été que des sélections, un champ de compétition entre les factions du pouvoir : des fachos modérés et des fachos conservateurs. Les prétendants supprimés sont tout autant des criminels que les sélectionnés. Les électeurs ont toujours considérés ces factions comme des marionnettes que l’on manipule pour s’accommoder entre complices sur l’annonce du taux de participation et des voix. Des chiffres toujours chimériques. Comme les sondages que certains chercheurs « candides » nous présentent aujourd’hui en relayant les « agences iraniennes », indiquant par exemple que 40 % d’Iraniens ou 20% ont l’intention d’aller voter ! Les chiffres et les sondages ont-ils vraiment un sens dans une telle dictature ? Sachant que les agences d’informations et de sondages en Iran sont des entreprises gérées par des Gardiens de la révolution ou par leur obligés.

Le couronnement du dauphin

Bref, il n’y a jamais eu des élections dignes de ce nom en Iran, mais seulement des sélections entre les caciques du pouvoir. Ce qui change cette fois-ci, c’est que l’on assiste à une désignation tout cru de Raïssi par le Guide suprême. Il couronne en quelque sorte son dauphin. Depuis quelques temps le bruit court que le guide, âgé de 82 ans, cherche à imposer son successeur en la personne de Raïssi.

Pendant longtemps, ce jeu de dupes entre « durs » et « modérés » a obsédé les esprits en Occident et même en Iran. Faisant croire que le véritable enjeu se résume à cette compétition entre les factions du sérail. Ce jeu a permis de détourner les attentions des véritables enjeux de l’Iran.

La cécité a fait en sorte que les chancelleries et les services secrets, dont la CIA, n’ont pas vu venir le déclin et la chute du Chah en 1979. La même cécité aujourd’hui a plongé les puissances occidentales dans le noir, ils n’ont pas vu venir l’isolement profond du régime des mollahs.

Etat d’urgence d’un pays en effondrement

Cette solitude interne du régime, qui va d’ailleurs s’accentuer avec le choix que vient de faire le guide de supprimer l’autre faction, est la raison de cette fuite en avant. Le pouvoir a épuisé toutes ses ressources, son économie est dans un état de délabrement total. Le taux d’inflation est au-dessus de 50%, le chômage touche pratiquement toutes le couches, en particulier la jeunesse. Selon des experts au sein du système, la classe moyenne a disparu en Iran et plus de 80% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Bien que les autorités cachent les véritables causes de ce fiasco et invoquent seulement les sanctions dues au nucléaire, la réalité est tout autre. La mauvaise gestion économique, la corruption astronomique dans un pays dont les ressources et les capitaux sont accaparés par les gardiens de la révolution et les fondations religieuses liées au guide et à Raïssi, sont les causes de cette situation. La poursuite de projets nucléaires, balistiques, et les aventures belliqueuses et terroristes dans la région, se font aux dépens du peuple iranien. Ajoutons de plus la gestion calmiteuse de la crise du Covid qui a fait réellement 312 000 victimes décedées, même si les chiffres officiels sont minimisés. Le régime s'est servi de la pandémie comme bouclier protectrice face aux manifestations. Mais le spectre d’une insurrection fatale hante le pouvoir. Le guide suprême pourrait décréter l’état d’urgence pour tenter d’éviter la chute mortelle du régime.

Pourquoi le choix de Raïssi

Raïssi est pour Khameneï le président idéal en ces temps difficiles. Le poste de Président a toujours été problématique dans ce système dirigé par un personnage non élu. Les conflits entre le guide et le président font surface à chaque fois. Ce fut le cas au temps de Khomeiny, quand Khameneï était lui-même président et fût rappelé à l’ordre plusieurs fois. Rafsandjani qui a été son premier président, est tombé en disgrâce, pour finir avec une mort suspecte. Khatami qui fut son cheval de Troie en Occident, est aujourd’hui interdit d’être cité dans les médias iraniens. Ahmadinejad qui fut son poulain, boude aujourd’hui la participation à l’élection après avoir été supprimé par le Conseil des gardiens et ne mâche plus ses mots. Et enfin, Rohani est devenu l’épouvantail pour détourner les coups qui se dirigent vers le guide. Il est présenté comme la cause de tous les dysfonctionnements.

Avec Raïssi pas de risque de confrontation. Il est trop impliqué dans les basses besognes. C’est un personnage inculte et sans formation. Lors des débats de la présidentielle, on révéla qu’il a à peine terminé le cycle (six classes élémentaires). Comme Khameneï lui-même, il n’est pas issu du clergé de haut rang. Il est entré dans les tribunaux révolutionnaires alors qu’il n’avait que 18 ans et s’est illustré par sa cruauté. Il a alors monté les échelons à une époque où l’on pendait et fusillait les opposants par centaines. A 20 ans, il est nommé procureur du district de Karaj puis de la province de Hamadan, avant d'être promu en 1985 procureur adjoint de Téhéran.

 

Le massacre des prisonniers politiques en 1988

C’est à ce titre qu’il commet ses crimes les plus odieux en tant que membre de la commission de la mort. Il applique à la lettre et avec cruauté la fatwa de Khomeiny pour l’élimination de tous les prisonniers membres ou sympathisants des Moudjahidine du peuple (OMPI) en juillet 1988. Dans tout le pays, plus de 30000 prisonniers sont exécutés, pour la plupart des militants de l’OMPI, mais aussi des marxistes et d’autres dissidents. Dans ses mémoires, l’ayatollah Montazeri, qui devait succéder à Khomeiny, dénonce le rôle de Raïssi à Téhéran où plusieurs milliers de prisonniers politiques ont été exécutés par une commission de la mort. Un enregistrement audio d’une conversation à ce propos a été dévoilé par le fils de Montazeri, dont le père tomba en disgrâce pour avoir dénoncé le massacre. La grande majorité des corps ont été enterrés dans des fosses communes anonymes et le régime continue de cacher le sort des victimes et le sort de leurs restes.

De nombreux témoins qui ont échappé au massacre dénoncent aujourd’hui le rôle de Raïssi.

"La seule place de Raïssi est sur le banc des accusés, pas à la présidence", a déclaré Shadi Sadr, directrice exécutive de Justice for Iran, basé à Londres, qui fait campagne contre l'impunité pour les crimes en Iran.

« Le simple fait qu'il soit actuellement à la tête du pouvoir judiciaire et candidat à la présidence démontre le niveau d'impunité dont jouissent les auteurs de crimes odieux en République islamique d'Iran », a-t-elle déclaré.

La chercheuse iranienne du groupe de défense des droits, Raha Bahreini, a déclaré à l’AFP que Raïssi devrait faire l'objet d'une "enquête pénale pour les crimes contre l'Humanité, les meurtres, et les disparitions forcées et les tortures", y compris par des pays étrangers en vertu du principe de compétence universelle.

Raïssi a été récompensé en obtenant le poste du chef du judiciaire. Il a continué à sévir lors de la répression de l’insurrection de novembre 2019. Alors que le prix de l’essence avait augmenté, les Iraniens ont protesté, et la réponse fut les balles. 1500 personnes ont été ainsi tués dont plusieurs enfants. Plus de 12000 manifestants sont passés par les geôles de Raïssi, certains ont été exécutés et d’autres ont été tués sous la torture.

Il est évident que le pouvoir dirige le cap vers davantage de durcissement avec un personnage qui a le curriculum vitae d’un calife de Daech version chiite, et doit diriger le régime vers une confrontation avec le monde, une course à l’armement nucléaire, des guerres dans la région et une répression plus violente en Iran, à moins que le sort du régime ne soit scellé par le peuple.

 

La fin du mythe de la modération

Il va de soi qu’en interdisant à l’autre faction de se présenter ou d’avoir la moindre chance de gagner, le régime met fin au mythe de la modération ou d’un changement de comportement. La chimère d’opposition à l’intérieur du régime prend fin. Pendant longtemps on a voulu faire croire à une possible ouverture du régime. En réalité, les soi-disant réformateurs ou modérés n’étaient qu’une vitrine présentable pour le régime pour obtenir des concessions de la part de l’Occident. Aujourd’hui la vitrine est close et on revient au véritable enjeu.

 

La confrontation entre le peuple et ses bourreaux

Le véritable enjeu en Iran est depuis plus de quatre décennies la confrontation entre le peuple et ses bourreaux. Une résilience acharnée, une résistance infatigable qui n’est pas l’objet de cet article, mais mérite que l’on s’y penche un jour.   

Il est vrai que la tendance à ignorer le peuple iranien est une manie qui se répète à chaque fois, y compris dans les négociations qui se déroulent actuellement pour le retour des Etats-Unis et de l’Iran à l’accord nucléaire à Vienne. Alors que les militants iraniens manifestaient contre le programme atomique et belliciste du régime, à proximité de l’hôtel où se passaient les négociations, on a préféré les faire taire en interdisant leur protestation pacifique. La complaisance avec les mollahs fait attraper le virus de l’intolérance à la police autrichienne et aux négociateurs.

La Résistance iranienne a pourtant été la première à dévoiler le programme nucléaire militaire du régime des mollahs, à l’instar de la résistance norvégienne qui a su entraver le programme nucléaire d’Hitler. Mais en 2015 les négociations aboutissant à l’accord nucléaire appelé JCPOA, entre les six puissances et les représentants des mollahs, ont ignoré une fois de plus et honteusement, le sort du peuple iranien et les violations systématiques des droits humains par ce régime.

 

L’alternative au régime   

A partir de maintenant, on ne pourra plus ignorer le peuple iranien, ni l’alternative qu’il a constitué face au régime. En mettant au-devant de la scène l’assassin des millitants des Moudjahidine du peuple, alors que toute opposition interne au régime disparait, plus que jamais c’est la légitimité et l’impact de la Résistance à ce régime qui apparait au grand jour. La simulacre d’élection n’est plus la confrontation entre les factions internes du régime mais la confrontation entre le peuple et le régime à travers le boycott général de ces élections. Le mot d’ordre du boycott du simulacre d’élection du régime a été lancé par l’OMPI et ses unités de résistance depuis le début de l’année iranienne (21 mars). Maryam Radjavi,  présidente élue du Conseil national de la Résistance iranienne, a déclaré le 18 mai  :  « Le cri de ralliement du peuple iranien est de boycotter la mascarade électorale des mollahs ». Elle a également souligné que « le peuple iranien demande à la communauté internationale de se tenir à ses côtés, de rejeter la tyrannie religieuse et de soutenir une république démocratiquement élue ».

Depuis les unités de résistance multiplient la campagne à travers tout l’Iran :

Depuis les unités de résistance multiplient la campagne à travers tout l’Iran © OMPI

On ne se contente pas d’appeler au désistement. Le boycott est signe de l’illégitimité du régime, les gens réclament donc plus :  le renversement du régime. Le hashtag qui veut dire en persan « mon vote est le renversement du régime » est partout sur les réseaux sociaux ou sur les murs des villes, aux côtés des appels au boycott.

Toutes les manifestation des divers couches de la société aux revendications les plus divers, s'accordent sur un slogan : "Nous avons tellement reçu de mensonges, nous n'irons pas voter".

Les mères des victimes de la répression de novembre 2019 se joignent courageusement à l’appel au boycott. Dans des vidéos largement diffusées, elles affirment qu’elles ne voteront pas, que leur vote est le renversement du régime. Mais elles vont plus loin et affirment que celui qui vote trahit le sang de leurs enfants.  

mères des victimes de la répression de novembre 2019 se joignent courageusement à l’appel au boycott de la présidentielle en Iran © Simay Azadi TV

Les ralliements à la campagne et les adhésions à l’OMPI prennent également de l’ampleur à travers le pays :

Les ralliements à la campagne du boycott des élections et les adhésions à l’OMPI prennent de l’ampleur en Iran © OMPI

Ces mouvements des jeunes iraniens inquiètent sérieusement le régime :

Les adhésions à la Résistance de l'OMPI en Iran © Afchine Alavi

Ces activités ne se contentent pas à des appels ou des ralliements. Les affiches électorales sont systématiquement détruites par la population et les unités de résistance, en particulier les affiches de Raïssi 

Les unités de résistance détruisent les affiches de campagne du bourreau Raïssi en Iran © Afchine Alavi

Ce mouvement s’est tellement répandu que Raïssi a demandé à ses bureaux de campagnes de cesser d’afficher ses portraits, prétextant hypocritement le gaspillage d’argents.

Affiche de campagne du mollah Ebrahim Raïssi détruite par les Iraniens en colère Affiche de campagne du mollah Ebrahim Raïssi détruite par les Iraniens en colère

Les médias du régime se sont alarmés et se sont lamenté de l’influence grandissante de la Résistance. A titre d’exemple, voici ce qu’a écrit l’agence officielle Danechjou News Network (SNN) le 12 juin:

« Le coup le plus dur provient de l’ennemi, c’est-à-dire des Monafeghine (« hypocrites » terme utilisé par le régime pour désigner l’OMPI). L’OMPI guette, et investit sur le mécontentement de la jeune génération, et mène une guerre psychologique, aspire les motivations déviées et très dangereuses pour la révolte et la destruction de lieux du pouvoir et la destruction de tout ce qui symbolise les valeurs du système et de la révolution. (…) Avec mille actions on ne peut plus empêcher le déferlement torrentiel de l’OMPI, ni avec la force militaire, ni par la large diffusion de la Radio télé (d’Etat), ni par les actions d’utilisation des repentis de l’OMPI à l’étranger. (…) Cet ennemi a tendu sa toile à travers les structures des villes et recrute massivement les jeunes (…) qui dans des unités de 2 ou 3 personnes sont sous les ordres du réseau néfaste de l’OMPI, s’acharnent sur les bâtiments des centres sécuritaires pendant la nuit, et même les arrestations massives n’ont pu stopper la tendance, ce qui est bien plus dangereux. »

Khameneï met fin à l’illusion de la réforme au sein de son régime et s’expose à la révolution. Les réflexes du guide suprême sont dirigés par les même craintes, évoqué dans toutes les sphères du pouvoir au sujet du danger d’une insurrection populaire qui balaiera a jamais le Guide et son dauphin et exhaussera le souhait de millions d’Iraniens pour une véritable république et une démocratie pluraliste et laïque dans ce si beau pays.

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