L'erreur politique de Mohamed ben Salmane

Dans mon dernier post, je vous parlais des maladresses de communication de MBS, de ses approximations. Rien de grave, à mon avis, l’expression d’une spontanéité raffraîchissante dans l’univers désormais très policé de la communication politique.

Mais il y a tout de même un sujet sur lequel MBS est fragile, un sujet sur lequel, à mon avis, il commet une erreur politique sérieuse, qui pourrait avoir des conséquences à long terme, une erreur résumée dans cette citation d’une interview publiée dans The Atlantic le 2 avril au moment de son voyage aux Etats-Unis “I believe that each people, anywhere, has a right to live in their peaceful nation. I believe the Palestinians and the Israelis have the right to have their own land.1

Le talon d’Achille de MBS, c’est Israel.

Entendons-nous bien, MBS a raison quand il dit que les Israeliens, comme les Palestiniens ont le droit de vivre en paix.

Ce qui est surprenant pour ne pas dire dramatique, c’est que la presse française qui a abondamment relayé l’information, découvre que telle puisse être l’opinion d’un dirigeant du Golfe, on tombe de sa chaise. Pour moi qui vit dans le Golfe, c’est l’évidence qu’en dehors de quelques agités et autres illuminés généralement soutiens de Daesh, les gens dans le Golfe et même plus largement au Moyen Orient ne nient pas le droit des Israeliens à vivre en paix. Je suis persuadée que même les Iraniens sont, sur ce sujet, beaucoup plus raisonnables que ce que laissent penser certaines déclarations tonitruantes.

Ce qui les fait réagir, ce qui a causé des guerres, c’est la façon dont les Palestiniens sont traités par Israel, la façon dont ils sont systématiquement discriminés, la façon dont peu à peu, on cherche à les faire partir de ce territoire. C’est ça qui de tout temps a fait réagir les nations de la région et leurs dirigeants.

Et pour revenir à MBS, l’erreur politique, ce n’est évidemment pas de penser que les Israeliens ont le droit de vivre en paix, ou même de le dire, l’erreur c’est d’aller dire ça, sous cette forme, à ce moment précis, à un média américain.

Pourquoi ?

D’abord, parce qu’au même moment, les tensions commençaient déjà à monter sérieusement à Gaza. C’est maladroit d’avoir l’air de pousser pour une attitude raisonnable envers Israel à un moment où, une fois de plus, Israel ne se montre pas particulièrement raisonnable vis à vis de Palestiniens.

Ensuite, parce qu’il aurait pu se limiter à énoncer le droit des Israeliens à vivre en paix, plutôt que de parler de leur droit à avoir une terre, sous entendu, une terre qui ne serait qu’à eux. Il me semble que de manière générale, les grands dirigeants du monde ne devraient plus jamais accepter l’idée qu’un pays, qu’un territoire quel qu’il soit, pourrait n’appartenir qu’à une seule communauté. L’avenir, partout dans le monde, est forcément à la diversité ethnique et religieuse, il me semble qu’il faut à tout prix habituer les gens à cette idée.

Enfin, parce qu’en allant dire ça à un média américain, ça renforce un peu l’image qu’ont déjà certains dans le monde arabe, que MBS est en train de lâcher, voire de trahir les Palestiniens pour faire plaisir aux Américains.

Personnellement, je ne crois pas une seconde que MBS lâche les Palestiniens, encore moins qu’il les trahit, et encore moins qu’il fait ce qu’il fait pour faire plaisir aux Américains, mais sur cette question, il est d’une maladresse qui confine par moments à l’erreur politique grave.

Je ne me souviens pas que MBS se soit jamais exprimé dans un média arabe sur la question d’Israel. Il a donné deux interviews longues à des journalistes saoudiens, Dawood Al Shirian et Turki Al Dakhil, mais cette question n’a pas été abordée, peut-être parce que pour les Saoudiens, sa position ne faisait pas tellement de doutes en réalité, sans doute aussi parce que la question des réformes économiques intéresse bien davantage les Saoudiens.

Du coup, c’est dommage de réserver en quelques sorte la primeur de ce sujet à un média américain alors que les Etats-Unis sont perçus par beaucoup dans le monde arabe comme les protecteurs d’Israel.

Sur cette question en particulier, il devrait être très attentif non seulement à ce qu’il dit, mais aussi à qui il le dit, à comment il le dit et au contexte du moment. Au delà du message lui-même, il faut anticiper la façon dont le message sera perçu, une fois qu’on l’aura sorti de son contexte, une fois qu’on l’aura transcrit sans avoir forcément le ton avec lequel il a été dit.

Malheureusement, MBS, plein de bonnes intentions, ne voit pas comment sa communication un peu approximative pourrait, sur ce sujet-là en particulier, se retourner contre lui.

Encore récemment, alors que j’écrivais ce post, une information avait fuité dans la presse, évidemment relayée par tout ce que le monde comportait de médias peu favorables aux Saoudiens, de Middle East Eye à Al Jazeera, selon laquelle MBS aurait dit à New York devant un parterre de représentants d’organisations juives américaines “qu’il est vraiment temps que les Palestiniens acceptent les propositions [qu’on leur fait] et viennent à la table des négociations, ou sinon qu’ils la ferment et qu’ils arrêtent de se plaindre.”2

Pour tous ceux qui lisent ces médias, l’effet d’une telle sortie, souvent résumée à “MBS - Palestinians should accept Trump proposals or shut up3” est forcément désastreuse, alors que dans la réalité la phrase a pu être dite avec un ton qui atténue le propos, en sachant aussi que lorsqu’un dirigeant non -anglophone fait l’effort de s’exprimer en Anglais, on devrait davantage s’attacher aux idées qu’aux nuances pas forcément totalement maîtrisées de tel ou tel mot4.

Mais pourquoi tout cela est-ce si important au delà du conflit israelo-palestinien lui-même ?

Tout simplement, parce que MBS ne peut pas devenir, pour les 3 ou 4 prochaines décennies, un leader mondial respecté, un facteur de paix et de stabilité pour le Moyen-Orient et pour le monde, s’il ne devient pas d’abord un leader respecté dans le monde arabe.

Et il me semble qu’il ne peut pas devenir un leader respecté dans le monde arabe si, au sein de la région, les gens ont globalement cette perception que sous la houlette de MBS, l’Arabie Saoudite a lâché les Palestiniens.

Il me semble qu’une bévue sur ce sujet entacherait le règne de MBS, devenant quasi impossible à rattrapper, surtout si un accord de paix est effectivement enterriné. La réélection de Mahmoud Abbas à la tête de l’OLP est à ce titre presque rassurante, tant l’homme ne semble jamais avoir cédé à la pression persistante de MBS.

On sous-estime en Europe et aux Etats-Unis, la blessure que représente la Palestine pour l’ensemble du monde arabe (peut-être qu’MBS la sous-estime également). Il est évident que n'importe quel accord de paix doit prendre en compte cette donnée. Il me semble aussi qu’à l’occasion on projette sur les Arabes un antisémitisme bien européen alors que cet antisémitisme, de ce que je peux en juger, n’existe quasiment pas dans le Golfe5.Ca aussi, il me semble que ca agace.

Ca fait presqu’une décennie que je vis ici, et j’ai la certitude que l’antisémitisme y est beaucoup moins répandu qu’en Europe. La seule Arabe que j’ai entendue se plaindre non pas des Juifs mais du fait qu’elle avait l’impression qu’on nous rebattait les oreilles avec l’Holocauste, c’est quelqu’un qui avait vécu une bonne partie de sa vie d’adulte hors du monde arabe.

Sinon, j’ai eu une voisine juive ici dans le golfe. Au début elle a été réticente à dire qu’elle était juive, et puis progressivement, elle s’est détendue, elle a délaissé son nom de femme mariée et repris son nom usuel de Friedensohn6. Elle me confiait la curiosité que sa juidaïté suscitait. Les gens dans le Golfe sont curieux des autres, ça les intéresse d’en savoir plus sur d’autres cultures, d’autres façons de penser, et la judaïté ne fait pas exception. Si ma voisine avait organisé des séder chez elle, je pense qu’elle aurait eu beaucoup de succès.

Traditionnellement, pour autant que je puisse en juger, les Arabes ne sont pas antisémites, ils ne sont pas responsables de l’Holocauste, ce n’est pas la faute des Arabes si les Juifs ont, à un moment donné, estimé nécessaire d’avoir un pays qui ne serait que le leur. Alors que la police française rafflait les Juifs, le futur Mohamed V a protégé les Juifs du Maroc en s’opposant au Résident général aux ordres de Vichy. En Palestine aussi, une communauté juive vivait en paix avec les autres communautés religieuses. Les problèmes ont commencé pour les Palestiniens lorsque des Juifs sont arrivés en masse d’Europe et d’ailleurs en se comportant comme des colons. Pour les Arabes, le sionisme, c’est le dernier avatar de l’histoire coloniale européenne. Et c’est notre propre culpabilité vis à vis de l’holocauste qui nous empêche de voir que sans doute, il y a une part de vérité dans cette idée.

C’est aux Arabes qu’on a imposé cet Etat d’Israel, c’est aux dépens des Palestiniens qu’on a fermé les yeux sur les violences de 1948, sur la violence, le harcèlement au quotidien qui a mené aux Intifata. Les Arabes connaissent cette histoire, pas nous. On connaît Oradour-sur-Glane, mais bien commodément, on a zappé Deir Yassin.

Cette histoire reste d’autant plus ancrée que les dirigeants arabes modérés comme le roi Fayçal d'Arabie Saoudite, malgré une certaine patience, n’ont pas réussi à faire évoluer les choses vers plus de justice pour les Palestiniens. Les Arabes, je le crois, ont longtemps cru à un malentendu, ils ont cru qu’une fois le malentendu éclairci, la communauté internationale reviendrait à la raison. Ca arrivera peut-être un jour mais ça aura pris beaucoup plus de temps que prévu.

En attendant, le ressentiment reste grand dans le monde arabe, le sort de la Palestine reste pour beaucoup un symbole. On n’en parle pas tous les jours, on vit sa vie, mais la blessure reste là.

Il y a cette idée dans le monde arabe qu’on voudrait que cette histoire cesse mais on ne peut décemment pas céder plus qu’on ne l’a déjà fait. On a déjà été trop raisonnable, et depuis trop longtemps.

Dans ce contexte, MBS, plein d’une évidente bonne volonté, voudrait trouver un accord, non pour son prestige personnel dont il me semble qu’il n’a que faire, non pour faire plaisir à Trump et aux Américains, mais simplement parce que ce conflit pourrit les perspectives de développement de la région toute entière depuis trop longtemps.

Si j’étais la conseillère politique de MBS, je lui dirais que le moment est mal choisi pour trouver un accord. Je lui dirais qu’il faut être stratège, attendre patiemment que les étoiles s’alignent. Et en attendant, être avare de paroles et bien peser chaque mot.

Surtout que, contrairement à ce qu’on pourrait penser vu de France, la cause palestinienne se porte mieux qu’on veut bien le croire. Le temps qui passe joue en faveur des Palestiniens. Bien sûr, le processus de paix est bloqué, bien sûr que la vie sur place est dificile, que peut-on raisonnablement attendre d’un homme comme Netanyahu ?

Mais en attendant, les efforts que font les Palestiniens de la diaspora depuis des années sur les campus américains et ailleurs, commencent à porter leurs fruits. La communauté juive américaine, elle même commence à s’outrer. J’ai vu passer il y a quelques jours une vidéo d’une manifestation d’écoliers juifs orthodoxes à Brooklyn contre Israel et sa politique militariste7. Une scène qu’on aurait bien du mal à imaginer en France. Même les scénaristes de Homeland, une série pourtant généralement peu favorables aux Arabes, ont fini par s’emparer, le temps d’un épisode, de la cause palestinienne8.

Les grands médias parlent peu de la cause palestinienne mais les médias sociaux permettent de confronter les points de vue et d’aller plus en profondeur. Ils permettent notamment à la jeunesse juive américaine de se rendre compte qu’Israël, ce n‘est pas tout à fait ce qu’on leur avait vendu.

Vouloir à tout prix arriver à un accord de paix maintenant, ce serait en réalité jouer contre les Palestiniens dont les perspectives seront sans doute meilleures sous la prochaine présidence américaine (encore que Trump est imprévisible et qu’il a déjà fait part de son agacement face à l’intransigeance de Netanyahu).

J’espère bien qu’en France, du côté de la Présidence et du Quai d’Orsay, on ne laissera pas MBS commettre cette erreur qui consisterait, par envie de bien faire, à soutenir de façon disproportionnée le processus de paix en Israël, et à mettre pour cela la pression sur les Palestiniens, car ce serait, à mon avis, une erreur qui pourrait avoir des conséquences sur la région pendant des décennies. Rien que ces déclarations lui nuisent déjà suffisamment.

Si j’étais la conseillère politique de MBS, je lui dirais de se ménager sur ce sujet, je lui dirais qu’il a trop envie de bien faire (c’est à mon avis son grand défaut). Je lui dirais qu’en attendant de pouvoir conclure un accord de paix raisonnable, il devrait user de son amitié avec le général Al Sissi pour améliorer le quotidien à Gaza.

Je lui dirais surtout que dans l’intérêt de l’Arabie Saoudite comme dans celui du monde arabe en général, il faut qu’il se place davantage sur le temps long. Je lui rappellerais que sur la question israëlo-palestinienne, comme sur d’autres sujets, la course dans laquelle il est engagé s’apparente à un marathon et que pour gagner, il faut éviter à tout prix de partir sur l’allure d’un sprint.

Comme on dit, l’enfer est pavé de bonnes intentions.

 

Billet initialement publié le 11 avril sur le blog Vu du Golfe https://vudugolfe.blogspot.ae

 


1  "Je crois que tous les peuples, partout, ont le droit à leur nation et à y vivre en paix. Je crois que les Paletiniens et les Israeliens ont le droit d’avoir leur propre terre.” 

https://www.theatlantic.com/international/archive/2018/04/mohammed-bin-salman-iran-israel/557036/

2  Je traduis ici la phrase telle qu’elle a été retranscrite dans le Haaretz qui est finalement, de tous les medias que j’ai vu reprendre la nouvelle, celui qui m’a l’air le plus équilibré.

https://www.haaretz.com/middle-east-news/palestinians-should-shut-up-or-make-peace-said-saudi-crown-prince-1.6036624

3  "MBS - Les Palestiniens devraient accepter les propositions de Trump ou la fermer."

4  Notre Emmanuel Macron a bien qualifié la femme du Premier Ministre australien de “delicious” alors que l’emploi de ce mot pour une personne en Anglais, comme d’ailleurs à l’origine en Français, est plutôt du domaine du libertinage.

5  Il existe peut-être dans d’autres régions du monde arabe, je n’en sais rien.

6  Le nom de famille a été changé.

7  Ces enfants manifestaient non pas tant pour le respect des Palestiniens que contre la politique militariste d’Israel et en particulier contre la conscription et le service militaire à laquelle les jeunes femmes peuvent échapper pour des raisons religieuses, à la différence des jeunes hommes. Pour en savoir plus, voire le compte Facebook “Israel Versus Judaism”.

8  Dans l’épisode 3 de la saison 6 “The covenant”, Saul Berenson rend visite à sa soeur qui est installée depuis de longues années en Israel. S’ensuit une longue conversation dans lequel Saul exprime son désaccord face au choix de sa soeur de s’installer en Israel et lui dit que par sa seule présence sur cette terre où elle n’a pas sa place, elle rend la paix plus difficile à obtenir.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.