Les têtards

Une histoire d'aide au sous-développement

Je vais vous raconter aujourd’hui une histoire de têtards.

L’état-têtard (le terme est du saint-cyrien Charles Lacheroy) est, comme son nom le suggère, doté d’une grosse tête et d’un corps atrophié. C’est le nom que l’on donne à nos ex-colonies. Tout l’art consiste à faire en sorte que le têtard reste têtard. La classe dirigeante, qui constitue la tête, doit donc être à la fois docile et satisfaite. Le colon mettra ou fera mettre en place, au terme de « guerres révolutionnaires » et autres subversions savamment orchestrées, ses propres serviteurs, là un Houphouët –Boigny, ici un Ahidjo puis un Biya, un Bokassa, un Mba puis un Bongo, un Mobutu ou encore un député poète, arrêtons là l’interminable liste. Après avoir proclamé ces indépendances et semé les têtards dans la marre, il ne reste plus qu’à gérer l’élevage. Cela s’appelle l’aide au développement. Cette aide est injectée avec une précision chirurgicale dans la tête du têtard, qui, après en avoir prélevé les 80 % indispensables à sa survie, en réinjecte le fond de seringue dans de juteux marchés dont le soumissionnaire, le plus souvent, n’est autre qu’un représentant du gérant de la marre.

 

Laissez-moi vous conter deux petites histoires, dont je tiens la première que voici d’un patron quelque peu éméché rencontré dans l’avion qui partait pour l’Europe : La tête du têtard décide un jour de quelque peu formaliser l’économie informelle qui envahit les trottoirs des grandes villes du pays. Le but est d’installer des milliers de « cantines », de petits stands en bois un peu comme on en voit sur les marchés de Noël de nos cités civilisées, plus simples évidemment mais permanents et donnant une image ordonnée du trottoir déjà si défoncé. Un bricoleur, même moyen, n’a pour cela besoin que de quelques planches, une poignée de charnières et un sachet de vis. Eh bien figure-toi que l’énorme marché fut adjugé à un menuisier européen, celui-là même qui jubile à présent dans l’avion. À dire vrai, m’a-t-il confié, il a fallu « mouiller beaucoup de barbes », mais le prix des cantines ne sera pas clamé sur tous les toits. Les bras atrophiés du têtard auraient sans aucun doute fait l’affaire, mais le têtard, telle est la règle, ne sera pas grenouille.

 

Pour éviter cette métamorphose, et ce sera ma deuxième histoire, il faut parfois sans hésiter couper des pattes en devenir, éradiquer toute menace de croissance. Une belle entreprise de travaux public employant plus de six mille autochtones et née des efforts de l’un d’eux menaçait de transformer le têtard en grenouille : il fut donc décidé de presto la ruiner. Une intrigue en haut lieu assortie d’un procès et de quelques scandales eut tôt fait de régler la question et six mille familles se retrouvèrent sans ressources. La voie ainsi libérée, on put confier à un partenaire « fiable », compatriote du gérant de la marre, la construction des autoroutes, aéroports et ponts dont le pays a tant besoin. L’heureux entrepreneur encaisse aujourd’hui les péages, attribue les marchés annexes à ses propres amis (distribution de carburant, téléphonie) et rapatrie impunément les bénéfices en occident.

 

Il se pourrait que quelques-uns de ces bras inutiles et frustrés tentent un jour d’aller chercher fortune ailleurs. Certains l’ont déjà fait et puis sont revenus, comme ce pélican d’une nuit de Musset, dont les petits affamés couraient sur le rivage en le voyant au loin s’abattre sur les eaux. D’autres y sont restés, ne sachant pas nager.

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