Sénégal : Sall acculé par Sonko

La partie d’échec se poursuit entre pouvoir et opposition. Hier soir, Ousmane Sonko a considérablement rétréci la marge de manœuvre de Macky Sall. Échec et mat ?

Ousmane Sonko a été ce lundi inculpé mais libéré et placé sous contrôle judiciaire. Privé de son passeport, il ne pourra donc pas quitter le territoire national jusqu’à la tenue de son procès. C’est un chef de parti confiant qui s’est présenté quelques heures plus tard devant les caméras pour une conférence de presse, grillant la politesse à Macky Sall. Dans un discours musclé, Sonko a d’emblée annoncé, pour couper court à toute éventuelle tentative de séduction de la part du pouvoir, qu’un gouvernement d’union nationale ne faisait pas partie de ses projets  et que, le rapport de force étant désormais du côté du peuple, Macky Sall n’avait plus d’autre choix que de se plier à sa volonté. Exigeant l’ouverture d’une enquête indépendante pour situer les responsabilités et la réparation des victimes et blessés tant auprès des civils que des forces de l’ordre, la libération immédiate des prisonniers politiques et la restitution des droits civiques des deux candidats injustement écartés lors des dernières présidentielles Karim Wade et Khalifa Sall (qui était assis à ses côtés), Ousmane Sonko a également exigé du président de la République qu’il déclare en public renoncer à se présenter aux élections présidentielles de 2024, sujet sur lequel Macky Sall a jusqu’à ce jour toujours entretenu un doute suspect. Le leader de Pastef (Patriotes du Sénégal pour le Travail, l’Éthique et la Fraternité) a poursuivi en annonçant le dépôt d’une plainte à l’encontre de Macky Sall auprès de la CPI pour crime contre l’humanité. Il a clôturé sa longue allocution par un appel à ses « frères casamançais » à déposer les armes et a salué la diaspora, où se trouvent selon lui les plus grands patriotes sénégalais.

Intervenant après toutes ces injonctions, Macky Sall, guindé dans son costume et étranglé par sa cravate, n’avait visiblement pas d’autre choix que de « s’exécuter ». Dans une allocution très officielle et sans donner le moindre signe d’empathie, le président a rendu hommage aux victimes et à leurs familles, annoncé la prise en charge des blessés et félicité les forces de l’ordre pour leur sang-froid et leur professionnalisme. Appelant au calme, il a déclaré « comprendre la colère exprimée », qui s’explique selon lui par les difficultés économiques que connaît le pays, comme le reste du monde, en raison de la pandémie (une défausse qui aura sans doute du mal à convaincre). Reconnaissant que les efforts déployés au profit de la jeunesse avaient été insuffisants, Macky Sall a annoncé une « réorientation budgétaire » et réduit la durée du couvre-feu de minuit à 5 heures du matin.

En bref, le président a prononcé un discours tardif et étriqué qui se voulait rassembleur mais qui risque, après l’intervention d’Ousmane Sonko, de le mettre sur la touche jusqu’en 2024. Il ne tiendra plus qu’à lui de faire en sorte que le Sénégal reste ce beau pays d’Afrique de l’Ouest qui n’a jamais connu de coup d’état. La journée d’hier marquera peut-être un premier pas vers la révolution pacifique dont tant de pays d’Afrique ont besoin, et vers de nouveaux soleils des indépendances.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.