Un devoir d'exemplarité

Lui, il devra toujours se justifier plus fort que moi. Se justifier de vouloir vivre sa foi. Se justifier de ne pas toujours aimer la France. Se justifier de vouloir dénoncer les injustices auxquelles il doit faire face. De justifier sa colère. De justifier son mal-être au sein de notre société. De justifier pourquoi il ne veut plus se justifier justement.

Lui, il devra toujours se justifier plus fort que moi. Se justifier de vouloir vivre sa foi. Se justifier de ne pas toujours aimer la France. Se justifier de vouloir dénoncer les injustices auxquelles il doit faire face. De justifier sa colère. De justifier son mal-être au sein de notre société. De justifier pourquoi il ne veut plus se justifier justement.

Lui, contrairement à moi, devra toujours être dans la capacité de pouvoir justifier son identité, car sa peau un peu trop bronzée le range de toute évidence du côté des pas trop français. Lui, n'aura pas trop le droit de donner son opinion ou défendre des causes qui lui semblent justes, ou il sera confondu comme étant un odieux islamiste ou radical.

Lui, devra justifier son amour véritable pour une personne, faire face aux doutes d'un entourage craignant l'arrivée d'un « étranger » au sein d'une famille lorsque moi je serai accueillie de la façon la plus normale qu'il soit dans ma belle-famille. Sans craintes, sans questionnement sur mes croyances, ou sur la sincérité de mon engagement.

Lui, devra chanter plus fort que moi la Marseillaise, mettre le plus beau des maillots de l'équipe de France et surtout ne pas supporter l'équipe de son autre culture, de son autre pays, sous peine de haute trahison, et surtout quand le pays en question est situé au Sud de la France et non à l'Ouest.

Lui, devra toujours se désolidariser des fous qui apparemment forment un ensemble unique et singulier quand je n'aurai jamais la présence d'esprit de m'excuser pour des crimes commis par des prétendus catholiques. Lui, doit accepter que d'autres lui rappellent sans cesse l'infériorité et la dangerosité de sa religion et de sa culture sans pouvoir se défendre de façon équitable.

Lui, avec sa couleur un peu trop foncé et sa religion un peu trop différente, n'a pas le droit à l'erreur, la moindre erreur, puisque sa différence viendra justifier son échec, quand mon propre échec, mes erreurs ne seront dus qu'à mon parcours et non mes origines.

Lui, que l'on pourra accuser aisément de communautarisme en raison de ses amis un peu trop coloré, un peu trop pratiquant, quand la blancheur de mon entourage sera quant à elle considérée comme étant la norme.

Lui, qui aura l'obligation de rire, de se moquer de ses origines, de parfois les dénigrer pour être socialement accepté dans une société qui n'a de cesse de mépriser ce qui est différent. Lui, devra jouer le rôle du noir rigolo ou de l'arabe combattant violemment l'Islam pour être entendu et apprécié du plus grand nombre.

Lui, acceptera sans broncher les blagues les plus rances et les plus racistes qu'il soit, sous prétexte qu'une quelconque indignation vienne gâcher la fête, car comme il est bon et agréable d'humilier le Noir, le Musulman et l'Arabe en sa présence. Lui, deviendra un rabat-joie si jamais il émet sa plus vive désapprobation face à ces odieux propos.

Elle, c'est la double peine. Femme et différente d'une normalité que l'on aime à fantasmer. On viendra lui rappeler que sa tenue n'est pas correcte. Elle, est animalisée constamment. On la pense incapable d'émancipation face à ses frères. L'homme blanc viendra délivrer la femme frêle et fragile de ses horribles oppresseurs. Lui offrir la liberté à laquelle elle ne pourrait prétendre auprès de ses pairs.

Contrairement à eux, je n'aurai jamais à subir des regards interrogateurs, une diffusion de haine continue à l'encontre de qui je suis et de ce que je représente. Je ne rencontrerai pas de difficultés dans mon quotidien. Je ne serai pas perçue comme une éternelle coupable. Parce que je suis née blanche et que le fléau qu'est le racisme n'exige pas de moi un devoir d'exemplarité.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.