Le Sénégal sur la corde raide: bras de fer entre Sall et Sonko

L’opposant Ousmane Sonko, symbole d’une volonté de rupture radicale avec la Françafrique, est accusé de viol et menaces de mort. Le peuple est dans la rue et le pouvoir, le dos au mur, ne semble être capable que d’accumuler des maladresses, peut-être délibérément.

Au terme de 60 ans de pseudo-indépendance, un espoir réel voit enfin le jour au Sénégal en la personne d’Ousmane Sonko (énarque et ancien haut fonctionnaire à la direction générale des impôts), qui semble être très différent des « opposants » traditionnels (dont le seul objectif a toujours été de devenir calife à la place du calife), en ce sens qu’il a rédigé et propose un véritable programme de développement (ce que ne se sont jamais embarrassés de faire les opposants traditionnels) et qu’il souhaite rompre avec l’ensemble du système actuel (y compris en projetant une sortie prudente du franc CFA), souhaitant développer entre autres l’agriculture et notamment la filière rizicole (le potentiel est gigantesque) et investir dans des activités de transformation (créatrices de valeur ajoutée) plutôt que dans l’exportation de matières premières à des prix qui permettent à peine de survivre. Ses projets pour le secteur de la pêche sont également orientés vers la population, avec entre autres le passage de 6 000 à 12 000 miles nautiques pour la zone de pêche réservée. Sonko propose aussi une cure d’amaigrissement de l’appareil d’état, avec la concentration de certaines activités au sein d’un seul et même organisme, et une politique claire en matière d’attribution de marchés, pour éviter « les contrats défavorables à l’état ». Toutes ses propositions sont rassemblées dans un ouvrage intitulé « Solutions ».

Déjà candidat aux dernières présidentielle (il ne représentait alors que 12 à 15 % dans les sondages), il est de plus en plus populaire, notamment auprès de la jeunesse, et constitue pour l’actuel président, et pour la France, une menace chaque jour plus sérieuse. Il fait donc naturellement l’objet d’attaques toutes plus ignobles les unes que les autres, dont la première cible a été son livre « Pétrole et gaz au Sénégal » (2017), qui met à jour les pratiques inavouables d’un pouvoir corrompu et l’implication du président et de son frère. Cet ouvrage ne pouvant être attaqué en justice pour la simple raison qu’il n’énonce que des faits vérifiables, il a tout simplement été interdit. Successivement accusé d’être financé par « les Russes » puis par l’État islamique , d’entretenir « des liens » avec le MFDC (rebelles casamançais), d’avoir transporté « des mallettes d’argent » pour Karim Wade et pour l’ex-dictateur gambien, victime de plaintes pour diffamation, notamment de la part de personnes se sentant visées par des révélations autour entre autres du scandale pétrolier et de l’affaire Petro-Tim, Ousmane Sonko, après l’échec de toutes ces tentatives, est aujourd’hui visé par une plainte pour viol et menaces de mort. Comment ne pas penser à l’hypothèse d’une nouvelle machination pour éliminer cet opposant si encombrant, si près des élections présidentielles ?

En route pour se rendre au palais de justice de Dakar afin d’y être auditionné dans le cadre de cette affaire de viol, Sonko et son cortège de 4 voitures ont été bloqués ce mercredi matin 3 mars durant quelques heures par les forces de l’ordre, qui avaient organisé un barrage à un point stratégique. Au lieu de l’escorter jusqu’au palais de justice, le préfet a choisi de le faire extraire de sa voiture, le mettre en état d’arrestation et le conduire à la gendarmerie, où il a ensuite été placé en garde à vue. Il est désormais accusé de troubles à l’ordre public, de participation à une manifestation interdite et même d’appel à l’insurrection. Les événements de cette matinée ont bien entendu été filmés et les images montrent des civils armés de barres de fer et de gourdins aider les policiers à chasser le public venu soutenir Sonko. Interrogé par la presse sur la présence de ces éléments infiltrés, le ministre de l’intérieur formule une réponse pour le moins surprenante : « certes, parmi les forces de l'ordre, il y a des civils, mais jamais dans la corporation, la police ne permet certaines sortes d'infiltration autres que jugées nécessaires pour faire le travail qui est de faire régner l'ordre ».

Voici donc Ousmane Sonko pris dans deux affaires. Ce matin, jeudi 5 mars, il a été conduit de sa cellule jusqu’au palais de justice pour répondre à sa convocation initiale, audition durant laquelle la présence de son avocat lui a été refusée, autre « maladresse » qui, par son énormité et le tollé qu’elle a soulevé dans les médias, prendrait presque des airs de provocation. Jeudi soir, les autorités sont allées jusqu’à bloquer les émissions de deux chaînes de télévision réputées « libres » : Walf TV et Sen TV.

La population en est aujourd’hui à sa troisième journée de colère, une colère qui s’exprime par de nombreuses destructions, dont la principale cible sont, sans surprise, des entreprises françaises : stations-service Total, supermarchés Auchan ou encore une Agence Orange.

La justice devra trancher, bien entendu, mais il faudra beaucoup de talent aux « influenceurs » (chefs religieux en tête, qui font déjà tout ce qu’ils peuvent) pour calmer les esprits et éviter que la situation ne devienne incontrôlable. La jeunesse sénégalaise a besoin de perspectives et semble désormais être prête à tout pour prendre son destin en mains et défendre son Messie. Le président Macky Sall observe un étrange silence.

À suivre.

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