Netanyahou sera-t-il le grand perdant du transfert de l'ambassade américaine ?

J’avais décidé de vous parler de tout autre chose cette semaine mais voilà que le calendrier de l’actualité est venu percuter mes plans.

Vous avez, j’imagine, suivi comme moi, cette scène schizophrène où on inaugure une ambassade à Jerusalem en parlant de paix, pendant qu’à quelques encablures de là, on tue des Palestiniens qui manifestent, entre autres, contre le transfert de cette ambassade à Jerusalem.

La détresse des victimes palestiniennes est désolante, révoltante. Les images mises en parallèle aggravent encore les choses. On en vient à se demander comment ces gens à Jerusalemen peuvent sourire et s'autocongratuler. Quant à parler de paix...

Pour tout vous dire, j’ai été surprise par le transfert de cette ambassade. Bien sûr, elle avait été annoncée en décembre dernier, mais malgré les annonces qui ont peut-être été faites entre-temps, j’en étais restée au fait que le transfert d’une ambassade, ça prend des mois, au bas mot une année, le temps d’obtenir les autorisations, le temps de tout sécuriser et de tout organiser.

Et voilà qu’à peine 6 mois après l’annonce, l’ambassade est transférée. La présidence Trump nous a habitués à ces foucades, mais il m'a semblé qu’il y a dans ce timing, une véritable information, une volonté d'accélérer le cours normal des choses, et donc, une intention.

Et pour le dire simplement, on aurait voulu créer la merde qu’on ne s’y serait pas pris autrement.

Tout laisse à penser que, vu le timing, cette ambassade n’est pas encore complètement fonctionnelle. Et pourtant, on l’a inaugurée. Comme un bras d’honneur à la marche du retour, à ces Palestiniens qui manifestent depuis des semaines du coté de Gaza, comme une provocation supplémentaire face à l’ensemble des Musulmans qui s’apprêtent à commencer le mois du Ramadan.

Donald Trump a beaucoup de défauts, mais à un moment dans la journée d’hier, je me suis dit que cette provocation ne lui ressemblait pas. Au fond, cet homme est plus ignorant que mal intentionné. A-t-il jamais mis les pieds à Gaza ? Sans doute pas. Il ne me paraît pas déraisonnable de penser qu’il n’a aucune idée que le mois du Ramadan commence cette semaine, aucune idée de l’ambiance du Ramadan, des familles et des amis qui se retrouvent, des discussions qui s'engagent, du rythme ralenti qui laisse aux gens du temps pour penser, pour réfléchir et, le cas échéant, pour ruminer leur colère ou leur frustration.

Donald Trump est ignorant, mais pas forcément mal intentionné. Il n'y a rien de pire qu'un ignorant bien intentionné qui a décidé de vous aider, mais ces gens-là ne font pas dans la provocation. La provocation, c'est un truc de mec rusé qui sait exactement ce qu'il fait et qui manipule son monde.

A un moment dans la journée d’hier, en regardant les selfies de cette malheureuse Ivanka posant avec les Netanyahou tout sourire, je me suis dit que cette provocation portait en réalité la patte de Bibi.

Il me semblait que tout collait. C’est Bibi qui avait insisté pour qu’on inaugure l’ambassade en grande pompe pour le 70 ans d’Israel. Il n’avait pas obtenu la présence de Trump (sa présence n’aurait sans doute pas manqué de déclencher une nouvelle Intifada), alors on s’était mis d’accord sur celle d’Ivanka et de Jared. On savait qu’Ivanka et Jared feraient le job, bien mieux que Melania par exemple.

Il faut bien voir que ces Palestiniens qui meurent dans des manifestations (on parle d’une cinquantaine de morts et, le chiffre m’a glacée, de 1800 blessés), pour ces animaux à sang froid, ce n’est rien. Absolument rien. Collateral damage. Ces hommes jouent un jeu d’échecs, un billard à trois bandes. Et si on arrive effectivement à faire abstraction de ces vies palestiniennes brisées, alors on peut arriver à voir le jeu qui se trame.

Comme je vous le disais dans l'un de mes précédents posts, Trump s’est déja plaint sur Twitter de l’attitude de Netanyahou, de son inflexibilité. Je parierais, dans ce contexte, que Netanyahou a convaincu Trump que le transfert rapide de l’ambassade américaine à Jerusalem, c’était le préalable à l’ouverture de discussions sérieuses, un geste qui le mettrait dans de bonnes dispositions. Sinon, pourquoi Trump aurait-il fait cet énorme cadeau à Bibi ?

Voilà, le cadeau est fait, la mariée était belle. Et maintenant ?

Il se trouve qu’à un moment dans ma vie, j’ai pris un cours de négociation. Une des choses qu’on nous a enseignée à travers des cas pratiques, c’est qu’il ne faut pas essayer d’obtenir une position trop avantageuse. Si vous obtenez une position trop avantageuse, profitant de la faiblesse de l’autre, cela va quasiment systématiquement se retrourner contre vous. C’est vrai dans le monde des affaires (si vous mettez trop la pression sur un fournisseur, il va finir par faire faillite, vous perdez votre fournisseur) C’est vrai aussi en politique (par le traité de Versailles, la France a imposé des compensations très lourdes, quasi punitives à l’Allemagne, pénalisant l’économie allemande, générant un ressentiment dans la population, qui a mené plus ou moins directement à la montée d’Hitler et à la deuxième guerre mondiale).

Je me demande si ce qui se passe entre Trump et Netanyahou n’est pas de cet ordre. Trump a fait un très beau cadeau à son ami Benyamin, un cadeau qui lui a couté cher symboliquement. Les Européens n’étaient pas d’accord, et quoiqu’on en dise, les Saoudiens n’ont pas du être contents non plus, le reste du monde arabe évidemment non plus. On pourrait se dire que Trump se moque de ce que pensent les Européens et le monde arabe, mais je ne crois pas que ce soit tout à fait le cas. Il a quand même compris qu’il valait mieux envoyer sa fille faire l’inauguration que d’y aller lui-même. Une façon peut-être de prendre une distance symbolique avec Netanyahou en vue des pourparlers qu’il espère ouvrir. En joueur de poker, il a simplement pris un risque avec le transfert de cette ambassade et maintenant, il espère que le risque va payer.\

Maintenant, il attend sa contrepartie.

Netanyahou jubile parce qu’il ne sait pas, à mon avis, dans quoi il s’est engagé. Netanyahou pense qu’il a réussi un bon coup sur le dos de Trump. Il n’est sans doute pas conscient des attentes que ce transfert hatif d’ambassade a généré. Connaissant l’animal, je serais surprise qu’il soit vraiment disposé à négocier. S’il l’était, il aurait fait profil bas sur l’inauguration. Et, en réalité, toutes cettes victimes palestiniennes sont en train de se mettre à son passif aux yeux de l’opinion publique mondiale qui finit par être de plus en plus favorable aux Palestiniens.

Je crois qu’au final, tout cela risque de se retourner contre Netanyahou. S’il ne se montre pas sérieusement ouvert aux négociations désormais, Trump étant imprévisible, le retour de baton risque d’être sévère pour Bibi.

D’autant plus que dans le même temps, à Riyadh, ça doit cogiter. MBS et son père, le roi Salman, ne sont pas des sanguins, mais ils ne sont pas non plus des animaux à sang froid. Ca doit quand même les mettre mal à l’aise de voir les Palestiniens se faire canarder comme des lapins. Du côté de Riyadh, on doit quand même commencer à avoir le sentiment de se faire entuber. MBS n’est pas dupe des talents de Trump, mais il a choisi de lui faire confiance. Et Trump, lui, a choisi de faire confiance à Netanyahou. Les Saoudiens doivent commencer à avoir l’impression d’être les dindons de la farce.

La séquence semble catastrophique pour les Palestiniens, et on ne peut pas s’empêcher de penser aux victimes et à leurs familles, mais il n’est pas impossible qu’à trop vouloir jouer son avantage, Netanyahou voit toute cette séquence se retourner contre lui. Voyons dans les prochains mois comment la situation va évoluer.

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