Pas d’avenir pour la Syrie sans justice pour les détenus

En huit ans de guerre, des dizaines de milliers de Syriens ont été emprisonnés et torturés pour leurs idées. Alors que s’ouvre à Bruxelles une conférence internationale sur l’avenir de la Syrie, l’ancien prisonnier politique Ahmad Helmi, qui a subi trois ans de torture dans les geôles du régime, réclame justice pour les détenus et disparus syriens.

Ahmad Helmi rend hommage aux Syriens morts en détention © DR Ahmad Helmi rend hommage aux Syriens morts en détention © DR

Mon histoire est celle dizaines de milliers de Syriens. Et nombre d’entre eux ne sont plus là pour en témoigner. Au moment où la communauté internationale se réunit à Bruxelles pour la troisième conférence sur l'avenir de la Syrie, j’écris ces lignes de la capitale de l’Europe pour raconter mon histoire et celles de tous ceux qui sont morts dans les geôles du régime syrien.

Pour avoir osé manifester pacifiquement contre le régime d'Assad, j'ai été détenu et torturé pendant trois ans alors que je n'avais rien à avouer. C’est un miracle que j'aie survécu, alors que tant d'autres ont été tués.

Il y a tout juste huit ans, nous avons commencé à manifester pacifiquement à Daraya, dans la banlieue de Damas, où j’ai grandi. Lorsque des soldats sont venus tirer sur nos manifestations non-violentes, nous leur avons donné des fleurs et des bouteilles d'eau.

Le 22 avril 2011, les autorités ont tenté de nous disperser avec des gaz lacrymogènes. Je m’étais caché derrière un petit arbre lorsque j'ai entendu un énorme détonation. Puis plus rien. Un officier du régime m'avait tiré dans le visage, me brisant le cou, la mâchoire, les dents et me coupant un tiers de la langue. J'ai subi cinq interventions chirurgicales et passé quatre mois en rééducation, mais j'ai survécu. Mon ami Islam Dabbas n’a pas eu cette chance.  

3 ans de torture

Islam Dabbas, héros du soulèvement, le Ghandi de Daraya, a été arrêté en juillet 2011. J’ai moi-même été arrêté, le 12 décembre 2012, par des étudiants collaborant avec les services secrets, à l'entrée de l'Université de Damas. Ils m'ont mis dans une voiture qui m'a emmené dans un centre de détention.

J'ai enduré trois ans de torture et d'interrogatoires par les différents services de renseignement du régime syrien, balloté d’un centre de détention à l’autre, neuf au total. Malgré la violence, la torture – physique, psychologique, sexuelle - et les indignités que j'ai subies, je n'ai jamais nourri d’amertume envers mes bourreaux. Je sais qu'ils recevaient leurs ordres d'en haut et qu'ils étaient victimes d’un système. L'appareil de renseignement du régime peut transformer n'importe quel être humain en bête. Bien que traumatisé, je me suis accroché à la croyance que les gens restent fondamentalement bons.

Quand j’ai retrouvé la liberté, en 2014, j’ai fui la Syrie et pour trouver refuge en Turquie. Jour et nuit, j'ai gardé mon téléphone syrien allumé, en veillant qu’il soit toujours chargé, dans l’espoir d’un appel d’Islam qui m’annoncerait sa libération.

Pour ceux qui survivent à la détention et à la torture, la période qui suit la libération peut être pire que la détention elle-même. Vous n'avez pas vu la lumière depuis des mois, vous en sortez étourdi et confus. Vous avez besoin de quelqu’un pour vous raccompagner chez vous. Les anciens prisonniers politiques doivent vivre avec leurs traumatismes physiques et mentaux et s'adapter à un monde qui a changé, sans structure d’accompagnement pour les y aider. C'est pour cela qu'en avril 2017, avec le soutien de l’organisation Kesh Malek, j'ai mis en place l’initiative Ta'afi (réhabilitation en arabe), qui a aidé 55 anciens détenus à reprendre leur vie en main.

Mon message aux dirigeants du monde

Après ma libération, la vie a repris ses droits, je me suis fiancé. Mais j’ai dû reporter mon mariage. Je n’arrivais pas à tourner la page, toujours dans l’attente de l’appel d’Islam, mon téléphone syrien constamment allumé. Le 15 Juin 2018, il a fini par sonner. La famille d’Islam avait été informée de sa mort. Mon ami a été tué en 2013 en détention, probablement des suites de torture ou d'exécution sommaire. Nous l'avions attendu pendant cinq ans alors qu’il était déjà parti. J'ai éteint mon téléphone syrien.

C'était la deuxième fois de ma vie d'adulte que je pleurais. La première fois, c’était quand Islam a été arrêté. J'avais perdu mon pays, été blessé par balle, déplacé, vu ma maison détruite, sans verser une larme. Ce n'est que lorsque j'ai perdu Islam que j'ai pleuré. Mon association Ta'afi ne pourra jamais venir en aide à Islam, mais nous soutiendrons d'autres survivants et je suis déterminé à continuer notre travail.

Aux dirigeants du monde qui se réunissent à Bruxelles pour deviser sur l’avenir de la Syrie, je demande la liberté et la justice pour les détenus syriens. En leur racontant mon histoire et celle d’Islam, j’espère les convaincre d’en faire une priorité.

Je sais qu’il n’existe pas de super héros qui puisse user de ses pouvoirs pour détruire les centres de détention et libérer les disparus. Mais je crois en la capacité des hommes à lutter pacifiquement pour leurs idées. Après toutes ces épreuves, je reste convaincu que le régime ne sera pas détruit par les armes mais par la non-violence. C'est un long voyage, mais mot après mot, un livre devient un livre. Et livre après livre, vous avez une bibliothèque.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.