Visa, visa, visam… visarum, visis, visis, et bis repetita

Le premier ministre sénégalais vient d’annoncer le rétablissement dès la fin de l’année du visa pour les étrangers souhaitant visiter le pays de la Téranga. Une mesure sécuritaire selon lui. La même décision avait déjà été prise dans le passé, se soldant par la quasi-faillite du tourisme.

Petite côte © A.H.G. Randon Petite côte © A.H.G. Randon

 

En 2013, le roi du mbalax, coqueluche de Bercy devenu ministre de la Culture, un peu comme Simplet dans la chanson « Si j’étais président » de Gérard Lenorman, faisait instaurer un visa pour les étrangers souhaitant entrer sur le territoire sénégalais. La décision était basée sur le principe de réciprocité (la loi du talion, en quelque sorte). Le touriste, déjà pénalisé par la taxe d’aéroport la plus chère d’Afrique (près de 100 euros par billet et par trajet contre par exemple 12,75 dans les aéroports de Paris), était délesté de 52,50 euros de plus pour son visa dès qu’il sortait de l’avion. Le père d’une famille de 5 personnes, déjeunant un dimanche sur la plage de la petite île de N’Gor si chère à France Gall, me confia alors qu’il chercherait l’année suivante une autre destination pour la bronzette familiale. Les hôteliers, restaurateurs et commerçants, notamment ceux de la Petite côte et de la Casamance, qui comptent pour vivre sur le touriste comme Médiapart compte sur ses lecteurs, furent nombreux à mettre la clé sous la porte. Le patron de Simplet ne tarda donc pas à rétropédaler et supprima le visa le 1er mai 2015, selon ses dires « pour favoriser le tourisme ».

Enthousiasmés par la mesure, ceux qui le pouvaient encore parmi les acteurs de cette filière en crise ont sans attendre empoigné débroussailleuses et pinceaux pour rafraîchir un tantinet leurs fonds de commerce. Le riz allait repleuvoir dans la gamelle des enfants comme le jour de leur mariage à la sortie de la mairie. Et la lutte contre l’érosion de cette côte dont on attendait tout reprit donc de plus belle.

Érosion côtière © A.H.G. Randon Érosion côtière © A.H.G. Randon

Et voilà que soudain, alors que le soleil semblait vouloir gagner la guerre contre la grisaille du marasme et que le touriste reprenait peu à peu le chemin de Saint-Louis, de Dakar, De M’Bour et Cap Skiring, ces mêmes dirigeants, peut-être frappés d’amnésie, remettent les couverts. La raison invoquée cette fois est la sécurité. Les explications du ministre (Nous allons réintroduire le visa pour que toute personne pénétrant sur le territoire puisse être identifiée. Nous avons besoin de savoir qui vient, qui entre) ont du mal à me convaincre car même sans visa, le contrôle à la frontière est très strict : passage du passeport au scanner, vérification des empreintes digitales des deux mains (tous les doigts sauf les pouces), photo du visage, questionnement sur la destination et tout le tremblement. Toute personne qui pénètre sur le territoire est donc identifiée et le visa n’y ajoutera rien, d’autant que durant sa courte période de vie antérieure (de 2013 à 2015), la seule chose qu’il fallait faire pour l’obtenir à l’arrivée (dans l’enceinte de l’aéroport) était d’en payer le prix et d’attendre que le préposé, après avoir pris votre photo et vos empreintes, colle l’étiquette du visa dans votre passeport. Il ne vous demandait rien et ne collectait pas plus d’informations que le policier chargé du contrôle des frontières qui vous avait déjà accueilli.

Si la raison de cette mesure était vraiment la sécurité, cela reviendrait à dire que tout le danger terroriste vient du touriste essentiellement européen, tandis que n’importe quel résident du nord du Mali, du Niger, du Nigeria ou autre pays de la bande du Sahel peut continuer de pénétrer sur le territoire sénégalais sans visa, avec sa carte de membre d’AQMI ou d’une autre association de bienfaisance locale comparable.

Il ne reste plus qu’à souhaiter que la société civile sénégalaise défende avec succès son gagne-pain et que le bon sens reprenne le dessus.

 

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