La fête arabe

Citez du Frantz Fanon et on vous collera tout de suite une sale étiquette dans le dos, portant pleins de noms qui finissent tous en « iste ». Je vais donc m’en tenir à Jérôme Tharaud.

La fête arabe © A.H.G. Randon La fête arabe © A.H.G. Randon

 

Jérôme Tharaud est un prix Goncourt (1906) et académicien bien de chez nous, dont personne n’a jugé nécessaire de qualifier les œuvres de subversives ni de les interdire, comme ce fût le cas pour d’autres une fois la marmite en pleine ébullition. L’auteur relate dans « La fête arabe » ses voyages en Algérie au début du XXe siècle. L’heure n’était pas encore à la brutale rupture que l’on sait mais le colon avait déjà largement, et avec la plus grande insouciance, semé les graines de la discorde. Jugez plutôt :

« …Un Mammo graillonneux [hôtelier d’origine maltaise] jouit ici de droits que ne possède aucun Arabe, quels que soient ses titres, sa fortune et les services qu’il peut nous avoir rendus. Le dernier des malandrins, débarqué hier de Messine ou de Malaga, peut injurier impunément un vieux Caïd qui s’est battu pour nous, les délicats artisans que vous avez connus, ou tel riche commerçant, Kabyle ou Mozabite, qui expédie chaque année à Marseille plusieurs centaines de mille francs de dattes. Ce droit à la vie politique, que nous accordons si libéralement à la plèbe de la Méditerranée, nous le refusons obstinément à nos Musulmans d’Algérie. Ils ne sont dans nos assemblées que de lamentables figurants ; ils ne votent pas, n’ont pas de part à l’élection du maire. S’ils veulent devenir Français, nous exigeons qu’ils renoncent à eux-mêmes, à leur religion, à leur âme, qu’ils deviennent des apostats, des m’tournis, des retournés, comme ils disent. Aussi ne voit-on venir à nous que de grands chefs intrigants, dont le caractère maraboutique empêche de critiquer les actes, ou bien de tristes voyous qui peuvent alors boire de l’absinthe, se griser à leur aise et se moquer de nous dont ils sont les égaux. Quand donc nous apercevrons-nous qu’il est déraisonnable de traiter nos indigènes comme aux jours de la conquête ? Ces cinq millions d’Arabes, qui depuis tantôt un siècle nous fournissent des soldats sur tous les champs de bataille, des bergers, des agriculteurs, des hommes de peine d’une endurance inouïe, les regarderons-nous toujours comme des ennemis, des parias ? Les maintiendrons-nous désarmés, sans défense, à la merci de gens qui les exploitent et qui les brutalisent ? Ne seront-ils jamais qu’un troupeau, une population inférieure, soumise à un code féroce, et pour laquelle nous n’aurons fait que des lois criminelles ?... »

Le citoyen curieux, pour peu qu’il sache contourner l’autocensure des médias, ultime rempart de notre identité perdue aujourd’hui toutefois quelque peu fissuré pour cause d’ubérisation de la pensée, aura peut-être l’occasion de se souvenir du rétablissement de l’esclavage par Napoléon en mai 1802, du Code noir de mars 1685, de la tragédie du Camp de Thiaroye en décembre 1944 ainsi que d’une foule d’autres « détails de l’histoire » soigneusement cachés sous le vernis des Lumières dont nous sommes si fiers. Il faudra toutefois qu’il ait le courage, aussi insurmontable que cela puisse paraître, de faire preuve d’indulgence à l’égard de ses compatriotes de l’époque, tout aussi bonasses et roulés dans la farine que lui, et de se demander pourquoi les dirigeants de la planète, car la France, prise ici en exemple, n’a pas le monopole de l’atrocité, ont pu être amenés à prendre des décisions aussi contraires à l’esprit généreux d’un genre humain dont ils prétendent toujours être les défenseurs. La réponse est aujourd’hui aussi visible que le nez au milieu de la figure et tient en quatre mots : « un pognon de dingue ».

 

 

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