Infirmiers: on va faire notre travail et on est en danger

Mon frangin est infirmier dans un hôpital public d'une grande ville. Demain matin, à 8 heures, il reprend le service. On s'est appelé ce soir, juste avant l'intervention du Président.

Julien était en repos, après 24 heures passées en maternité. Il est infirmier anesthésiste depuis 15 ans, à l’hôpital depuis 23 ans. C'est dire qu'il en a vu, même les attentats de 2015 au SAMU alors "j'ai traversé cette crise, c'était différent, on n'était pas menacés. Là, on va faire notre travail et on est physiquement menacés" m'explique-t-il. "Oui, on sent la menace. Les médecins de l'Est sont supers inquiets, et je sais qu'on a pas de moyens adéquats. Y'a des masque FFP2, mais on les a au compte-gouttes, c'est pas suffisant. Et on est pas assez nombreux, on est en sous-effectifs, et ça, c'est pas nouveau. On bosse à flux tendus et on a pas pris les bonnes mesures à temps."

"Demain, je pars pour 24 heures au bloc opératoire. Les échos que j'ai c'est juste que j'ai un nouveau planning :  en plus de ce qu'on fait, notre activité va être dédiée aux urgences chirurgicales, et on va accueillir des patients qui relèvent de la réanimation, mais on n'en sait pas plus. Probablement dans la salle de réveil actuelle. On ne fera que les interventions urgentes. Je ne sais pas à quoi je m'attends, j'ai absolument pas envie d'y aller, ça me dérange pas d'aller dans des situations difficiles, mais du moment où mon intégrité physique est menacée, j'ai pas envie d'y aller. C'est glauque. C'est une situation que j'avais jamais envisagée, y'aura un avant et un après."

"J'ai une collègue qui est testée, elle avait de la fièvre, de la toux. On attends les résultats. T'entends des estimations où on parle de 300 000 à 500 000 morts, c'est flippant".

"Je me dis qu'après ça, je ne sais pas si je passerai le truc ou pas. J'ai plus envie d'avoir cet asservissement au service public, j'ai plus envie de faire un truc si j'ai pas envie de le faire. Je suis pas engagé comme un militaire. On m'a jamais dit tu risques de perdre la vie en faisant ton travail, de ramener cette merde chez moi. Tu fais pas un SDRA* en allant bosser..."

C'était compliqué de dire quelque chose, depuis mon confinement en Bretagne. C'était compliqué d'imaginer que lui, demain matin, irait "au front", puisque le président juste après avait employé ces termes de guerre... Avec des soldats qu'on envoyait au front, sans armes, sans boucliers. Une ambiance de plus en plus inimaginable, quelque chose de "glauque" avait-il dit. Et moi, je n'ai rien dit, j'ai envoyé un SMS le lendemain matin "Bon courage pour ta journée". Banalités, mais sincères pensées, je n'avais pas d'autres armes. 

SDRA* :  Syndrôme de détresse respiratoire aigu.

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