A.H.G. Randon
Traducteur
Abonné·e de Mediapart

53 Billets

1 Éditions

Billet de blog 8 juin 2020

Macron l’Africain ou le bonheur est dans l’Auchan

« La France, elle n'investira plus pour que des grands groupes participent parfois à des opérations de corruption organisée ; elle n'investira plus pour que la jeunesse n’ait aucune retombée de ce qui se passe et qui s'investit ; elle n’investira plus et leurs entreprises avec pour qu'il n'y ait pas un développement de l'emploi local. » ( E. Macron, Ouagadougou, 28-11-2017)

A.H.G. Randon
Traducteur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le métier d’un président consiste entre autres à faire des promesses mensongères et certains vont même jusqu’à prétendre qu’ils les ont tenues, comme Sarkozy, qui déclarait en septembre 2009 qu’il fallait « en finir avec les paradis fiscaux car nous n’avons pas à tolérer les lieux où se cache l’argent de la spéculation, du crime et de la fraude », et revenait en janvier 2010 annoncer avec un grand sourire que, « comme promis en 2009, nous avons mis fin au scandale des paradis fiscaux ». Dix ans plus tard, c’est toujours dans ces paradis fiscaux que vont chaque année se cacher entre 60 et 80 milliards d’euros fuyant Bercy.

De Gaulle affirmait à Brazzaville en 1944 qu’il « n’y aurait aucun progrès qui soit un progrès si les hommes, sur leur terre natale, n'en profitaient pas moralement et matériellement ». Une quinzaine d’années plus tard, à l’heure des indépendances, qui devait aussi être celle de la vérité, il tenta avec une armée d’opposants entraînés par la France en Casamance (Sénégal) de renverser Sékou Touré (président de la Guinée), ce dernier ayant une autre conception que lui des accords de coopération et refusant de les signer. N’y étant pas parvenu, il tenta (selon les témoignages enregistrés devant caméra d’André Levin, ancien ambassadeur, et de Pierre Mesmer, ancien ministre, confirmés dans ses mémoires par Maurice Robert, proche de Jacques Foccart et chef du service Afrique du SDECE, (https://www.youtube.com/watch?v=_DYXAfq9LOY&t=2s) de ruiner l’économie de ce pays « dissident » en l’inondant de faux billets guinéens imprimés sur les presses de la Banque de France à Chamalières.

Plus récemment (en 2017), E. Macron, pour ne pas déroger à la règle, prononçait à son tour à Ougadougou un discours qui, trois ans plus tard, semble lui aussi être à bien des égards mensonger et dont le seul point positif était de reconnaître les exactions de tous ses prédécesseurs. Je m’attarderai aujourd’hui sur cette petite sélection des promesses faites par Jupiter à l’Afrique en ce 28 novembre 2017 :

« La France, elle n'investira plus pour que des grands groupes participent parfois à des opérations de corruption organisée ; elle n'investira plus pour que la jeunesse n’ait aucune retombée de ce qui se passe et qui s'investit ; elle n’investira plus et leurs entreprises avec pour qu'il n'y ait pas un développement de l'emploi local. » 

Macron reconnaît donc que la France a fait tout cela, puis qu’il promet de ne plus le faire. Aussi perplexe à l’époque que l’on peut l’être aujourd’hui face au revirement politique apparent de Macron en ces temps de pandémie, j’avais donc décidé de suivre ces questions de près et de traquer au Sénégal ces investissements qui enfin allaient avoir des retombées sur la jeunesse, l’emploi local et le développement et mettre de surcroît visiblement fin aux opérations de corruption organisée.

La main mise d’Auchan sur la grande distribution au Sénégal

En 2017, l’année du discours de Macron, Auchan lançait une OPA spectaculaire et particulièrement agressive dans tout le pays. Toutes les petites enseignes sénégalaises émergeantes (qui étaient pourtant porteuses d'un espoir de changement positif dans la filière) et quelques étrangères (comme l’enseigne espagnole City Dia) ont été emportées par ce raz de marée. Je ne spéculerai pas sur les mécanismes qui ont pu permettre une réalisation aussi rapide de cette opération dans un pays où l’administration est réputée pour sa lenteur (attribution de terrains, expropriations, autorisations environnementales, permis de construire, etc., sur lesquels pèsent de lourds soupçons de corruption selon les médias du pays) et m’en tiendrai aux constatations sur le terrain. La démarche d’Auchan (suivie, avec quelque succès, de Super U), n’a rien à voir avec celle de Casino, présent depuis très longtemps en Afrique. Casino sert essentiellement la clientèle aisée (dont les expatriés) et ne cherche pas à se battre sur les prix (un camembert vous coûtera par exemple de 6 à 10 euros et les produits sont pratiquement tous importés). Les points de vente de Casino sont peu nombreux et implantés de longue date près de la clientèle ciblée (à Dakar un aux Almadies et deux dans le centre, ainsi par exemple qu’un dans la station touristique de Saly Portudal). On peut donc affirmer que Casino ne cherche pas à se substituer à la distribution sénégalaise, mais qu’il répond à une demande précise existant depuis très longtemps. Auchan a réussi à s’implanter en un temps record sur les sites stratégiques des quartiers populaires (avec de petits supermarchés de proximité et des grandes surfaces). Les produits sont en général de la marque de distribution « Auchan », plutôt bas de gamme, mais la véritable offensive visant à les faire vendre a lieu sur la gamme de produits traditionnellement vendus dans les boutiques de proximité sénégalaises, que l’on trouve environ tous les 30 mètres et qui représentent une grande partie de l’activité « formelle » de la distribution ainsi que sur les fruits et légumes. À grand renfort de publicité, Auchan casse littéralement (et je suppose intentionnellement) les prix des boutiquiers, qui sont aujourd’hui à l’agonie s’ils sont dans le périmètre d’un de ces supermarchés. Les produits les plus vendus comme Nescafé en boîte, eau minérale Kirène, jus de fruits Pressa, riz, huile, sucre, lait, boissons fraîches etc. sont vendus par Auchan entre 20 et 30 % moins cher que dans les boutiques. Il suffit de se rendre sur le site Internet d’Auchan au Sénégal pour y voir ces « promos ». Vous me direz que c’est la loi du marché. Auchan, en difficulté sur le marché européen (retrait de l’Italie, fermeture de nombreuses grandes surfaces en France), cherche de nouveaux débouchés sur des marchés encore pratiquement vierges. Très bien, vive le néolibéralisme. Ce type d’investissement se traduit par le recrutement de quelques caissières et remplisseurs de rayons mal payés et par la faillite de centaines de boutiquiers, qui vont ainsi rejoindre la masse des petits travailleurs informels qui rament chaque jour pour gagner de quoi nourrir leur famille jusqu'au jour suivant (vendeurs ambulants de « café touba », échoppe de fortune sur les trottoirs de la ville, etc.). En outre, le bénéfice d’Auchan, dont la valeur est garantie par le taux de change fixe entre le CFA et l’euro, repart aussitôt rémunérer les actionnaires et n’est pas réinjecté dans l’économie du pays, sauf peut-être pour financer de nouveaux points de vente. Pas besoin de chiffres détaillés pour comprendre les retombées d’un tel « investissement » sur la jeunesse et sur l’emploi local. Les investissements dont le pays a besoin, ce sont des investissements dans des activités qui font vivre et développent le pays, qui créent une valeur ajoutée, ce sont des investissements dans l’industrie de transformation, qui permettent de valoriser les matières premières du pays et de créer des emplois, voire d’exporter des produits finis, avec des retombées sur la population et sur le développement. Auchan, par son expansion, continue de montrer le vrai visage de la Françafrique et s’inscrit dans le prolongement du Pacte colonial devenu « Accords de coopération ».

Free mobile débarque au Sénégal

Au printemps 2018, Free (Xavier Niel) rachète Tigo et devient le deuxième opérateur de téléphonie mobile du Sénégal après Orange. La survie d’Expresso (société de Dubaï dont la présence en Afrique se limite au Sénégal, à la Maurétanie et à la Guinée) n’est probablement due qu’à l’obligation morale de maintenir au moins 3 opérateurs pour faire croire à l’existence d’un marché concurrentiel. Les parts de marché d’Expresso, qui oscillaient toujours autour des 22 % jusqu’en 2017, sont au 31 mars 2020 de 20 %, en légère régression. Orange et Free se partagent donc 80 % d’un marché particulièrement lucratif, presque exclusivement basé sur la téléphonie mobile prépayée. La connexion Wi-Fi à domicile (Livebox chez Orange) vous coûte 30 000 CFA par mois (45 euros), sans aucun autre service que l’accès à l’Internet : pas de forfait mobile associé et un gros supplément pour la télé (domaine monopolisé par un autre Français particulièrement gourmand : le Canal + de monsieur Bolloré). Je cherche vainement les retombées pour la jeunesse et pour l’emploi sur ce nouveau terrain d'affrontement désormais dominé par deux opérateurs français (suspecter nos deux compères d’une cohabitation moins agressive en vue de compenser en Afrique le « manque à gagner » que leur impose la rude concurrence sur le continent européen n’est peut-être pas si fantaisiste).

Des odeurs de pétrole au large des côtes sénégalaises

En décrochant à la surprise générale un marché pétrolier alors que sa soumission d’offre aurait dû le disqualifier d’emblée, Total montre qu’il n’a rien oublié des « techniques commerciales » qui ont jadis fait les beaux jours d’Elf Aquitaine. Le rêve pétrolier du Sénégal a commencé au début des années 2010, attirant de nombreux candidats à la prospection et à l’exploitation. En 2017, coup de tonnerre avec la démission de Thierno Alassane Sall de son poste de ministre de l’Energie et du développement des énergies renouvelables. Des rumeurs selon lesquelles il aurait été « démissionné » par le président l’ont décidé à s’expliquer dans divers médias en ligne (dont Seneweb.com) et dans la presse écrite. Voici ce qu’il déclarait entre autres dans le journal sénégalais « Le Quotidien » du 3 janvier 2019 :

« Désormais, c’est la parole du Président contre la mienne. Je soutiens et maintiens avoir démissionné. Ecrire un papier pour démissionner est plus simple que dire à un président de la République et à son Premier ministre les yeux dans les yeux que je refuse de signer les contrats parce que ce n’est pas dans l’intérêt du pays ; c’est plus fort. Celui qui peut le plus peut le moins. Le plus grave, c’est que le président de la République a expliqué les raisons pour lesquelles il a une préférence pour Total. Il a bien dit que la France lui donne de temps en temps des sucettes : 65 milliards pour payer les salaires, 100 milliards pour ceci et cela. Total était 5ème derrière BP et Kosmos. Total avait de loin les propositions les plus mauvaises qu’on ait jamais enregistrées depuis 1985. Le bonus de Total dont Macky Sall parle, c’est 3 fois rien. Toutes les offres de signature comportaient des bonus de signature. On doit intégrer le bonus de signature, mais le partage du revenu doit se faire une fois qu’on aura le pétrole et le gaz. Sous ce rapport, dès les premières tranches, il y a une différence de 10% entre l’offre de BP, Kosmos et l’offre de Total. Sur certaines tranches, cela peut aller jusqu’à 23%, c’est-à-dire plus de 1/5 de notre pétrole qui partirait pour Total alors que BP nous offrait ces 23% en plus. La question ne doit pas être amenée sur le terrain d’une démission ou pas. »

Dans ce domaine également, il est permis de se poser quelques questions quant à la valeur de la promesse de Jupiter faite à Ouaga : « La France, elle n'investira plus pour que des grands groupes participent parfois à des opérations de corruption organisée… »

D’autres exemples d’investissements prédateurs pourraient encore être cités, comme par exemple la construction de l’autoroute à péage par Eiffage (autre raison ayant poussé Alassane Sall à démissionner, selon ses propres dires), un péage par ailleurs aussi cher qu’en Europe et dont le bénéfice sert à payer les dividendes des actionnaires d’Eiffage. L’expansion subite et spectaculaire de cette entreprise de BTP présente depuis longtemps au Sénégal est antérieure à l’arrivée de Macron et mérite d’être traitée un jour dans un billet spécial.

La Françafrique a encore de beaux jours devant elle et il est à craindre que les promesses de Macron rejoignent vite les migrants, dont elles ne font que grossir les rangs, au fond de la Méditerranée.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Violences sexuelles

À la Une de Mediapart

Journal — International
À travers le monde, des armes « made in France » répriment et tuent
À la veille de la tournée dans le Golfe du président français Emmanuel Macron, du 3 au 4 décembre, les preuves s’accumulent sans émouvoir, au sommet de l’État. Des armes « made in France » participent à la répression politique dans plusieurs pays, au meurtre de civils dans les pires conflits de la planète, au mépris des valeurs et des engagements internationaux de Paris.
par Rachida El Azzouzi
Journal — International
Russie : pourquoi le Kremlin veut en finir avec Memorial
L’historien Nicolas Werth explique les enjeux de la possible dissolution, par la justice russe, de l’ONG Memorial. Celle-ci se consacre à documenter les crimes de la période soviétique, mettant ainsi des bâtons dans les roues du roman national poutinien.
par Antoine Perraud
Journal — France
Mosquée « pro-djihad » : au Conseil d’État, le ministère de l’intérieur se débat dans ses notes blanches
Vendredi 26 novembre, le Conseil d’État a examiné le référé de la mosquée d’Allonnes, qui conteste sa fermeture pour six mois ordonnée par arrêté préfectoral le 25 octobre. Devant les magistrats, la valeur de feuilles volantes sans en-tête, date ni signature, a semblé s’imposer face aux arguments étayés de la défense. Compte-rendu.
par Lou Syrah
Journal — Économie
Leroy Merlin, des bénéfices records et des salariés en lutte pour 80 euros
Depuis le 17 novembre, une cinquantaine de salariés de Leroy Merlin bloquent l’entrepôt de Valence, dans le cadre d’une grève inédite sur plusieurs sites de l’enseigne de bricolage. Salariés des magasins et des entrepôts réclament des augmentations et un meilleur partage des bénéfices.
par Khedidja Zerouali

La sélection du Club

Billet de blog
« Atlantique », un film de Mati Diop
Des jeunes ouvriers au Sénégal ne sont pas payés depuis plusieurs mois rêvent de partir pour l’Europe au risque de leur vie. Ada, amoureuse de l’un de ces hommes, est promise à un riche mariage contre son gré. Les esprits auront-ils raison de ces injustices ?
par Cédric Lépine
Billet de blog
Avec le poids des morts
« Chaque famille, en Côte d'Ivoire, par exemple, est touchée. Tu vois le désastre, dans la mienne ? On assiste à une tragédie impensable ». C. témoigne : après un frère perdu en Libye, un neveu disparu en mer, il est allé reconnaître le corps de sa belle-sœur, dont le bateau a fait naufrage le 17 juin 2021 aux abords de Lanzarote, à Orzola.
par marie cosnay
Billet de blog
« Murs de papiers »
[Archive] Olivier Cousin, dans son dernier film, nous donne à voir ce qu’est la vie des sans-papiers à travers une permanence d’accueil de la Cimade : des chemins de l’exil aux mille dangers, des parcours du combattant face à une administration française kafkaïenne, la fin de la peur et l'espérance en une vie meilleure, apaisée.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
« L’Héroïque Lande - La Frontière brûle » : des vies électriques
[Archive] «L'Héroïque Lande. La Frontière brûle», réalisé par Elisabeth Perceval et Nicolas Klotz, renverse les attendus d'un film «sur» La Jungle de Calais, pour sonder les puissances politiques et sensibles du cinéma, avec des images qui s'imaginent depuis une Zone et avec ses fugitifs.
par Robert Bonamy