2 ou 3 choses sur l'intervention saoudienne au Yemen

Alors qu’une plainte vise Mohamed ben Salmane pour “complicité de torture” pour des exactions commises au Yemen, je souhaitais apporter quelques précisions. Pas de quoi dédouaner complètement les Saoudiens de leurs responsabilités dans la guerre du Yemen, mais certainement de quoi interroger nos propres positions vis à vis de ce conflit et vis à vis des Saoudiens.

Je suis française, je vis dans le Golfe depuis des années, presqu’une décennie. Et depuis des années, j’observe comment en France, on ne comprend quand même pas grand chose aux pays du Golfe. C’en est fascinant. Avec mes rares amis français, on dit parfois que c’était comme si à la vue de la tenue traditionnelle, nos neurones court-circuitaient. Quand on vit ici, c’est différent. On apprend à voir la qualité des gens en faisant abstraction de ces considérations vestimentaires. On apprend à ne pas tout réduire à la religion, comme on le fait pourtant si souvent, parce que tant de choses dans cette région ne sont, en réalité, pas réductibles à la religion.

Je vais beaucoup vous parler de l’Arabie Saoudite, ce qui s’y passe me passionne. Autant vous le dire d’emblée, je suis une grande fan de MBS, je ne m’en cache pas. Ce qu’il entreprend est courageux, d’autant plus qu’il le fait dans un climat où on lui laisse rarement le bénéfice du doute, d’autant plus qu’il le fait sans avoir le savoir-faire en matière de communication qu’ont, de base, nos hommes politiques occidentaux. Vraiment, je trouve que c’est courageux, et tellement nécessaire.

Aujourd’hui, je vais vous parler de la guerre du Yemen. Parce que dans mes discussions sur les réseaux sociaux, on finit toujours par me parler de la guerre au Yemen. Mohamed ben Salmane le sanguinaire qui trucide tout ce qui bouge au Yemen.

Je ne suis pas une spécialiste de la guerre et des stratégies militaires et c’est difficile de savoir vraiment précisément ce qui se passe au Yemen, sans doute, il est vrai, parce que les Saoudiens ne prennent pas la peine de laisser les journalistes accéder à la zone pour faire leur travail. Sans doute pour ne pas se compliquer la vie, sans doute aussi pour ne pas voir augmenter inutilement le compte des morts. Et puis peut-être pour ne pas avoir à rendre compte précisément à une horde de journalistes prompts à la critique, de ce qu’ils font, ou ne font pas, pour protéger les civils.

Pourtant j’en lisais des articles sur cette guerre, ils dénonçaient tous uniformément, souvent violemment l’intervention saoudienne et son absence de dénouement. Et tout ça, on l’imputait au prince héritier Mohamed ben Salmane, ministre de la Défense depuis janvier 2015.

Pour les avoir maintes fois observés, j’ai la certitude que nos préjugés vis à vis de l’Arabie Saoudite comptaient pour beaucoup dans la façon dont nous parlions de ce conflit. Ca fait toujours chic de dans les médias de s’en prendre aux Saoudiens, à ces pays comme l’Arabie Saoudite, mais aussi les Emirats et le Qatar, qui ont le triple handicap d’être des monarchies, des pays riches et des terres d’Islam. Pour un pays comme le nôtre où l’argent est un tabou du fait de notre conception égalitariste, pour un pays comme le nôtre qui a depuis longtemps oublié qu’il peut y avoir aussi des avantages à la monarchie, pour un pays comme le nôtre qui traîne dans le sillage de son passé colonial mal digéré, une relation compliquée à l’Islam, on ne peut pas imaginer meilleure tête de turc que ces pays. Et je ne vous parle même pas du droit des femmes, domaine dans lequel nous avions une relation biaisée ou à minima mal informée sur la réalité du Golfe.

Tout cela fait que dès le départ, cette guerre au Yemen était mal engagée aux yeux de l’opinion publique française, avant même le premier bombardement de la coalition.

On lisait rarement que les Saoudiens étaient intervenus à la demande du président yéménite démocratiquement élu qui était menacé par celui qui a été pendant des décennies l’homme fort du Yemen, un homme qui avait mis tout le système au service de sa grandeur et de son goût du luxe, un homme dont tout le monde s’accordait à dire qu’il était temps qu’il s’en aille, un homme qui n’était pas pour rien dans l’état de sous-développement relatif de son pays par rapport à ses voisins. Même si au départ, nous étions plus circonspect, jamais, même au début du conflit, alors que rien n’était encore parti en vrille, je n’avais lu un article qui disait “Ah quand même, c’est bien que les Saoudiens interviennent au Yemen.”

Non, parce que dans notre pays, on ne peut jamais dire que les Saoudiens font quelque chose de bien, ça c’est impossible. Un média qui ferait ça serait soupçonné d’être, allez osons le mot, corrompu par les pétrodollars. Moi je ne suis pas un média, vous pensez bien ce que vous voulez sur les raisons qui me pousse à défendre les Saoudiens.

Je me souviens du tollé qu’avait créé l’octroi de la légion d’honneur au Prince Mohamed bin Nayef, l’ancien prince héritier, alors que celui-ci avait mis en place un programme de déradicalisation exemplaire, incluant les familles, fondé sur une approche bienveillante et néanmoins très stricte. Certes, alors qu’il était ministre de l’Interieur des dizaines de personnes avaient été condamnées à mort et exécutées, des terroristes mais aussi des condamnés de droit commun. Mais alors que le pays vivait dans l’attente de savoir qui arriverait au pouvoir après la génération des fils de Ibn Saoud, il semblait évident qu’un homme seul, pas encore investi des pouvoirs de la famille Saoud, n’allait pas se lancer dans une réforme aussi fondamentale de la justice saoudienne. Et puis s’est-on même posé la question de savoir si les Saoudiens jugent une telle réforme prioritaire ? Au vu des dernières déclarations de MBS, il me semble que comme souvent, cette réforme viendra, en son temps, par le haut.

Je me souviens aussi de ce moment, l’année dernière, en mai, lorsque l’Arabie Saoudite avait été admise à la commission de la condition de la femme des Nations Unis, le tollé que ça avait provoqué en France parce qu’on partait du principe, erroné, que l’Arabie Saoudite rejoignait cette commission pour essayer d’imposer ses standards actuels pour la condition de la femme au reste du monde, alors que pour moi qui suis l’affaire, il était absolument évident à l’époque, que l’Arabie Saoudite a demandé à rejoindre cette commission, au contraire, pour faire évoluer ses propres standards. Le Royaume a ainsi annoncé récemment que les Saoudiennes pouvaient désormais créer une société sans l’accord de leur tuteur masculin. Et comme vous le savez sûrement déja, elles pourront conduire dès la fin du Ramadan cette année. Et au rythme où vont les choses, les Saoudiennes gagnent de nouveaux droits presque tous les mois.

Lorsque les “bonnes” nouvelles arrivent d’Arabie Saoudite, on les juge avec circonspection, on fait la moue, on dit “c’est bien, mais voyons la suite”. Et lorsqu’arrive les “mauvaises” nouvelles, ou celles que notre prisme occidental nous pousse à voir ainsi, on attaque, d’emblée.

Pour en revenir au Yemen, aujourd’hui bien sûr, on est 3 ans après, 3 longues années que dure ce conflit et ça fend le coeur de savoir qu’à notre époque, des gens meurent du choléra. On imagine les conditions de vie des Yéménites, les enfants qui grandissent au milieu de cette guerre, au milieu des décombres, au milieu des poubelles, dans la peur d’un bombardement, en passant des conditions de vie sans doute assez similaires aux conditions de vie des Gazaouis, et ça fend le coeur.

Sans doute que les Saoudiens auraient pu faire une guerre plus propre. Sans doute, sans aucun doute. On n’arrive pas à une épidemie de choléra comme ça. Il y a sans doute eu des erreurs, des négligences, des maladresses lourdes de conséquences, une volonté farouche de ne pas mettre les troupes au sol. La volonté de gagner cette guerre à tout prix, avec un minimum de morts du côté de la coalition, au mépris parfois des vies humaines sur le terrain, c’est sûr qu’il y a eu de ça, il y a de ça dans toutes les guerres. (C’est assez masculin, si je peux me permettre. Si les hommes avaient à souffrir autant que nous pour mettre des enfants au monde et les élever, ils prendraient peut-être davantage soin de ne pas les laisser mourir sous les bombes ou de famine.) Et sans doute que les Saoudiens sont trop fiers pour l’admettre.

Mais en même temps, puisque nous pensons que nous aurions fait mieux, réfléchissons un instant à savoir pourquoi.

Tout simplement, parce qu’avant de savoir faire une guerre propre, si tant est que ça existe, nous avions fait pas mal de guerres sales, et nous avions un peu appris de nos erreurs. Nous avions appris l’accompagnement humanitaire d’une guerre, nous avions appris que la guerre militaire se double d’une guerre de communication, nous avions appris l’art du compromis entre les objectifs militaires et le bien-être des populations. Nous avions appris qu’il fallait exiger de nos soldats qu’ils respectent les populations locales. Nous avions appris que généralement personne n’a intérêt à en arriver là. Vive la diplomatie. Tout ça. On savait comment il fallait faire et pourtant, même nous, on n’y arrivait pas toujours, il y avait toujours parmi nos soldats des gens pour penser qu’une blanche vaut deux noires, ou dix... C’est gênant quand on fait la guerre en Afrique. Amis militaires, vous allez râler que je dise ça mais vous savez que c’est vrai.

Les Saoudiens, eux, n’ont jusqu’à récemment jamais vraiment fait la guerre. Ils ont participé à des guerres dirigées par d’autres, mais c’est la première fois qu’ils font la guerre par eux-mêmes. C’est la première fois qu’ils décident de la stratégie. La première fois sans doute qu’ils ont à déplorer des morts pour une guerre qui n’est pas directement la leur. Et la guerre, j’imagine, c’est à peu près comme tout, comme le sexe, comme l’écriture, comme le violon ou le ping-pong, tu apprends la théorie dans des livres, tu t’inspires des autres, et puis surtout tu pratiques. Tu fais de ton mieux et tu apprends de tes erreurs.

C’est Maya Angelou qui disait “Do the best you can until you know better. Then, when you know better, do better.” Les Saoudiens sont en train d’apprendre à être une puissance régionale, il le faut bien, les Etats-Unis ne veulent plus intervenir, et, de ce que je peux en juger, ils font de leur mieux, d’autant plus qu’ils savent bien que personne ne leur fera de cadeau. C’est fascinant de voir la détestation du monde pour les Saoudiens. Rarement un peuple n’a fait autant l’unanimité contre lui. Ils sont à mon avis un bouc émissaire facile pour tout un tas de problème qui n’ont pas grand chose à voir avec eux. Sérieusement, est-ce la faute des Saoudiens s’il y a dans nos banlieues toute une jeunesse qui respecte l’hymne algérien, ou marocain, ou tunisien, et qui siffle la Marseillaise ?

Pour moi, les Saoudiens sont comme un élève étranger qui arriverait dans une classe en cours d’année, un élève en retard mais un gamin plein de bonne volonté. Et nous, qu’est-ce qu’on fait ? On se moque de lui parce qu’il n’y arrive pas, et on se fout de son accent. Alors qu’on pourrait l’aider. Ou au moins, lui témoigner de la bienveillance. Et peut-être un peu de gentillesse.

Que certains Yemenis détestent les Saoudiens pour ceux qu’ils ont fait, c’est légitime. Mais nous ? Et c’est à mon avis bien mal connaître les Saoudiens que de penser que la paix revenue, ils ne contribueront pas lourdement à reconstruire ce qu’ils ont détruit.

Parfois j’ai honte de la France. On est parmi les premiers de la classe, on a tous les talents, on devrait aider les autres et au lieu de ça, on se gausse, on juge, on se comporte comme le fayot du premier rang juste parce qu’on préfère rester dans le confort de nos préjugés et dans la certitude de notre supériorité intellectuelle. C’est tellement confortable. Honte à nous.

Et puis présenter Mohamed ben Salmane en chef de guerre qui prendrait plaisir à faire cette guerre, non mais vraiment, il faut n’avoir aucune psychologie, aucune connaissance du personnage pour dire un truc pareil. Il faut n’avoir jamais regardé ses photos sur Instagram pour penser que cette guerre au Yemen lui fait plaisir.

Ca fait un moment que je le suis, des mois que je regarde chaque photo, des mois que j’observe son inconfort face aux caméras. Et pas une fois, pas une, je ne l’ai vu posant à côté d’un avion militaire avec une expression martiale. S’il avait voulu être militaire, ça se verrait, il aurait fait des études dans ce domaine au lieu d’étudier le droit.

Mohamed ben Salmane fait la guerre parce qu’il estime qu’il faut la faire, parce qu’il estime que c’est son job, parce qu’il estime que c’est l’intérêt de son pays d’avoir un Yemen enfin apaisé à ses portes, un Yemen dirigé par quelqu’un qui aura à coeur de développer son pays avec le soutien des Saoudiens. Mais clairement, ca ne l’amuse pas. Il aurait sûrement mieux à faire que cette guerre, mieux à faire même que d’aller visiter ses soldats blessés dans les hopitaux, ce qu’il fait pourtant, évidemment, se penchant sur les uns, consolant les autres.

Il a entrepris de redresser les comptes de son pays, d’en transformer l’économie pour limiter la dépendance au pétrole et d’en éradiquer la corruption qui siphonne les ressources. Vaste programme. Heureusement qu’il est jeune et plein d’énergie parce que ça va l’occuper quelque temps, tout ça. Et dans ce contexte, Mohamed ben Salmane a été nommé Ministre de la Défense par son père, non pour mener la guerre du Yemen dont il se passerait bien, mais comme Florence Parly a été nommée par Emmanuel Macron, pour faire le ménage dans les dépenses militaires, pour s’assurer que les budgets sont dépensés intelligemment (et en passant, des études de droit, c’est bien pour renégocier les contrats de l’armée). On lit qu’une partie importante de l’équipement militaire de l’armée saoudienne est inutilisable car mal spécifié ou inadapté aux conditions climatiques. Voilà donc pourquoi MBS arrive désormais avec son carnet de chèque, on imagine bien que depuis qu’il est à la tête du Ministère de la Défense, et sachant qu’il a depuis novembre dernier toutes les forces armées sous son commandement, y compris la Garde Nationale, l’armée a été gentiment sommée de repenser ses besoins.

Il faut dire que pendant près de 50 ans, jusqu’en 2011, le ministère de la défense saoudien a été sous la coupe du prince Sultan, un homme qui aimait les femmes et dépenser sans compter. Un prince old school. 50 ans, on imagine, ça en laisse du temps à certains dans une administration pour prendre leurs aises, pour commencer à négliger d’être trop regardant sur les équipements et la formation.

Au Yemen, Mohamed ben Salmane paie sans doute les largeurs de son oncle Sultan au prix fort. On lui met sur le dos l’échec de cette guerre, alors qu’il est évidemment impossible en quelques mois de remettre d’équerre une armée qui dérive sans doute depuis des années, sans que d’ailleurs la bonne volonté des troupes soit en faute.

Je trouve qu’il est plutôt gracieux, Mohamed ben Salmane, de laisser dire toutes ces choses sur lui, sans broncher. Il me rappelle ces chefs que j’ai eu la chance d’avoir, vous savez, ceux qui vous couvrent, ceux qui se font engueler à votre place, sans rien dire, parce qu’ils considèrent que ça a beau être votre erreur, c’est leur responsabilité. Tout le contraire du blame game (1) si répandu de nos jours. Soit ça, soit il se moque de ce qu’on dit sur lui et ne se préoccupe que de transformer son pays. A la place qui est la sienne, ca me semble plutôt sain.

 

Billet initialement publié le 11 avril sur le blog Vu du Golfe https://vudugolfe.blogspot.ae

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(1) Méthode souvent prisée en entreprise qui consiste, lorsqu’une erreur a été commise, à en chercher le coupable et à le blâmer directement de son erreur, plutôt que de chercher plus largement, dans l’organisation et dans la façon dont les équipes sont formées et dirigées, ce qui a pu provoquer cette erreur.

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