Aimé Césaire, mal-aimé ?

Lumumba, Mobutu. En quelques lignes, toujours d’actualité, Césaire nous montrait que l’aventure avait, dès les indépendances, brutalement cessé d’être ambiguë.

Césaire était un grand poète et écrivain mais certains de ses écrits n’ont pas fait grand bruit et beaucoup voudraient les voir tomber dans un oubli définitif. Pas moi. Voici un petit extrait de la pièce « Une saison au Congo » (Aimé Césaire, 1966). C’est Patrice Lumumba, incarcéré par Mobutu, qui parle à son ancien ami :

« Tu y penses à l’Afrique, quelquefois ? Tiens, regarde là ! Elle est gravée sur la paume de mes mains. Ici, la Rhodésie du Nord, son cœur le Copper Belt, la Ceinture de Cuivre, terre silencieuse, sauf de temps en temps, un juron de contremaître, un aboi de chien policier, le gargouillement d’un colt, c’est un nègre qu’on abat, et qui tombe sans mot dire. Regarde, à côté, la Rhodésie du Sud, je veux dire des millions de nègres spoliés, dépossédés, parqués dans les townships. Là, l’Angola ! Principale exportation : ni le sucre ni le café, mais des esclaves ! Oui, mon colonel, des esclaves ! Deux cent mille hommes livrés chaque année aux mines de l’Afrique du Sud contre du bon argent qui tombe tout frais dans les caisses vides de papa Salazar ! Y pendant comme un haillon, cet îlot, ce rocher, San Tomé, sa petitesse bouffe du nègre que c’en est incroyable ! Par milliers ! Par millions ! C’est le bagne de l’Afrique ! Enfin, plus bas, l’Afrique du Sud, la chiourme raciste, armée de ses tanks, de ses mitrailleuses, de ses canons, de ses avions, de sa bible, de ses lois, de ses tribunaux, de sa presse, de sa haine, de ses mensonges… Mokutu, la voilà, notre Afrique ! terrassée, ligotée, piétinée, couchée en joue ! Mais, me diras-tu, elle espère ! »

Grâce entre autres à Mobutu (Mokutu dans la pièce), l’Afrique, soixante ans plus tard, reste « couchée en joue ». Ce sont aujourd’hui les marionnettes de l’ex-colon, ces têtards*, qui tiennent le fusil. Mais le corps du têtard espère, encore et toujours. À chaque nouvelle élection, il se prend à rêver, il pense qu’on lui a demandé son avis, que l’heure a enfin sonné de prendre son destin en main et, l’espace d’un scrutin, part à l’assaut des urnes, ivre de liberté… Au réveil, comme toujours, une gueule de bois d’ébène le replonge au cœur des ténèbres.

*Voir le billet sur les têtards

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