Sunnites, Chiites : une différence sociologique ?

Alors que les discussions se poursuivent sur l'avenir de l'accord sur le nucléaire iranien, je voulais partager un éclairage sociologique du clivage entre Sunnites et Chiites. Cet éclairage qui est le fruit de mon approche empirique et intuitive de la question permet de comprendre pourquoi au-dela de croyances religieuses différentes, le dialogue est si difficile entre l'Iran et l'Arabie Saoudite.

Comme tout le monde, depuis des années, j’entends parler des Sunnites et des Chiites1. De l’extérieur, ça défiait un peu l’entendement de voir qu’un chisme intervenu au 7e siècle avait toujours, de nos jours, une telle importance. Et en ce moment, ça ne va pas en s’arrangeant.

(Alors que j’écrivais ces mots dans un café, trois Khaleejis2 à côté de moi avaient une discussion enflammée en arabe. Je ne sais pas ce qu’ils se disent mais il y a clairement un mot qui revenait à intervalle régulier “Chia... chia..”3 )

Je vis dans le Golfe depuis des années, je connais beaucoup de Sunnites, je connais aussi quelques Chiites. Je sais ce que les Sunnites disent des Chiites, j’imagine ce que les Chiites peuvent dire des Sunnites. Je sais que pour la plupart des gens, ces histoires n’ont pas d’importance. Mais quand même, je connais quelqu’un dont la mère, sunnite, veut devenir chiite et je connais les raisons qui peuvent pousser quelqu’un, une femme d’un certain âge, à faire ça.

Au-delà de mon quotidien, je m’intéresse à ce qui se passe dans le monde depuis toujours. L’Iran, l’Arabie Saoudite, le Hezbollah, tout ça... On m’a déjà dit que je suis comme une éponge, et c’est vrai : j’observe les gens, les événements, j’absorbe. Longtemps, j’ai fait ça inconsciemment et de façon passive, aujourd’hui, je le fais plus consciemment et de façon un peu plus active.

Lorsque je suis arrivée dans le Golfe, cette distinction dont je savais qu’elle était religieuse, me semblait d’autant plus intéressante à comprendre intimement que j’ai eu très vite le sentiment qu’en moyenne, les gens dans la région, se préoccupent quand même beaucoup plus de politique ou de business, que de religion (encore que je ne suis pas derrière chacun pour savoir ce qu’ils font de leur vendredi matin ou comment ils mènent leur vie).

On pense toujours que la religion est derrière tout ce qui se passe dans cette région, je me suis rendue compte que c’est beaucoup plus subtil que ça. J’ai plutôt l’impression, moi, que tout est politique, mais là encore, sans doute de façon plus subtile qu’on s’imagine.

A un moment, à force d’absorber, j’ai eu de façon un peu intuitive, une sorte de révélation. Il m’a semblé voir qu’en moyenne, au delà de la distinction religieuse, les sunnites et les chiites étaient aussi des types de personnes un peu différentes, des gens qui avaient des valeurs et des priorités un peu différentes.

Il me semblait à l’usage que les Sunnites étaient des gens un peu plus conservateurs, plus traditionnalistes. Les Sunnites étaient des gens qui en moyenne avec une vision plus traditionnelle de la famille, et de la répartition des tâches dans le couple, l’homme travaille et gagne de l’argent, la femme reste à la maison et élève les enfants. Les Sunnites me semblaient avoir un petit côté paternaliste, le genre qui s’honore d’aider la veuve et l’orphelin, le genre qui fait des dons à des associations caritatives.

... Un peu comme des gens de droite. Oui, c’est ça, en moyenne, les Sunnites me rappelaient certains de mes copains de droite, les gens de droite comme ils étaient dans les années 60, la droite sociale, le Général de Gaulle, les gens qui allaient à la messe le dimanche, les gens qui aimaient leur prochain, mais qui avaient quand même parfois des domestiques (qu’ils traitaient bien), les dames qui s’occupaient de leurs oeuvres de bienfaisance, tout ça.

Je ne viens pas de ces milieux, mais pour autant, je n’ai pas de jugement à l’encontre de ces gens dont je sais pour en avoir croisé quelques uns dans ma vie, que ce ne sont pas forcément des gens riches ou des gens de pouvoir.

Et les Chiites, il me semblait à l’usage que c’était des gens un peu plus progressistes socialement parlant, des gens pour qui la femme était un peu plus l’égale de l’homme, des gens plus attachés à l’égalité et à la justice sociales, à une redistribution des richesses sous une forme autre que la charité, des gens qui étaient aussi à l’occasion plus dans la révolte et la revendication.

... Bref des gens de gauche.

Je me disais que ce n’était peut-être pas pour rien qu’on entendait plus souvent parler de manifestations à Teheran qu’à Riyadh. Il me semblait que ce n’était pas juste parce que les Saoudiens auraient peur de se faire arrêter par la police, c’est aussi parce que culturellement, la protestation, la contestation ne me semble pas être pas dans l’ADN des pays sunnites4.

Ce n'est pas pour rien que l'Arabie Saoudite est une monarchie et que l'Iran est une république,

Au delà de l’aspect religieux, il me semble que la distinction est aussi sociologique et donc politique : les Sunnites n’aiment pas la chienlit et les Chiites sont révoltés par l’injustice.

Comme par hasard, les pays chiites étaient traditionnellement plus proches de l’URSS et les pays sunnites plus proches des Américains.

Même sur la question d’Israel, les Chiites, l’Iran et le Hezbollah en tête, sont révoltés par l’injustice que représente Israel aux yeux des Arabes, et encore plus révoltés, peut-être, de voir qu’à leurs yeux, les Sunnites ne sont pas aussi vent debout que les Chiites peuvent l’être.

Bien sûr, je grossis le trait, et bien sûr, les gens pris individuellement, Chiites ou Sunnites, ne correspondent pas forcément à ces schémas. Mais il me semble néanmoins qu’il y a une réalité dans ces schémas. Je laisserais à d’autres plus savants que moi le soin de creuser la question si elle leur paraissait pertinente.

Dans ce contexte, il faut bien voir que le dialogue entre Sunnites et Chiites, c’est un peu à l’occasion comme si le Général de Gaulle avait du se mettre d’accord avec les ZADistes ou Sud Rail, vous voyez. Chacun est animé de bonnes intentions mais comment dire, la communication est difficile parce qu’on n’a pas forcément les mêmes valeurs, ni les mêmes codes dans la communication.

Je m’étais fait cette réflexion sur les Sunnites et les Chiites alors que la campagne présidentielle française battait son plein (d’ailleurs, je pense que le passage d’Emmanuel Macron à l’émission “Au tableau” avait sûrement inconsciemment participé à ma prise de conscience) et que justement, au cours de cette campagne présidentielle, Emmanuel Macron tendait à rendre obsolète ce clivage traditionnel entre la droite et la gauche.

Je lui en étais reconnaissante, il avait rebattu les cartes d’une façon qui, au fond, me semblait avoir beaucoup plus de sens. Je suis de gauche mais il y a des gens à droite comme Bruno Le Maire, Juppé ou NKM que j’aimais bien et dont je trouvais les idées intéressantes, et en même temps, il y avait des gens à gauche qui m’insupportaient, autant pour leurs idées démagogiques que pour leur style personnel populiste.

Au fond, Emmanuel Macron avait réussi à rassembler autour de lui les gens modérés des deux bords, des gens qui croyaient davantage en l’idée de se retrousser les manches pour construire ensemble un projet commun, qu’en la poursuite d’un débat stérile sur la base du clivage gauche droite traditionnel.

C‘est avec cette inspiration que j’ose parfois rêver d’un avenir radieux pour le Moyen Orient. Il doit bien y avoir en Arabie Saoudite comme en Iran des gens raisonnables qui veulent bien se donner une chance de travailler ensemble et qui se rendent compte qu’on peut s’enrichir de ses différences. Malgré nos différences culturelles, malgré tout le passif hérité de l’histoire, nous avons bien fait la paix avec les Allemands pour construire avec eux et avec d’autres, les fondements de l’Europe politique d’aujourd’hui.

J’ai la quasi-certitude que MBS malgré ses déclarations tonitruantes vis à vis de l’Iran et de son guide suprême serait un jour plus conciliant avec les Iraniens. MBS en homme de son temps n’est pas aussi allergique que d’autres aux différences culturelles, il a l’air de reconnaître que les différences d’opinion et de style sont acceptables et même parfois souhaitables.

Mais dans l’immédiat, les Saoudiens étaient légitimement inquiets de savoir qu’un de leurs voisins, et pas le plus stable, ni le plus pacifique politiquement parlant, pourrait se doter de l’arme nucléaire. Malheureusement, il n’est pas impossible que la présidence Trump vienne parasiter la discussion, malgré les efforts d’Emmanuel Macron pour maintenir l’accord sur le nucléaire et s’en servir comme d’une base à améliorer.

Au-delà de la question de l’accord sur le nucléaire, il me semble que pour l’essentiel, les griefs des Saoudiens se concentraient autour de deux hommes : d’une part, Ali Khamenei, le guide suprême iranien, un homme de 78 ans qui malgré son âge n’avait pas l’air de vouloir devenir un facteur d’apaisement pour la région (contrairement par exemple à Hassan Rohani dont j’avais apprécié le discours très empreint de sagesse en septembre dernier à la tribune des Nations Unies), et d’autre part, Qasem Soleimani, dont on dit que c’était un stratège militaire de génie et qui était sans doute la bête noire des services de renseignements saoudiens.

Mais sur le temps long, les choses changent, les circonstances évoluent. A voir sa prestation à l’étranger et l’enthousiasme qu’elle a suscité en Arabie Saoudite, MBS est sans doute installé pour quelques décennies, mais côté iranien, le casting va nécessairement évoluer. Ce sera intéressant de voir comment.

Et en attendant, voyons si Emmanuel Macron peut obtenir de Donald Trump qu’il conserve l’accord sur le nucléaire iranien.

 

Billet initialement publié le 25 avril sur le blog Vu du Golfe https://vudugolfe.blogspot.ae

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1 Juste pour information, je rappelle que certains musulmans ne sont ni sunnites, ni chiites. Il existe une troisième branche, le Kharidjisme, ultraminoritaire dans le monde mais qui représente, à travers la communauté ibadite, 75% de la population du Sultanat d’Oman.

2  Les Khaleejis sont les gens originaires du Golfe, indépendamment de leur nationalité.

3  Chiite... chiite

4 Je parle ici des Sunnites de la péninsule arabe essentiellement. Dans les pays sunnites du Maghreb que je connais peu, on voit des manifestations à l’occasion. Je ne suis pas la mieux placée pour les analyser, mais peut-être sont-elles les signes d’une plus grande proximité culturelle avec les pays européens, notamment la France où la tradition protestataire est, il faut le reconnaitre, importante.

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