Tête de talibé

Les yeux fermés, la tête de l’enfant, bien rasée, semblait dormir, étrangère au vacarme du poste de police. Au milieu de la pièce, un autre talibé, son ami, tenait la petite tête à bout de bras, comme un prolongement de sa colère. C’est tout ce qu’il avait trouvé sur la plage. Le reste de l’enfant avait disparu.

La nouvelle ne fera sans doute pas la une des journaux demain. Les élections approchent et les sacrifices humains, dans la honte discrète de la nuit dakaroise, triomphent momentanément de la civilisation bling-bling des Almadies. La banlieue sans lumière tremble et retient son souffle. Plus que jamais, les petits talibés devront se déplacer en groupes. Les jeunes filles aussi, elles le savent, car le marché aux abats humains, en période d’élections, est plus florissant que celui des huîtres d’Oléron à l’approche de la Saint Sylvestre. Les candidats les plus généreux envers les marabouts de l’ombre viendront demain, s’ils ont gagné, parler à la tribune des droits de l’homme… et de l’enfant.

Enfant, Casamance © A.H.G. Randon Enfant, Casamance © A.H.G. Randon

La mère de la petite tête endormie sombrera sans doute dans la folie et viendra grossir, sur les trottoirs défoncés de la ville, le flot de ceux qui crient leur impuissance et qui font peur aux braves gens. Victime « collatérale », elle sera à son tour coupable. Coupable de la différence, coupable d’effrayer les petits crânes bien rasés des bons élèves en uniformes.

Orateur, Casamance © A.H.G. Randon Orateur, Casamance © A.H.G. Randon

C’est sous la bâche approximative de la cantine d’Ousmane, vendeur de café touba, bissap et autre bric-à-brac dans la rue principale du quartier, que nous faisons, sans trop savoir où orienter notre colère, cet horrible constat. Le passage d’une fillette accompagnée de son grand-père aveugle, peut-être un vieux de location, interrompt notre échange et notre ami marchand plonge aussitôt la main dans la clayette en bois qui lui tient lieu de caisse pour en extraire une pièce élimée qu’il remet aussitôt au couple folklorique. C’est probablement une part importante de la recette journalière qui part ainsi incognito sauver l’estomac d’un plus pauvre. Cette générosité, c’est l’expression d’un courage dont seul l’homme véritablement universel est capable. C’est prendre avec plaisir le risque de ne rien voir le soir dans sa propre gamelle. C’est la leçon de la vie distillée au quotidien, sans tambours ni trompettes. La victoire incontestable et définitive du petit geste sur le grand discours. C’est la crainte exprimée de Cheikh Hamidou Kane lorsqu’il se demandait si ce que la génération de Samba Diallo allait apprendre à Paris valait ce qu’elle risquait d’oublier.

 

Femme, Casamance © A.H.G. Randon Femme, Casamance © A.H.G. Randon

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