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Billet de blog 23 oct. 2021

Montpellier ou la « Françachille » de Mbembe ?

Abdoul Aly KANE revient sur la contribution de l’intellectuel camerounais au Sommet de Montpellier et nous livre sa réflexion sur l’interview accordée par Achille Mbembe à Financial Afrik. Une réflexion publiée hier sur le site d’information sénégalais Seneplus, qui précise des doutes déjà largement exprimés dans la presse quant au positionnement de Mbembe face à la relation France-Afrique

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Réflexions sur la contribution d’Achille Mbembe au Sommet de Montpellier

Par Abdoul Aly KANE

L’intervention d’Achille Mbembe à Financial Afrik nous donne l’opportunité de revenir sur notre dernière chronique consacrée au Sommet de Montpellier, et particulièrement sur la contribution de l’intellectuel camerounais. Nous avons jugé utile d’y revenir, parce qu’ayant à l’esprit qu’il s’agissait d’un travail collectif matérialisé par un texte de 142 pages ayant nécessité l’organisation de « 65 débats dans 12 pays avec la participation de 5000 jeunes d’Afrique ».

De cette interview, il ressort qu’il s’est agi de « faire bouger les lignes entre la France et les sociétés civiles africaines, via une meilleure intégration de la jeunesse et des diasporas africaines dans le débat, devenant ainsi de nouveaux interlocuteurs en matière de démocratie, d’arts et de culture, de climat ». « Ce n’est pas à la France de régler les problèmes africains », estime—t-il, laissant entendre que « l’Afrique doit s’en prendre à elle-même pour n’avoir pas su développer des anticorps lui permettant de résister contre ses propres tendances autoritaires ». « Il est plus facile de blâmer l’autre que de se prendre en charge soi-même » conclut-il sur ce point. Achille Mbembe dédouane ainsi ceux qui, comme les pouvoirs politiques « françafricains », ont favorisé l’installation dans la durée de dictateurs, d’empereurs et autres maréchaux en Afrique avec ce qu’on appelle des successions dynastiques. Jacques Foccart n’aurait donc aucune responsabilité dans l’évolution politique et sociale du continent, et le néocolonialisme ou France-Afrique n’aurait aucune espèce de réalité !

Nous pensons pour notre part qu’une telle posture adoptée par Mbembe n’aide pas à une quelconque redéfinition des relations entre la France et le continent, son pré-carré en particulier. Comme précisé dans notre dernière chronique, notre intérêt portait davantage sur la question économique, bien qu’elle n’englobe pas l’entièreté de la relation. En effet, en matière d’ «apurement des différends » figure en bonne place l’histoire coloniale dont il est nécessaire de rétablir les vérités en mettant à la disposition des historiens et des étudiants en particulier, les archives coloniales, et ce, dans le strict souci de panser les blessures du passé.

Pour en venir aux 13 propositions d’Achille Mbembe, nous y avons cherché en vain des propositions précises sur l’économie. S’il est vrai que dans le corps du texte sont développés les problèmes du FCFA et des investissements français, entre autres, il demeure que ces développements n’aboutissent pas à des prises de position ni de préconisations précises, donnant ainsi le sentiment de renvoyer les acteurs à leurs propres responsabilités. Nous avons retenu la proposition d’« accompagner la jeunesse africaine vers l’emploi » sans pour autant préciser les secteurs porteurs d’emplois à prioriser. Cet accompagnement se ferait en « orientant la diplomatie économique française et la coopération universitaire en faveur de la formation professionnelle et du compagnonnage ».

En renvoyant cette question aux seuls États, Achille Mbembe et ses experts dégagent en touche la question de l’industrialisation, essentielle dans la création d’emplois indispensable pour couvrir une demande potentielle d’emplois de 350 millions de jeunes à l’horizon 2030. Or l’industrialisation est liée à la mobilisation des ressources financières internes et externes, publiques et privées, pour la réalisation d’investissements et l’acquisition du know-how technologique.

À ce sujet, Achille Mbembe ne se prononce pas. L’industrialisation doit porter sur la transformation des matières premières d’Afrique. La Côte d’Ivoire s’est engagée avec un groupe chinois pour la construction de deux nouvelles usines de transformation du cacao à Abidjan et San Pedro totalisant des investissements d’environ 329 millions d’euros, sur prêts de banques chinoises ; ce groupe s’engagerait pour l’achat de près de 40 % de la production, ce qui permettrait d’échapper en partie à la spéculation sur les bourses de Londres et New York où s’échange chaque année l’équivalent de 30 fois la production mondiale de cacao.

Achille Mbembe n’ignore pas que c’est l’efficacité de ce type de partenariat qui ouvre les économies africaines à la Chine. La deuxième proposition de la contribution qu’il a coordonnée est la « transformation profonde de l’aide publique au développement ». La réflexion sur ce qu’il préfère appeler « politique d’investissement ou participation solidaire » serait confiée à un groupe de travail avec des représentants africains, des institutions internationales et de la société civile.

Lorsqu’il affirme que « des investissements de long terme se feront aussi bien dans le domaine agricole, les projets d’infrastructures, la transition numérique, l’eau potable, le climat, la santé, les arts et la culture » il ne précise pas comment le tout sera financé. À partir de là, on peut considérer qu’il laisse vraiment l’Afrique livrée à elle-même. On a vu ce que ce type de consigne a donné dans la politique de relance post-Covid où le partage des DTS (droits de tirage spéciaux) a abouti à l’attribution d’une portion congrue à l’Afrique, soient 33 milliards de dollars de DTS sur un global mondial de 650 milliards $.

Au Sommet de Paris, la France du Président Macron s’est engagée à militer pour une rétrocession de DTS d’autres pays « riches » en faveur de l’Afrique pour arriver à 100 milliards, sans résultats pour l’instant. Nous aurions préféré que la contribution d’Achille Mbembe fût moins générale, et davantage portée sur les aspects économiques et financiers qui représentent l’enjeu fondamental au regard du croît démographique du continent. Cette perspective n’est pas la seule affaire de l’Afrique ; elle concerne le monde entier avec des conséquences fortes sur les flux migratoires et la sécurité dans le monde. Nous attendions l’intellectuel camerounais sur des propositions fortes sur les infrastructures de développement aptes à attirer les investissements, telles les infrastructures de désenclavement non encore réalisées au niveau de la CEDEAO, voire de l’Afrique, et sur la question de l’énergie.

Sur l’énergie, principal facteur bloquant de l’industrialisation du continent, l’éventualité d’un partenariat solide aurait pu être mise en relief, en particulier avec la France pour l’exploitation de l’énergie nucléaire en Afrique, si l’on sait qu’elle est réputée non émettrice de CO2 (les risques inhérents à ce type d’énergie étant pris en compte après les accidents de Tchernobyl et Fukushima). Nous l’attendions aussi sur la question de la monnaie, mais celle-ci ne figure pas dans les 13 propositions finales, davantage axées sur des questions d’ordre institutionnel portant sur l’organisation de la diaspora et de la jeunesse africaines.

Par cette vision du partenariat Afrique-Europe-France, Achille Mbembe aura déçu par son manque d’engagement pour le développement de solutions concrètes au bénéfice de l’Afrique.

Les yeux du monde sont tournés vers l’Afrique. Le dernier pays en date est le Canada qui compte participer à la relance des économies africaines, suivant les traces des États-Unis, de la Chine, de la Russie, de l’Europe. Ces pays considèrent plutôt l’Afrique comme un marché émergent. Il revient aux Africains d’en faire un continent émergent centré en priorité sur son propre marché intérieur, comme c’est le cas en Chine. La ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine) doit être considérée comme le premier jalon, le premier creuset d’une économie africaine complémentaire tendue vers la satisfaction des besoins d’une population de plus de 2 milliards d’individus à l’horizon 2050. Les pays tendus vers ce type de partenariat trouveraient leur compte dans l’élargissement d’un marché africain générateur d’économies d’échelles et de débouchés pour leurs produits, et la sécurité mondiale y gagnerait.

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