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Billet de blog 11 oct. 2021

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Sommet Afrique-France : Mascarade et Art du Pitch

À Montpellier, Macron est surtout venu asperger les « premiers de cordée » de la jeunesse africaine de son vocabulaire électoral de prédilection : « projets », « innovation », « partenariats gagnant-gagnant » et autres « réinventer », dans l’unique but de ne pas parler des véritables problèmes, dont l’Accord de Partenariat Économique et la poursuite du pillage qu’il pérennise.

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À Montpellier, il s’agissait surtout d’écouter une certaine jeunesse africaine en fait minoritaire, « blingbling », soigneusement sélectionnée, houspiller Macron, « lui mettre la pression », comme il l’avait explicitement demandé à Achille Mbembe, une jeunesse dont la réussite personnelle passe avant toute considération d’ordre politique. Pas question de donner le micro à la jeunesse africaine majoritaire, la jeunesse qui souffre d’une Françafrique prédatrice, la jeunesse contrainte d’embarquer sur d’incertaines pirogues pour aller ailleurs chercher de quoi nourrir les siens, pas question de donner à Montpellier le micro aux jeunes de « Y’en a marre », « Balai Citoyen » ou autres mouvements issus du ras-le-bol général qui envahit la Françafrique.   

Eldaa Koama (Burkina Faso). Vêtue d’un superbe boubou en bazin riche et coiffée d’un Tengade de luxe (d’autres exhibent volontiers leurs tresses décorées de perles et cauris, fruits de longues heures passées dans le salon de coiffure les plus en vue de leurs capitales respectives) vient gentiment tancer Macron et lui reprocher, avec un humour dont elle est fière de constater les effets sur la mine joviale d’Achille  Mbembe, d’avoir manqué de respect envers le gouvernement du Mali. Usant des éléments de langages du moment, elle lui parle de « partenariat » et de « marmite sale », refuse le vocabulaire de l’aide au développement, etc., etc. en évitant, comme tous les autres intervenants, de parler des questions primordiales. Au lieu de critiquer le franc CFA avec une feinte sévérité agrémentée d’une colère non moins feinte, Eldaa Koama aurait pu saisir l’occasion qui lui était offerte pour expliquer pourquoi le franc CFA est si funeste pour la liberté de l’Afrique francophone et ne sert que les intérêts des « investisseurs » étrangers qui peuvent grâce à lui rapatrier sans risques les gigantesques bénéfices qu’ils réalisent sur le dos de pays que l’on s’applique à ne pas industrialiser pour qu’ils ne deviennent pas nos concurrents. Elle aurait pu, de même, parler de l’APE et de ses conséquences catastrophiques pour le développement de l’Afrique de l’Ouest, elle aurait pu lancer tant d’autres cris. Mais il suffit de consulter son compte FB pour comprendre que ce n’est pas pour « réinventer les relations avec l’Afrique » qu’elle avait été si gracieusement conviée. Son expérience aura servi à mettre en lumière la personnalité de « l’oratrice éloquente » (spécialiste de l’Art du Pitch selon ses propres termes) et promouvoir le grand art de la parole creuse.

Adam Dicko (Mali), vient sur le ton du reproche dire également à Macron exactement ce qu’il voulait entendre : évoquant l’intervention militaire au Sahel, elle rappelle que la prolifération du terrorisme est la conséquence de l’erreur commise par la France en Lybie. « Arrêtez de dire que vous êtes venu nous aider…car le terrorisme ne menace pas que le Mali, vous êtes aussi menacé. » Elle aurait pourtant dû savoir que c’est exactement l’excuse avancée par la France : protéger l’Europe du terrorisme qui, au Sahel, est en fait à nos portes. Macron s’empresse d’ailleurs d’affirmer qu’il est entièrement d’accord avec Adam, qui poursuit en rappelant une autre lapalissade : « l’intervention militaire n’a jamais réglé de problème : La Lybie, elle est comment aujourd’hui ? L’Afghanistan, il est comment aujourd’hui ? Donc arrêtez de dire que vous êtes là pour nous aider. Non, on est ensemble, on a un ennemi commun, on le combat ensemble…. Arrêtez ce discours paternaliste, etc. Nous n’avons pas besoin d’aide, nous avons besoin de partenariat, blablabla. »  Mais Adam ne pose à aucun moment la question de savoir si, au-delà des raisons qu’elle vient d’évoquer, la France ne serait pas là pour défendre avant tout ses intérêts économiques et assurer la continuité de la politique coloniale conduite depuis plus d’un siècle en Afrique. Elle aurait pu, elle aussi, parler de l’APE et demander à Macron s’il était vraiment prêt à « abandonner à leur sort africain » les « fleurons » de l’économie hexagonale que sont Total, Auchan, Bolloré, SuperU, Orange, Free, BNP, Société générale, Eiffage, Axa, Orano (ex-Areva), etc. Au lieu de le lui reprocher, elle aurait pu lui demander pourquoi il a si aisément entériné la prise de pouvoir totalement anticonstitutionnelle du jeune Déby au Tchad.

Sandrine Naguertiga, franco-tchadienne « afroptimiste », formattée en France à l’École nationale d’assurances et à l’ESA Business School et bloggeuse pour RFI, est également heureuse de pouvoir venir « promouvoir la jeunesse africaine », avouant toutefois, en tant que « membre de la diaspora », n’avoir vraiment découvert le continent africain qu’en 2016. Un « afroptimisme » de premier de cordée qui s’exprime sur le site Web du même nom (www.lafroptimisme.com), dont la page d’accueil évoque plus une publicité pour un parfum de L’Oréal qu’un manifeste pour l’émancipation de la jeunesse.

Cheikh Fall, du mouvement panafricain Africtivistes, vient sommer Macron de demander pardon au continent africain pour la colonisation, de cesser de collaborer avec les dictateurs en Afrique, de programmer un retrait définitif des forces armées françaises en Afrique, de mettre en place, ensemble, un processus de démocratisation dans les pays africains et enfin de mettre en œuvre ses engagements à propos du franc CFA, en renonçant au dépôt obligatoire auprès du Trésor français de la réserve de change (il ne sait manifestement pas que c’est précisément l'unique et maigre succès enregistré dans le cadre de cette prétendue réforme). Il a suffi à Macron de demander à Cheikh de citer les dictateurs auxquels il pense et de passer le micro à un autre intervenant et à son garde du corps Achille Mbembe pour orienter la conversation vers la voie de garage souhaitée par l’Élysée.

Une intervenante de dernière minute a enfin posé des questions sur le comportement discutable de la France à l’égard des tirailleurs sénégalais pendant la seconde guerre mondiale, mais sans préciser sa question. Macron a donc sauté sur l’occasion pour faire un petit cours d’histoire pour débutants, expliquant que la dénomination « tirailleurs sénégalais » englobait tous les combattants venus d’Afrique et pas seulement du Sénégal pour enfin s’attarder sur le débarquement en Provence durant la première guerre mondiale, évitant ainsi d’avoir à parler, par exemple, du massacre par l’armée française des tirailleurs sénégalais en cours de démobilisation au camp de Thiaroye fin 1944 (ceux qui veulent en savoir plus sur cet épisode peuvent consulter le blog d’ARMELLE MABON).

Finalement, le cirque de samedi n’aura été qu'une manœuvre de diversion. Au lieu de parler de « destins liés », de « coopération » et de « lutte conjointe contre le terrorisme » et au lieu de dire à Macron d’arrêter de soutenir tous ces régimes dictatoriaux, il aurait tout simplement fallu le forcer à parler du cœur du problème de la Françafrique en le sommant de dire POURQUOI il soutenait tous les régimes pourris de la Françafrique, comme tous ses prédécesseurs (au besoin en lui donnant des pistes et en citant quelques-uns des exemples susmentionnés de nos intérêts économiques en Afrique), et lui demander s’il pense que l’APE allait bénéficier à d’autres entreprises que les entreprises européennes (là aussi en citant des exemples, comme la ruine de l’industrie laitière causée par le dumping de nos surplus de lait en poudre). Il aurait peut-être aussi fallu demander à Macron si les voix des pays françafricains aux assemblées de l’ONU avaient pour lui plus de valeur que l’avenir de la jeunesse du continent. Les brillants orateurs et oratrices auront en tout cas réussi à faire progresser le nombre de leurs suiveurs sur les réseaux sociaux et même leur propre business (à l’instar d’Eldaa Koama, dont les activités de coach vont probablement exploser.

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