Visite de MBS à Paris : il est venu, il a vu et il a souri... et maintenant ?

Le prince héritier saoudien est donc venu quelques jours en visite officielle à Paris. Il est venu, il a vu, il a souri et serré, sans doute, toutes les mains qu’on lui a tendues. Manifestement, une opération séduction. Mais cela suffira-t-il pour changer l’image qu’a l’Arabie Saoudite en France ?

Le prince héritier saoudien est donc venu.

Et cette petite voix en moi de répondre “Voyons si ça change quelque chose”.

J’ai un aveu à vous faire : depuis des mois, je m’intéresse à l’Arabie Saoudite et en particulier, à la façon dont ils communiquent, à la façon, aussi, dont on parle d’eux. C’est devenu une passion, presqu’une obsession. Chacun son truc.

J’ai un temps pensé à en faire un sujet d’étude, j’ai essayé, mais il aurait fallu que je m’intéresse à tout un tas de sujets très éloignés de la péninsule arabe, alors qu’au fond, il n’y a vraiment que l’Arabie Saoudite qui m’intéresse. Même les Emirats, je m’en désintéresse mais ce n’est peut-être que momentané. Il aurait aussi fallu se plier aux règles, rendre ses devoirs à l’heure, suivre les règles de nommage, tout ça. Je suis trop vieille pour me plier à ce genre de contraintes. Je pensais que j’en serais capable, comme avant, mais non. J’imagine qu’il y en a qui rêvent de rentrer au Quai d’Orsay. Pas moi. Je rêve de devenir la conseillère d’un prince arabe, et je doute fort que les princes arabes dirigent leurs pays en lisant des notes, même si elles sont formatées tout bien comme il faut.

Depuis des mois donc, j’observe la façon dont les médias parlent des Saoudiens. J’appelle ça le tribunal de l’opinion publique. Je vous parlais dans mon post précédent du tollé au moment de la demande d’adhésion de l’Arabie Saoudite à la commission des droits de la femme des Nations Unies.

Les Saoudiens font régulièrement des apparitions dans nos journaux. Des petites choses, des choses qu’on oublie, mais des petites choses qui installent une musique, des petites choses qui en disent long sur l’histoire qu’on raconte sur la durée.

Je suis curieuse de voir si la venue du prince héritier saoudien à Paris va changer un peu la musique. Il a été bon, MBS. Il a souri, il est allé au Louvre, il a répondu patiemment aux questions, même quand on lui a demandé s’il ramènerait sa femme la prochaine fois. Je me demande même s’il n’a pas essayé d’adapter sa garde robe à la France parce qu’il me semble qu’il n’était pas habillé exactement comme aux Etats-Unis (enfin globalement, je pense quand même que la personne qui lui choisit ses tenues devrait avoir à répondre de ses actes devant la justice. C’est criminel, ces costumes, à moins que ce soit un hommage caché à Jacques Chirac vers la fin de sa présidence ?)

Surtout, il y a eu cette vidéo qui a filtré du dîner donné en son hommage à l’Elysée. On le voit raconter que lors de sa visite au Texas quelques jours plus tôt, les Bush père et fils lui avaient donné de la sauce barbecue en lui disant qu'il pourrait y recourir au cas où il n’apprécierait pas trop la cuisine française. Si ce n’est pas du génie, une histoire pareille. Parce que si en effet, on devrait écrire un vademecum destiné aux habitants d’une contrée reculée préparant un voyage en France, on écrirait exactement ça “Pour plaire aux Français, flattez-les sur leur nourriture et moquez-vous des Américains, surtout ceux du Texas.”

Je suis au regret de le dire, mais nous sommes prévisibles et MBS a raison d’en jouer, ça montre qu’il connait bien la France. On a du glousser dans l’assistance, on a du se dire que décidemment, il est bien ce prince saoudien. C’est vrai qu’il est bien, indépendamment des pirouettes qu’il est obligé de faire pour séduire le microcosme politico-économique parisien.

Mais revenons à ces petites choses dont je vous parlais, ces petites nouvelles qui installent la musique. Je tiens à vous décrypter la chose et surtout, je veux prendre date, pour voir si effectivement les choses vont changer.

La semaine dernière, après une longue lutte avec moi-même, je me suis mise à Twitter, parce que c’est là que les Saoudiens discutent.

Et hier, sur Twitter, quelqu’un qui est sans doute franco-libanais, m’interpelait en disant qu’on voyait rarement dans les médias des prises de paroles anti-saoudiennes. Je vous le dis très honnêtement, j’ai failli m’étouffer. Nos journaux sont remplis de prises de paroles anti-saoudiennes. Simplement, nous sommes tellement habitués à cette petite musique, à cette lecture manichéenne des Saoudiens et de l’Arabie Saoudite, que nous pensons que ce n’est que la vérité factuelle. Dès qu’on lit une histoire dans laquelle les Saoudiens sont les méchants, c’est bon, l’histoire est bouclée, bonne journée, Madame Michu, revenez donc à l’occasion, ça nous fera plaisir de vous revoir. On ne cherche pas plus loin parce que ça colle à notre vision du monde selon laquelle les Saoudiens sont effectivement des gens sans éducation, pourris par l’argent.

Prenons un exemple.

Il y a quelques mois, Mediapart a sorti l’information sur le chateau que MBS s’est fait construire du coté de Louveciennes. On a parlé de la résidence privée la plus chère au monde (il m’a semblé lire qu’un Asiatique l’avait déjà détrôné). On a ironisé sur le fait que le même homme qui s’était fait construire un chateau à 300 millions d’Euros, ose accuser d’autres hommes de corruption. C’était la preuve éclatante, pour les détracteurs de MBS et les cyniques de tous bords, qu’on était une fois de plus dans le double langage le plus manifeste.

Vu du Golfe, j’avais regardé cette affaire et, comme souvent, j’avais soupiré. Après presqu’une décennie ici, le schéma m’était tristement familier. En dépensant autant d’argent, en faisant travailler une horde des meilleurs artisans français pendant 3 ans, en faisant construire ce chateau qui était un hommage au savoir-faire français, en même temps qu’un tentative de projeter ce savoir-faire dans la modernité (les fontaines peuvent être mises en route avec un iPhone), MBS avait sans doute voulu exprimer son amour pour la France. Il ne m'avait pas échappé que le chateau comportait même une très jolie cave à vins, sachant que la cave à vins jusqu'à preuve du contraire, ce n'est pas un concept très en vogue à Riyadh, plutôt un truc bien francais.

Mais il ne devait pas avoir compris à l’époque où le projet a été lancé que la France, ce n’est pas comme ça qu’on la séduit. Et l’opération séduction s’était retournée contre lui, parce que si peu de gens font l’effort d’essayer de comprendre comment pensent ces gens du Golfe, alors qu’il me semble que les gens du Golfe, eux, font beaucoup d’efforts pour comprendre comment nous, nous pensons. 

L'article était sorti, le mini-tempête dans un verre d'eau avait suivi et puis on etait passé a autre chose. Les Saoudiens avaient-ils réagi? Ca m'étonnerait.

Il se trouve que j’ai assisté récemment à une conférence dans laquelle Edwy Plenel a parlé assez longuement du droit qu’ont les gens qui sont mis en cause par les articles de Mediapart de répondre. Edwy Plenel a insisté sur l’importance de ce droit, il nous a raconté avoir été condamné trois fois dans ce cadre, pour des petites choses et très justement, dont une fois par la femme d’Eric Woerth, si je me souviens bien, parce qu’un article avait été publié sans lui donner suffisamment de temps pour répondre au préalable.

Je serais curieuse de savoir comment Mediapart a donné la possibilité à MBS de répondre.

J’imagine que Mediapart a fait les choses correctement, mais je serais étonnée d’apprendre que les Saoudiens aient répondu. Intimement, il y avait peut-être un peu de la honte d’un amoureux qui croyait bien faire et qui s’était retrouvé éconduit de la pire des façons (“Quoi ? Tu m’offres un chateau ? Tu crois peut-être qu’on m’achète ?”)

Et puis si les Saoudiens devraient relever toutes les bêtises qu’on dit d’eux, imposer leur lecture des faits, ce serait le job à plein temps de plusieurs personnes, rien qu’en France. Le type qui s’occupe du service de presse de l’ambassade, je l’ai rencontré une fois, il est débordé, sans doute parce qu’en plus de la presse, il s’occupe aussi d’organiser des visites économiques et il m’a semblé qu’il donnait aussi un coup de main sur des événements culturels.

Défendre la réputation des Saoudiens face à une presse comme la nôtre, c’est un puits sans fond, le tonneau des Danaïdes. Surtout que les Saoudiens ne disposent pas eux-mêmes d’une presse qui joue son rôle de quatrième pouvoir exactement de la même façon que la nôtre peut le faire et n’ont sans doute pas encore entièrement compris comment ils pourraient aussi utiliser la presse à leur avantage.

Et puis, ce chateau, est-il vraiment une résidence privée ? Malheureusement pour moi, je n’ai aucun contact avec l’entourage de MBS qui pourrait me confirmer mes impressions, mais quand je regarde les photos qui ont été publiées de ce chateau du côté de Louveciennes, je n’ai pas le sentiment qu’il l’a fait construire pour lui, pour y résider avec sa famille. Il me semble que c’est plutôt un lieu où faire des séminaires en résidentiel, un lieu où recevoir des invités prestigieux, un lieu où travailler donc. Connaissant le climat des pays du Golfe en été, je peux imaginer qu’il pourrait vouloir utiliser ce chateau pour y faire des séminaires de travail avec son équipe en été, j’ai noté que pendant la conférence de presse conjointe qu’ils ont donnée avec Emmanuel Macron, ils parlaient d’organiser un séminaire de travail conjoint à Paris en juin. Ce sera intéressant de voir où il aura lieu. Peut-être que les Saoudiens envisagent de louer le lieu le reste de l’année pour des séminaires corporate de standing.

Entendons-nous bien, je n’en sais rien, mais ça me semble une hypothèse plausible.

Et si effectivement, cela correspond à la réalité alors la couverture de cette nouvelle par Mediapart induit leurs lecteurs en erreur.

C’est une chose à laquelle je pense beaucoup et qui me révolte un peu. Les médias s’enorgueillissent de leur objectivité, de “sortir les faits”, mais en revanche, ils ne se préoccupent pas beaucoup, je trouve, de savoir comment ces faits vont devenir des opinions une fois que nos concitoyens vont passer ces faits à travers le prisme de leurs préjugés. Dans le cas des Saoudiens, le processus peut être assez mortifère, mais encore une fois, jusque-là, aucun média n’avait envie d’offrir une lecture favorable aux Saoudiens parce que la dernière des choses que voudrait un média sérieux, c’est d’être accusé d’être de mèche avec les puissances du Golfe.

Mais franchement, après le scandale qui avait déjà entaché les vacances du roi Salman et de sa cour sur la cote d’Azur en 2015, sachant les poursuites qui menacent sa demi-soeur, la princesse Hassa (j'y reviendrai une autre fois), MBS doit vraiment beaucoup aimer la France pour revenir et ignorer les préjugés que nous avons à leur égard. On le dit impétueux, quelle blague. Il a certainement plus de bienveillance pour notre pays que moi, je n’en aurais à sa place. A mon avis, il aime beaucoup la France et surtout, il voit tout ce que notre pays, tout ce que nos entreprises et nos institutions culturelles pourraient apporter au sien. Sa patience est celle d’un stratège et d’un homme déterminé, tout le contraire du jeune impétueux arrogant pour lequel on le fait passer parfois.

 

Billet initialement publié le 15 avril sur le blog Vu du Golfe https://vudugolfe.blogspot.ae

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