L’armoise au pinacle (et au pilon) ou au pilori ?

L’Artemisia annua, utilisée dans la lutte contre le paludisme (dont des centaines de milliers d’enfants meurent chaque année), fait l’objet d’une controverse que rien ne semble justifier. Son efficacité est prouvée et les craintes d’effets secondaires ou autres effets adverses n’ont semble-t-il jamais été vérifiées dans la pratique.

 

 

enfants impaludables © A.H.G. Randon enfants impaludables © A.H.G. Randon

 

 

Il n’est pas facile, surtout pour un profane, de s’y retrouver dans la forêt d’informations contradictoires qui foisonnent sur le net au sujet de l’Artemisia annua. Il convient donc d’adopter un raisonnement davantage basé sur les faits, la logique et les formes d’expression, qui peuvent parfois être révélatrices, comme par exemple l’absence de sources précises, la mention d’hypothétiques risques ou encore l’emploi problématique du conditionnel dans la critique.

La phytothérapie continue d’avoir mauvaise presse auprès de certaines organisations reconnues. Vouloir soigner par les plantes serait en quelque sorte une lubie dangereuse de « hippies » n’ayant pas encore viré leur cuti. Les exemples de charlatans prétendant soigner toutes les maladies du monde avec une potion de leur propre invention servent malheureusement la cause des destructeurs de la médecine naturelle, qui n’hésitent alors pas à généraliser.

Mais qu’en est-il de l’Artemisia annua, ou armoise ? Est-ce la plante miracle qui permettra d’éradiquer (à moindre frais) la première cause de mortalité du monde ou une plante inutile, voire dangereuse ?

 

Les faits

Utilisée depuis des milliers d’années dans la médecine traditionnelle chinoise pour lutter contre les fortes fièvres, l’Artemisia a refait son entrée à l’occasion de la guerre du Vietnam (durant laquelle la Chine l’offrait à l’armée vietnamienne pour guérir les soldats de la malaria, ou paludisme). La version asiatique de la plante (Artemisia annua) a sa sœur en Afrique : l’Artemisia afra.

Une chercheuse chinoise, YouYou Tu, a récemment redécouvert l’efficacité de cette plante contre le paludisme, ce qui lui a valu le prix Nobel en 2015.

Les effets de cette plante dans la lutte contre le paludisme ont depuis fait l’objet d’études en Afrique, dont les résultats se sont avérés être spectaculaires. Grâce aux efforts de Lucile Vernet-Cornet (fondatrice de La maison de l’Artemisia en Afrique) et de nombreux autres spécialistes de la RDC mais aussi des États-Unis, comme Pamela Wheathers, de bénévoles et donateurs, un essai clinique a été réalisé au Congo en 2015 par une équipe composée entre autres des docteurs Jérôme Munyangi et Michel Idumbo, dans le respect des normes établies par l’OMS, en double aveugle et randomisé, sur un échantillon de 957 patients atteints du paludisme, afin de comparer l’efficacité de l’Artemisia annua et afra avec celle des médicaments ACT (Artemisinin Combined Therapy). Les résultats ont été stupéfiants. Si le médicament ACT prouvait son efficacité à 79,5 %, le score de la tisane d’Artemisia était de 99,5 %. Mais ce n’est pas tout : le médicament issu des laboratoires pharmaceutiques ne supprimait pas la totalité des parasites, et 219 des 498 patients traités par ACT présentaient des effets secondaires (diarrhée et / ou nausées, prurit, hypoglycémie, etc.), alors que les patients traités avec la plante dans son entier, en tisane, étaient totalement exempts de gamétocytes au terme de 7 jours de traitement et ne présentaient aucun effet secondaire. Les résultats de cette étude ont été communiqués aux autorités sanitaires congolaises locales et nationales, qui ont soutenu ces essais. Pour les personnes intéressées, tous les détails de cet essai sont consignés dans un document PDF de 56 pages, disponible sur demande.

Une autre donnée semble plaider pour l’utilisation de la plante dans son entier. L’Artemisia annua contient de l’artémisinine, mais pas l’Artemisia afra, bien que les deux soient efficaces contre le paludisme. Les deux variétés contiennent en effet de nombreuses autres molécules antipaludiques, ce qui peut expliquer que la plante dans son entier donne de meilleurs résultats que les médicaments ACT, qui ne contient de la plante que l’artémisinine. En outre, développer une résistance sera pour le parasite plus compliqué face à vingt molécules qu’à une seule.  

Dans de très nombreux pays d’Afrique, beaucoup d’associations travaillent chaque jour à la promotion de l’Artemisia annua et afra, et le succès est toujours au rendez-vous.

Au Bénin, par exemple, la Ferme agroécologique La Providence (https://www.youtube.com/watch?v=_YmJNND5sTk) distribue gratuitement la tisane aux petits écoliers de la zone, tant à titre préventif que curatif, et le paludisme y a totalement disparu. Cela signifie non seulement moins de mortalité infantile mais aussi moins d’absentéisme parmi les élèves et donc de meilleurs résultats scolaires. D’autres témoignages sont disponibles sur le net, et j’ai l’intention d’aller en recueillir moi-même (avec photos et noms des témoins) dès qu’il sera possible de sortir de Dakar.

 

Des contredits peu convaincants (OMS, Académie de médecine, Institut Pasteur)

Face à ces résultats, l’Académie nationale de médecine et l’OMS continuent de faire la sourde oreille et de déconseiller l’utilisation de cette plante en tisane sous les prétextes les plus divers, dont voici un résumé, extrait d’un article paru dans Science et Vie (https://www.sciencesetavenir.fr/sante/question-de-la-semaine-qu-est-ce-que-l-artemisia-et-pourquoi-l-oms-l-interdit-elle_137411) et accompagné de quelques commentaires :

« L'utilisation de cette plante seule, en poudre ou en tisane, n'a aucune garantie d'efficacité et risque d'aggraver l'émergence de formes résistantes de la maladie, expliquait-elle [l’académie nationale de médecine], tout en dénonçant les allégations "scientifiquement incertaines et irresponsables" de ceux qui promeuvent cette phytothérapie. »

Ces affirmations vont à l’encontre de toutes les expériences enregistrées jusqu’à présent dans la pratique et semble (vouloir) ignorer l’existence de l’essai clinique susmentionné. L’académie ne semble pas, du moins ne dit pas, avoir procédé à des essais pour étayer ses allégations. Il est fait état d’un « risque d’aggravation de formes résistantes de la maladie », mais sans mentionner le moindre cas concret d’aggravation. Il n’est pas non plus expliqué en quoi les allégations de ceux qui promeuvent cette phytothérapie seraient « scientifiquement incertaines ».

Selon l’OMS, « la teneur en artémisinine et son efficacité dépendent des conditions climatiques, géographiques et environnementales… Toutes les plantes d'Artemisia annua ne contiennent pas nécessairement d'artémisinine et dans certains endroits, en fonction de la qualité du sol et des précipitations, la teneur peut être très faible… » ses feuilles « conservées à une température supérieure à 20°C avec une humidité relative élevée entraînent une perte substantielle de teneur en artémisinine ».

Ces objections sont peut-être pertinentes, mais reviennent à déclarer que personne en Afrique n’est capable, aux yeux de l’OMS, de veiller à ce que les plantes soient sélectionnées et cultivées dans de bonnes conditions climatiques, géographiques et environnementales. En ce qui concerne la teneur en artémisinine, l’Artemisia afra n’en contient pas mais est aussi efficace que l’Artemisia annua, car la plante contient de nombreuses autres substances actives. Contredisant dans les faits les insinuations de l’OMS, les plantes cultivées en Afrique semblent l’être dans de bonnes conditions car l’efficacité des tisanes qui en sont tirées est évidente.

L’OMS semble également estimer que personne, en Afrique, ne serait capable de conserver les feuilles de l’Artemisia à la bonne température et à un degré d’humidité relative adéquat. Si tel était le cas, il faudrait cesser d’envoyer sur le continent des produits dont les conditions de conservation sont aussi sévères, voire plus (pensez par exemple aux produits alimentaires, y compris congelés ou réfrigérés, importés en masse par Auchan, Casino, Super U et autres, mais aussi aux médicaments, soumis à certaines conditions de conservation).

« Les patients traités contre le paludisme avec du thé A. annua risquent de ne pas être suffisamment dosés ».

Là encore, l’OMS prend les phytothérapeutes Africains pour des nuls. Pourquoi ne seraient-ils pas suffisamment dosés ? Si cette crainte est justifiée par les disparités supposées dans la teneur en artémisinine dues à l’incompétence, également supposée, de ceux qui la cultivent, l’accusation ne tient pas.

« Afin de recevoir une dose équivalente à un comprimé ou à une capsule d'artémisinine à 500 mg, les patients devraient boire jusqu'à 5 litres de thé d'A. Annua par jour pendant au moins sept jours consécutifs… De telles doses subcuratives pourraient favoriser l'émergence d'une résistance de P. falciparum à l'artémisinine »

L’OMS a-t-elle testé un traitement basé sur une dose de 5 litres par jour pendant 7 jours ? Cette dose ne correspond pas à celle administrée durant l’essai clinique réalisé au Congo ni dans les traitements qui partout font leurs preuves. Je note en passant que les conséquences de doses jugées subcuratives par l’OMS sont exprimées au conditionnel (pourraient favoriser), ce qui laisse supposer que l’OMS n’a pas testé les effets de telles doses ni constaté l’émergence d’une résistance à la maladie et se contente peut-être de transposer par un calcul mathématique la dose d’artémisinine contenue dans une capsule du médicament ACT à celle contenue dans un litre de tisane. Je note aussi que l’OMS ne prétend soudain plus que la tisane serait inefficace (comme au début de l’article), puisqu’elle le deviendrait subitement avec une dose de 5 litres par jour durant 7 jours.

« La consommation d'Artemisia seule pendant 7 jours, par des litres de tisane de composition incertaine, expose les jeunes enfants impaludés à un risque élevé d'accès pernicieux ».

Cela suppose donc toujours qu’il faudrait boire 5 litres de tisane par jour (dose décrétée par la seule OMS sur la base d’aucun essai), dont la composition serait de surcroît « incertaine » (autre supposition gratuite), et que cela présenterait un risque élevé d’accès pernicieux (j’avoue ne pas bien saisir le sens de ces termes, mais je constate que l’emploi du conditionnel est ici également de rigueur).

Pour résumer, l’article de Science et Vie n’est à mes yeux qu’une énumération de suppositions jamais vérifiées de façon scientifique, visant à faire croire au lecteur que l’utilisation de l’Artemisia contre le paludisme serait non seulement inefficace mais aussi dangereuse.

Didier Ménard, directeur de recherche à l’Institut Pasteur, déclarait quant à lui au sujet de l’Artemisia dans les colonnes du figaro le 22 novembre 2018 : « Cette molécule n’agit que quelques heures, elle est très efficace mais ne permet pas d’éliminer tous les parasites. Le médicament partenaire reste plusieurs jours dans le sang et termine le travail ». Une telle affirmation va à l’encontre les résultats de l’essai clinique conduit au Congo, qui démontre au contraire que l’herbe élimine tous les parasites, contrairement aux ACT. Là encore, aucune information, aucun essai ne vient à ma connaissance confirmer les dires de l’Institut Pasteur.

Au Sénégal, le Docteur Aissatou Touré, directrice de l'unité d'immunologie de l'Institut Pasteur de Dakar, met en garde, au micro de France-info, contre l'utilisation « inconsidérée » de l'Artemisia car, dit-elle, « en prendre régulièrement en infusion, est une chose. Mais l'utiliser pour traiter un enfant en train de faire un accès de paludisme, ce n'est pas la même problématique ». Le docteur Touré ne précise pas quelle serait « la problématique » en cas de traitement sur un enfant en train de faire un accès de paludisme. En outre, l’argument du prix du traitement (la phytothérapie serait 5 fois moins chère que le traitement aux ACT), selon elle, ne tient pas au Sénégal, où le traitement contre le paludisme est « gratuit et accessible ». Le fait que le traitement soit gratuit permettrait pourtant à l’état dépenser moins en adoptant l’Artemisia et de dégager ainsi plus de ressources financières pour d’autres problèmes de santé publique, et croyez-mois, il n’y a dans ce domaine que l’embarras du choix...

L’argument souvent avancé par les adversaires de l’utilisation de la plante en tisane est celui de l’imprécision de la dose : « L’intérêt du médicament est de donner une dose précise de principe actif. Avec une infusion vous ne pouvez rien contrôler » (Philippe Deloron, directeur de l’unité santé de la mère et de l’enfant face aux infections tropicales à l’IRD). Mais là aussi, si la crainte semble légitime, aucune preuve n’est apportée de l’importance que pourrait avoir une précision au mg de la dose, les essais et la pratique démontrant l’efficacité de la tisane, avec une posologie bien déterminée, bien que n’ayant pas la précision d’un dosage « pharmaceutique ».

 

En guise de conclusion

J’ai beau chercher, je n’arrive pas à trouver d’argument solide contre l’Artemisia. Personne ne semble avoir pu apporter de preuve de l’inefficacité et de la dangerosité de cette phytothérapie. Le plus souvent au conditionnel, les destructeurs parlent de possibles risques, et mettent en avant leurs compétences, avec une grande condescendance à l’encontre des phytothérapeutes, comme L'Académie de médecine qui demandait (dans l’article susmentionné de Science et Vie), « que cesse une campagne de promotion organisée par des personnalités peut-être bien intentionnées mais incompétentes en paludologie ».

C’est donc peut-être ailleurs qu’il faut orienter les recherches.  

Dans un reportage de France 24 intitulé Malaria Business (https://www.youtube.com/watch?v=W6TgP5RlsDQ),

German Velasquez, ancien directeur à l’OMS, explique que le mode de financement de l’organisation a changé il y a 25 ans. Si les contributions (obligatoires) des états au budget de l’OMS représentaient auparavant plus de 50 %, elles ont depuis été réduites à environ 20 %, ce qui signifie que ce sont des organismes privés qui contrôlent désormais l’OMS (Big Pharma, Fondation Bill & Mélinda Gates, entre autres). German Velasquez fait également remarquer que les médicaments développés jadis visaient à guérir les maladies, alors qu’ils ne font aujourd’hui plus que les traiter (car le « client » doit rester malade et continuer d’acheter le médicament). Cela pourrait (à moi cette fois d’utiliser le conditionnel) expliquer les réticences de l’OMS face à l’Artemisia qui guérirait la maladie numéro un du monde sans rien rapporter à ses « actionnaires ».

Je terminerai donc ce billet sur un gros point d’interrogation : pourquoi tant d’acharnement contre cette petite plante qui prouve jour après jour son efficacité ? Pourquoi nier ce qui semble être une évidence ?

 

Dernière minute, le Covid-19 s’invite dans la discussion

Le président du Sénégal Macky Sall, dans le cadre de la lutte contre le coronavirus, vient de commander à Madagascar des doses de Covid-Organics, une décoction à base d’Artemisia. La première levée de bouclier vient naturellement de l’OMS. Les essais conduits démontreraient que la potion guérit les patients en détresse respiratoire. Il faut bien entendu être prudent car, tenant compte du taux de mortalité dû à ce virus de façon générale, le faible nombre de cas infectés au coronavirus à Madagascar et l’absence de décès sont des situations qui existent aussi dans beaucoup d’autres pays africains à ce jour, qui n’utilisent pas le Covid-Organics. Mais si des gouvernements africains préconisent désormais cette solution à base d’Artemisia pour lutter contre le Covid-19, allant ainsi à l’encontre des recommandations de l’OMS, il leur deviendra difficile de ne pas recommander cette même plante qui a fait ses preuves dans le cadre de la lutte contre le paludisme en invoquant les recommandations de cette même OMS. L’Artemisia a probablement ici une bonne carte à jouer. L’académie de médecine de Madagascar à d’ailleurs assoupli sa position en ne s’opposant plus à l’utilisation du Covid-Organics, ce qu’elle avait fait en première instance. La pandémie que nous vivons aujourd’hui pourrait ainsi bien être l’occasion d’enfin donner à l’Artemisia annua (et afra) la place qu’elle mérite depuis longtemps dans la lutte contre le paludisme qui fait, il convient tout de même de ne pas l’oublier, plus de 400 000 victimes par ans, essentiellement des enfants.

Le succès du Covid-Organics, qui est aussi souhaitable que le celui d’autres méthodes, serait ainsi, combiné au succès de la tisane antipaludique, le plus grand et le plus beau pied de nez sanitaire que l’Afrique puisse faire aux « intouchables » de l’industrie pharmaceutique.

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