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Billet de blog 9 juin 2020

Macron à Ouagadougou : soyez riches et en bonne santé plutôt que pauvres et malades

« Ce dont l’Afrique a besoin, ce sont de financements pour ouvrir des structures de soins où ces médecins pourront exercer avec les meilleures technologies, je demanderai pour cela aux fonds d'investissements privés français, aux assureurs français, de proposer aux pays africains de devenir les actionnaires privilégiés des champions africains de la Santé. » (E. Macron, 28-11- 2017)

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Si je n’avais pas entendu Jupiter de mes propres oreilles prononcer les paroles qui précèdent, je pourrais douter de leur authenticité.

Mordu à la main l’an dernier par un chien sénégalais normalement des plus dociles mais que j’avais approché avec un peu trop de désinvolture dans un hall d’entrée mal éclairé et bien que l’injection prescrite dans un tel cas, achetée en pharmacie, m’ait été immédiatement administrée, j’ai dû me rendre les jours suivants dans une de ces cliniques privées dont parle Macron, car la plaie s’infectait. J’ai été rapidement et bien soigné par du personnel très compétent pour la « modique » somme de 50 euros (rémunération mensuelle d’une femme de ménage à Dakar). La consultation de contrôle de la semaine suivante ne m’a coûté « que » 35 euros (rémunération mensuelle d’une femme de ménage « en province »), l’achat de médicaments dans une pharmacie des environs étant également à la charge du patient.

« Mais la santé, ce n'est pas seulement l'accès aux médicaments, c'est la mise en place d'un véritable système de santé, comme ont réussi à le faire des pays, comme le Rwanda, et là aussi, dans ce domaine, il faut changer de modèle », affirme notre président, qui semble reconnaître ici que le modèle actuel n’est pas bon, ce qui est confirmé par beaucoup d’autres phrases de son discours, dont cette perle : « Parfois, notre aide publique au développement ne répond pas aux besoins. Elle fait plaisir à des gouvernements français ou africains. » La nature de ce plaisir, bien que non précisée cette fois, se laisse aisément deviner.

Les fonds d’investissement privés français et les assureurs français auxquels Macron fait appel sont déjà présents (mais manifestement pas encore assez pour notre président) dans tous les secteurs de l’économie sénégalaise où il est possible de dégager de substantiels bénéfices (BTP, grande distribution, télécommunications, banques, assurances etc.). En revanche, j’imagine assez mal des fonds détenus par Black Rock aller investir dans un dispensaire au fin fond du Fouta Toro, du Sine Saloum ou de la Casamance et se contenter de quelques noix de cola comme dividendes. Mais ce n’est pas ce que notre président préconise, comme il l’explique dans son discours : « Concrètement, je veux que des financements privés français servent demain à ouvrir des cliniques de qualité à Abidjan, Dakar, Ouagadougou. La France doit aussi avoir ce rôle ». Que notre président se rassure, les cliniques privées de qualité ne manquent pas au Sénégal… pour ceux qui peuvent se payer le luxe d’aller s’y faire soigner. En revanche, selon les statistiques du ministère de la Santé reprises dans le site d’information westaf.com, un Sénégalais fait en moyenne 6 km pour atteindre un poste de santé, 24 km pour un centre de santé et 49 km pour un hôpital public. Ces statistiques indiquent également que dans certaines zones rurales, le citoyen doit parcourir 70 à 100 km pour accéder à un point de prestation de santé doté d’un personnel qualifié.

Semblant confondre, en matière de santé, les besoins de la population avec ceux des « premiers de cordée » de l’Afrique, Macron propose ainsi au continent un système de santé entièrement privatisé et générateurs de profits pour les « investisseurs ». Une démarche qui ressemble étrangement à celle défendue dans l’hexagone.

Tandis qu’on attend toujours les premiers effets du changement de modèle que le président appelait de ses vœux à Ouagadougou, un hôpital ultramoderne a été construit par les Chinois à Diamniadio, près de Dakar, dont le pôle mère et enfant a été inauguré et mis en service fin 2019. Détourner l’attention des opinions publiques sur la toxicité de la présence chinoise en Afrique (comme un commentateur me l’a récemment fait observer) et critiquer la forme de coopération dans le cadre de laquelle cette structure aurait vu le jour est assez mal venu de la part d’un pays qui, dans ses anciennes colonies, n’a jamais rien fait de significatif dans le domaine de la santé et propose aujourd’hui d’envoyer des « investisseurs privés français » y faire des profits.

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