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Billet de blog 31 oct. 2021

Le joint dans la cité

À l’approche des élections, les débats sur le cannabis et la criminalité qu’il entraîne se multiplient. Il y est le plus souvent question de rétablir l’ordre par plus de répression policière et de sanctions pénales, presque jamais par la décriminalisation, voire la légalisation, vocables provoquant généralement un blocage de neurones déjà grand-remplacés par la pensée unique.

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La France est le pays européen le plus gros consommateur de cannabis (voir entre autres Cet article). La délinquance liée à la commercialisation de cette substance a ces dernières années pris dans notre pays des proportions inquiétantes, comme en témoignent entre autres les nombreux et violents règlements de compte à la Kalachnikov recensés à Marseille, la mainmise des petits trafiquants sur des quartiers de la ville devenus zones de non-droit, avec barrages à l’entrée de certaines cités et points de vente devant les portes et dans les cages d’escaliers des immeubles. Face à ce constat, seuls les partisans du tout répressif semblent avoir la parole et l’idée même de l’ouverture d’un débat sur la légalisation provoque cris d’orfraies et levées de boucliers. Les solutions misant exclusivement sur la répression n’ont pourtant à ce jour jamais montré leur efficacité, d’autant que les sanctions pénales encourues ne seront probablement jamais dissuasives face aux énormes bénéfices générés par ce commerce clandestin. Encore plus de police, encore plus de répression, criminalisation des consommateurs, rien de tout cela n'a fait bouger les lignes. Lorsque les partisans du tout répressif sont questionnés sur les expériences de légalisation du cannabis dans certains pays, ils contournent la question en prétendant « ne pas avoir beaucoup de retours positifs », ce qui ne veut absolument rien dire et montre qu’au fond, ils n’ont pas vraiment envie de se pencher sur la problématique. Alors, faisons-le à leur place et examinons quelques aspects sanitaires, sociaux et sécuritaires importants.

Le cannabis et la santé

La pénalisation du cannabis a pour premier objectif, selon ses défenseurs, de régler une question de santé publique qui serait gravissime. Il existe en gros trois types de produits addictogènes et dangereux ; le tabac, l’alcool et les drogues dures (héroïne, cocaïne). Selon les estimations de Santé publique France, le tabac provoque quelque 75 000 décès par an, tandis que l’alcool fait chaque année en moyenne 41 000 victimes, un chiffre qui approchait encore les 50 000 en 2009 et qui, bien qu’ayant diminué en raison d’une chute relative de la consommation, reste encore inacceptable en termes de santé publique. Les drogues dures faisaient en 2010, selon le site staista.com, 126 morts (53 pour l’héroïne, 43 pour les opioïdes et 30 pour la cocaïne). Le cannabis, pour sa part, ne provoque chaque année qu’une poignée de décès, généralement dus à des accidents de la route et à des règlements de compte entre petits dealers, jamais à une surdose.

D’un point de vue purement sanitaire, la consommation de cannabis, bien qu’à déconseiller, ne présente pas un danger grave ou immédiat pour la santé et il est manifestement beaucoup plus dangereux de consommer de l’alcool ou du tabac.  

Les problèmes sociaux et sécuritaires entraînés par le trafic de cannabis

Tous les commentateurs l’affirment haut et fort, et on ne saurait leur donner tort : le trafic de cannabis est aujourd’hui totalement hors de contrôle et affecte gravement la sécurité et la vie sociale dans les cités où il règne et au-delà. Un seul « point de vente » permettrait de dégager des bénéfices pouvant s’élever à plusieurs dizaines de milliers d’euros par jour, ce qui explique que le système de guet mis en place pour protéger ce commerce soit lui aussi grassement rémunéré. Ce sont également des familles entières qui vivent de ce commerce et ne sont logiquement pas incitées à chercher d’autres façons de remplir leur marmite. Cette oisiveté devient un luxe dont il n’est pas facile d’envisager la suppression. Le trafic, une fois implanté, ne se laissera pas aisément déloger.

Par ailleurs, la clandestinité de ce trafic permet d’explorer toutes les possibilités d’élargir le négoce en passant à des produits plus lucratifs, mais aussi beaucoup plus dangereux, comme la cocaïne et l’héroïne. Un échantillon de poudre gracieusement glissé dans la main du fumeur de cannabis est un investissement qui se rentabilise en moins de temps qu’il n’en faut pour rouler un joint. Sans contrôle sur la vente du cannabis, celle de la cocaïne et de l’héroïne empruntera aisément les mêmes canaux.

La décriminalisation du cannabis

C’est à Utrecht, aux Pays-Bas, que la première coffeeshop a ouvert ses portes en..1968, la politique de tolérance à l’égard des coffeeshops n’ayant pris vraiment forme qu’en 1992.

Les autorités néerlandaises ont alors adopté une démarche originale consistant, après avoir constaté que le cannabis était dans la grande majorité des cas un produit d’entrée qui permettait aux trafiquants de faire plus rapidement passer leurs clients aux drogues « dures », à décriminaliser ce marché pour mieux le surveiller. Les Pays-Bas comptent actuellement 578 coffeeshops, contre 1460 en 1995, peu après l’entrée en vigueur de la politique de tolérance. Cette chute s’explique en grande partie par la fermeture administrative des points de ventes ne respectant pas les règles mais aussi par une chute de la consommation, qui semble se stabiliser depuis une dizaine d’années.

Du fait que le commerce ait désormais « pignon sur rue », il est très facile, pour les autorités, de contrôler ce qu’il s’y passe : visites ponctuelles et contrôle des stocks (quantité maximales autorisées mais aussi absence de drogues illicites). Le marché des drogues dures est ainsi privé de son « produit d’appel » qu’était le cannabis et ne peut plus s’appuyer sur le vaste réseau de distribution que constituaient jadis les petits revendeurs d’herbe. Cette politique a entraîné une stabilisation des prix par le mécanisme de la « libre concurrence » et la disparition d’un trafic qui n’a pas plus de raison d’être dans les cités qu’en aurait un trafic de pastis.

Après avoir encadré la vente, l’état néerlandais s’est également penché sur la question de la production. Il est permis de cultiver dans son jardin, pour sa propre consommation, jusqu’à 5 plantes de cannabis, cela ne pouvant donner lieu à aucun trafic lucratif. Par ailleurs, 10 agriculteurs (voir cet article - en néerlandais), sélectionnés à l’issue d’un appel à candidatures, sont actuellement autorisés à cultiver du cannabis de façon professionnelle pour alimenter les coffeeshops. Ces cultures sont elles aussi bien évidemment contrôlées, tant au niveau des quantités cultivées que de la qualité du produit. Par ailleurs, la consommation de cannabis fait aux Pays-Bas l’objet de campagnes de prévention, (comme celle-ci).

À quand un vrai débat ?

Je me suis toujours demandé, et je me demande encore, pourquoi les débats sur le cannabis n’abordent jamais la question sous un autre angle que celui de la « guerre contre la délinquance ». Sous peine d’être accusé de complotisme, je me garderai bien de prétendre que certains ont peut-être intérêt à faire perdurer cette situation dans des quartiers où sont parqués depuis des décennies des jeunes dont les origines ne nous conviennent pas, et estiment électoralement plus payant de maintenir le joint dans la cité.

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