Le traitement inhumain des Afghans à la frontière polonaise : une tragédie imminente

Depuis 3 semaines, 32 Afghans sont bloqués à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Ils sont en mauvais état - ils ont faim, soif et sont de plus en plus malades. Malgré ça, les autorités ne permettent pas de leur fournir de l’aide. Pire encore, la Pologne a annoncé l'introduction de l'état d'urgence dans la région pour limiter l'activité des associations et des médias sur place.

« On est gravement malade.

On n’a pas de nourriture ni d’eau.

On est en train de mourir. Aidez-nous ! » 

C’est une inscription faite sur une planche de bois. L’homme qui la tient a environ 25 ans et un regard triste. Il fait partie d’un groupe de 32 Afghans qui, depuis environ 3 semaines, restent coincés à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. 

Ils sont bloqués par des garde-frontières biélorusses d’un côté et polonais de l’autre. La Pologne ne les laisse pas entrer et exercer leur droit à demander l’asile, tout en violant la loi domestique et internationale. On ne permet pas aux activistes de les approcher ni de leur fournir de l’aide.

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Quand j’arrive à la frontière du côté polonais le 24 août, au village de Usnarz Górny, je vois une ligne de gardes-frontières sur un champ. Derrière eux, quelques voitures de police, deux grands véhicules militaires.

- Hier, il y en avait qu’un – dit Piotr Bystrianin de la fondation Ocalenie (« Sauvetage »), une association qui est sur place pour aider les migrants. Il explique que les gardes ont fait venir l’autre véhicule pour empêcher les activistes et les médias de voir le groupe.

Devant la ligne des garde-frontières Aleksandra Szymczyk, interprète du persan qui travaille avec Ocalenie, parle aux Afghans à travers un mégaphone. On entend de loin une voix qui répond en persan.

- Au moins aujourd'hui on peut communiquer avec eux – dit Aleksandra Szymczyk. - Hier, quand j'essayais de dire quelque chose, les gardes allumaient les moteurs des véhicules. Donc je posais des questions fermées, nous avons un système de signes établi pour « oui » et « non ». De cette façon, on pouvait découvrir ce qu'ils ont, ce qui leur manque, de quels problèmes médicaux ils souffrent.

Actuellement, ce système de signes ne marche plus. Les véhicules des gardes-frontières obstruent complètement la vue. Aleksandra Szymczyk énumère :

- Cinq personnes sont malades. Deux personnes ont des problèmes rénaux. Une femme ne peut pas respirer. Une personne a un rhume. Une autre a une forte douleur dans le dos. Ils n'ont pas encore mangé aujourd'hui, ils n'ont rien mangé depuis hier.

Le même jour, un député polonais Franek Sterczewski tente de franchir la barrière pour fournir aux Afghans de la nourriture et des médicaments. Sans résultat – il est arrêté et entouré par les gardes.

Le lendemain, après une nuit très froide, Ocalenie informe qu’il y a déjà 25 personnes malades. Vendredi, ils le sont tous.

Le 25 août, Ocalenie écrit sur leurs réseaux sociaux : “Mme Gul, cinquante-deux ans, va bientôt mourir devant ses cinq enfants. L'intervention est nécessaire MAINTENANT”. Sans résultat. Les autorités ne permettent aucune aide.

Jeudi, le 26 août, La Cour européenne des droits de l’homme demande à la Pologne de fournir aux personnes bloquées à la frontière de l’eau, de la nourriture, des vêtements et, si possible, un abri temporaire. Sans résultat. Les autorités ignorent l’ordonnance de la cour.

Le 28 août, les activistes informent que l’état de santé des réfugiés s’est encore détérioré. 10 personnes ont du sang dans l’urine. Sans résultat. Les gardes-frontières ne laissent pas passer l’ambulance.

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Les autorités polonaises prétendent que les migrants sont un élément d’une guerre hybride menée par Alexandre Loukachenko afin de déstabiliser la situation politique dans la région. Le ministre de défense polonais Mariusz Blaszczak annonce sur Twitter la construction d’une clôture de frontière de 2,5 m de haut.

Il est difficile d’établir de quel côté de la frontière se trouve le groupe. – On ne sait pas cela n'a pas d'importance pour nous. Ces personnes sont à la frontière et elles ont besoin de notre aide. C’est la seule chose qui compte pour nous.

Selon les autorités polonaises, les migrants se trouvent du côté biélorusse, la Pologne n’a donc aucune obligation de les aider. Pourtant, les représentants du Mécanisme national de prévention de la torture qui se rendent sur place le 24 août ne sont pas tout à fait d'accord. Cette institution, qui fait partie du bureau du médiateur des droits civiques, a été autorisée à échanger directement avec le groupe. Marcin Kusy, membre de la délégation, explique aux médias :

- À notre avis, les gens y séjournent dans des conditions inhumaines. 32 personnes dans 7 tentes, vous pouvez voir le temps qu'il fait. Chacune de ces personnes a demandé la protection internationale, la partie polonaise devrait donc entamer les procédures appropriées. Ces personnes devraient être admises sur le territoire polonais. Comme ce n'est pas le cas, les autorités polonaises, voyant que ces personnes restent dans de telles conditions, sont responsables de la violation de l'article 3, article sur la protection contre la torture et les traitements inhumains.

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Le village de Usnarz Górny, le lieu de cette tragédie, est quasiment déserté. Une maison sur deux ou trois est vide. Les habitants plus âgés sont morts, les jeunes sont partis pour des villes plus grandes, la plupart à la ville de Bialystok. Il reste environ 25 personnes, en majorité des personnes âgées. Ils n’ont jamais vu autant de personnes à Usnarz.

- C’était calme, il ne se passait rien. Maintenant, je me sens comme si j’étais à Varsovie, il y a tellement de bruit, les voitures passent tout le temps – dit monsieur Mariusz. Lui aussi, comme d’autres habitants du village, parle de la guerre hybride et du danger. Mais il n’est pas du tout d’accord avec la manière dont les autorités traitent les Afghans. - C’est quoi ça ? – s’indigne-t-il. – Il faut leur donner à manger, à boire.

Toute la région est aussi désertée. De temps en temps, un tracteur passe, c’est la fin de la saison. Il est impossible de dire combien de personnes ont traversé la frontière au cours des dernières semaines. Ni combien de personnes les gardes-frontières polonais ont refoulé en Bbiélorussie par le moyen de « pushback ». 

Piotr Bystrianin parle du groupe des Afghans :

- Ils ont dit qu'ils étaient déjà du côté polonais, quelques petits groupes à différents endroits, mais ils ont été capturés et amenés ici dans un groupe plus grand. Les gardes ont essayé de les repousser par la forêt. Ils ont été frappés à coups de crosse de fusil. Cela se passe partout à la frontière en ce moment. (…) Le long de la frontière, on trouve des personnes dont l’état de santé est très mauvais, des personnes épuisées. Ici, ce sont tous des Afghans, mais il y a beaucoup de groupes différents dans la région. Hier, nous sommes allés voir un groupe de femmes de Somalie, il y a des personnes originaires de Syrie, de Yémen, d'Irak. Il y a aussi des Kurdes. Ça arrive que des personnes sont amenées à la frontière et forcées de passer de l'autre côté.

- Il fera de plus en plus froid, il y aura plus de pluie – il s’inquiète. - Je ne peux pas imaginer que ces gens puissent y rester dans les prochaines semaines.

Pourtant, mardi, le 31 août, les autorités annoncent le projet d’introduire l’état d’urgence de 30 jours dans la zone frontalière. - Ainsi, nous pourrons mieux assurer la qualité de l'étanchéité de notre frontière et simplement empêcher ces actions agressives, provocations constamment menées et intensifiées par le régime de Loukachenka - explique le premier ministre Mateusz Morawiecki.  

En pratique, l’introduction de l’état d’urgence signifie que ni les activistes ni les médias ne seront autorisés à rester dans la région. Les actions illégales des gardes-frontières seront encore moins visibles, et la violation flagrante de la loi et des droits de l'homme – encore plus impunie.

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