L'Islamophobie et la haine de l'Arabe dans les arts et les littératures

La littérature, les arts et les jeux-vidéos construisent une image négative de l'Arabe et du musulman souvent assimilés à l'islamiste et au terroriste, usant de totalités non opératoires comme "monde arabo-musulman", "monde de l'islam". Clichés, stéréotypes et présupposés traversent une certaine production artistique et littéraire européenne et américaine.

Décidément, ces derniers temps, surtout depuis les attentats du 11 septembre, des auteurs de romans, de films et de jeux vidéo mettent en scène ce qu’ils considèrent comme la « menace musulmane », s’inscrivant dans la logique du « choc des civilisations » empruntée notamment à Samuel Huntington et Bernard Lewis. Ils inventent le « monde musulman », une totalité. L’écrivain algérien Boualem Sansal va dans ce sens (2084), Kamel Daoud également qui construit un univers « arabo musulman » (Daoud défend cette formule reprise dans ses chroniques sur l’affaire de Cologne où il y a eu des viols), alors qu’il n’existe pas de « totalités » nommées, « monde musulman » ou « arabo-musulman ». Ce sont des catégories non opératoires. En Europe, certains romanciers présentent un monde peuplé de musulmans hostiles, décrits comme extrêmement méchants. Dans Soumission (Flammarion, 2015) de Michel Houellebecq et 2084, La fin du monde ( Gallimard, 2015), il est question de la « menace musulmane ». Ce sont deux romans de politique-fiction donnant à voir un monde dominé par les musulmans et l’Islam. Dans le texte de Houellebecq, un président, issu d’un parti musulman, La fraternité musulmane, est élu président de la république en 2022 alors que Sansal met en scène un empire musulman, l’Abistan en 2084, parodiant 1984 de George Orwell. Dans les deux romans, on reprend l’idée de la menace musulmane, à partir de clichés et de stéréotypes, montrant des « musulmans » obséquieux et hostiles à tout débat possible. Il a raison, Alain Badiou d’affirmer que le regard porté sur l’Arabe et le Musulman est traversé par les jeux de la mémoire et du racisme : « Il y a en effet un inconscient colonial qui n’est pas liquidé. Le rapport au monde arabe a été structuré par une longue séquence d’administration directe et prolongée de tout le Maghreb. Comme cet inconscient n’est pas reconnu, mis au jour, il introduit des ambiguïtés, y compris dans l’opinion dite «de gauche » ».

Le musulman dans l’imaginaire américain est indifférencié, perse, arabe, nord-africain.  L’intellectuel libanais, Georges Corm donne à saisir cette manière de voir l’Islam : « L’islam n’est pas un lieu, ni une nationalité ; or, il est de plus en plus employé comme s’il était une religion nationale ou ethnique située dans un lieu particulier […] Il n’est pas davantage une culture […] L’islam n’est donc qu’une religion ».

C’est contre toute une construction idéologique caricaturale et manichéenne considérant l’islam et l’univers arabe comme foncièrement négatifs que s’insurge le critique musical du journal de gauche américain, The Nation (il entretient de très bonnes relations avec le compositeur israélien, Daniel Barenboim), il rejette les clichés et les stéréotypes propres à cette entreprise de diabolisation idéologique fondée sur des considérations religieuses. Il écrit ceci : « Je me suis moi-même toujours opposé à toute politique ayant une coloration religieuse. J’ai fortement condamné la violence gratuite et suicidaire, et je l’ai fait non seulement en anglais mais aussi, dans le monde arabe, en arabe. Pourtant, j’ai le sentiment que l’hostilité et le malentendu envers l’Islam (un terme qui peut difficilement décrire, à lui seul, 1,3 milliard d’individus issus d’innombrables traditions, utilisant des centaines de langages différents et possédant un large éventail de cultures très diverses) ont englobé de vastes régions du globe, en particulier en Europe et aux Etats-Unis, réduisant toute une culture et une religion à de simples caricatures en vue d’entretenir un climat de profond bellicisme et d’inciter une vaste majorité d’Américains à apporter un soutien irréfléchi et inconditionnel à ce climat ». 

Les propos d’Edward Said montrent à quel point les Américains et peut-être moins les Européens méconnaissent une religion et un monde qu’ils caricaturent, à force de clichés et de stéréotypes, faisant des Arabes et des musulmans des terroristes en puissance. C’est un regard du dehors teinté de religiosité et de constructions historiques et mémorielles qui est porté sur l’Islam. Le « philosophe » et journaliste français, Jean François Revel, cité dans Le Monde Diplomatique, révèle sa vraie facette en écrivant dans son livre, L’obsession anti-américaine (Plon, 2002), dans lequel il s’attaque à l’anti-américanisme qui caractériserait l’opinion française :  « Ce scrupule démocratique honore Américains et Européens, mais ne doit pas les rendre aveugles devant la haine pour l’Occident de la majorité des musulmans vivant parmi nous ». 

Ce discours traverse de larges territoires intellectuels et politiques français et européens modalisant un discours manichéen où le musulman est drapé d’oripeaux caractéristiques du méchant dont le seul désir serait d’en finir avec l’ « Occident » présenté comme une totalité homogène. Ainsi, comme dans L’Etranger de Camus ou des romans de ce qu’on a appelé les « écrivains voyageurs » comme Gide par exemple avaient aussi façonné, volontairement ou non, une image négative de l’Autre tout en apportant une certaine légitimation au fait colonial. Ce regard dénature la relation à l’Autre considéré comme inférieur et trop peu digne de confiance. Noam Chomsky démonte les mécanismes du discours « occidental » en interrogeant les catégories lexicales déterminées par l’emploi de mots et de groupes de mots subissant inéluctablement de sérieux glissements sémantiques. Des mots comme « liberté » ou « les amis de la liberté et de la démocratie » perdent leur sens initial pour être marqués idéologiquement et être cantonnés dans l’univers de la stéréotypie.  

Les auteurs orientalistes et les espaces médiatiques préparent le terrain en « révélant » le traitement des femmes obligées de porter le voile et d’être interdites d’école en « milieu musulman ». Ces thèmes-leitmotive ciblent la dimension émotionnelle du lecteur et du téléspectateur provoquant une certaine empathie. C’est un regard du dehors, pas du dedans, on n’enquête pas sur le terrain. Ce ne sont que de simples représentations extérieures.

Beaucoup de romanciers prennent comme sujet de leurs récits la « menace » islamiste et, au-delà, musulmane aux Etats-Unis et en Europe. Ainsi, sont volontairement confondus l’islamisme et l’islam, l’islamiste et le musulman. Il y a des musulmans agnostiques, laïcs ou athées.  

En 1996, les romans de Tom Clancy, Dette d’honneur (1994) et Sur ordre (1996), traitent du terrorisme. Ils ont un personnage central commun, sans faille, un héros positif qui est le sauveur de la patrie : l’agent spécial de la CIA, Jack Ryan. Ainsi, Sur ordre, met en scène, le crash d’un avion 747 sur le Capitole provoqué par un « dictateur islamiste » et la liquidation de toute l’équipe dirigeante des Etats Unis. S’ensuivent des massacres perpétrés par l’armée américaine contre tous les musulmans parqués dans des camps. Tortures et assassinats se multiplient. Ce n’est pas sans raison que le président Ronald Reagan appréciait énormément son œuvre qu’il qualifiait de « roman parfait ». Sur ordre sera d’ailleurs dédié à Reagan.     

De nombreux textes mettent en scène des personnages de musulmans souvent décrits comme de fieffés terroristes, prêts à tout exploser et à chercher à conquérir/coloniser l’Europe. Après les événements de 2001, le thème du terrorisme attribué aux musulmans a proliféré dans la production littéraire et artistique. Les romans de l’écrivain américain Don Dellilo, Americana, White Noise, Underground ou Mao II, mettent en scène des personnages puisés dans les couches moyennes qui donnent à lire un discours hostile aux musulmans. Michel Houellebecq et Oriana Fallaci présentent la réalité arabe et musulmane sous le prisme de la menace.    

Paradoxalement, c’est dans les années 1990 que cette idée fait réellement recette et c’est durant cette période qu’une grande production a été réalisée. C’est vrai qu’elle émerge juste après l’effondrement de l’URSS. La frappe dite « préventive » de 1990 contre l’Irak et son occupation constituent les éléments-clés d’une guerre entamée bien avant l’apparition de ce groupe de mots suggérant l’idée d’antagonisme. L’exclusion est la paroi fondamentale de ce discours qui présente l’Autre comme une excroissance, synonyme d’un déni de culture et de civilisation.

Hollywood a été un espace important permettant la fabrication d’un Arabe et d’un musulman foncièrement méchant et négatif. Jack Shaheen, professeur à l’université du sud de l’Illinois qui a, dans le cadre d’une recherche sur le traitement de l’Arabe et de l’Islam dans le cinéma hollywoodien, visionné un millier de films, arrive à des conclusions tragiques : « Les Arabes y sont décrits comme des brutes sanguinaires, des terroristes qui veulent s’attaquer aux braves occidentaux. (…) Depuis 30 ans je m’intéresse à l’image des Arabes dans les films”,. Dans la plupart des films la même image revient “l’Arabe haineux qui dépouille l’humanité ». Il donne à lire dans un documentaire de l’émission canadienne, « Zone Doc », des images dégradantes et le regard porté sur l’Arabe, le Musulman décrit comme un être barbare, sauvage et violent. Il considère que “Les Arabes forment le groupe ethnique le plus dénigré de l’histoire du cinéma hollywoodien” depuis l’époque du muet aux blockbusters d’aujourd’hui. (…) Plus les femmes arabes s’épanouissent et plus Hollywood les enferme dans leur carcan”.

Laurence Michalak, professeur à Berkeley et grand spécialiste du Moyen-Orient va dans ce sens, déconstruit le discours essentialiste et révèle les différents clichés et stéréotypes participant de la construction du personnage de l’Arabe et du Musulman présenté comme violent, idiot. Dans The Cheikh (1921), Rudolph Valentino interprète le rôle d’un cheikh arabe, obsédé sexuel, qui enlève des occidentales. Le cinéma va accompagner et justifier l’entreprise coloniale. Casablanca (1942) est l’expression de ce travail de légitimation donnant à voir deux univers, l’un « civilisé », alors que l’autre est plongé dans la barbarie. L’occupation israélienne allait servir de toile de fond de films qui présentent favorablement le personnage de l’Israélien. Dans Exodus, Paul Newman campant un responsable sioniste réussit la gageure d’introduire des réfugiés juifs en Palestine, malgré l’hostilité et la violence des Palestiniens. Puis par la suite, l’image du terroriste sera collée aux personnages arabes et/ou musulmans, la confusion est de mise. Bien entendu, les Israéliens et les Américains sont présentés comme des sauveurs et les Palestiniens affublés du statut de terroriste comme dans ces films, Black Sunday (1977), Delta force (1986) ou Executive Decision (1996), etc.

C’est souvent l’histoire de terroristes arabes qui tentent de sauter un avion, mais l’intervention des soldats américains évite le massacre en éliminant les terroristes. Le Siège d'Edward Zwick met en scène des terroristes arabes et musulmans qui commettent d’horribles massacres à New York, incendiant des bâtiments et des institutions, assassinant des centaines de civils, l’armée finit par appliquer la loi martiale, parquant tous les Arabes dans des camps d’internement. Le personnage du musulman terroriste est désormais un thème classique du cinéma et de la télévision américaine qui use souvent d’une extrême caricature comme la série « 24 heures chrono ». Le sujet est simple : des Arabes ou des musulmans tentent de commettre des attentats terroristes. Mais il existe aussi quelques rares films qui montrent autrement le monde de l’Islam, à l’instar de Snow in Paradise d'Andrew Hulme.

A côté du cinéma et de la littérature, les jeux vidéo présentent aussi une image extrêmement négative du musulman dépeint comme un fieffé terroriste. Le discours crée un territoire islamique fantasmé, exotique, le personnage musulman reste toujours confiné dans le désert, chameau, turban, danseuses du ventre…

Ce sont des pays indifférenciés, avec souvent des personnages de terroristes, notamment après la guerre du Golfe et les événements du 11 septembre : War in the Gulf (1993), Delta Force (1998), Desert Storm (2002), Conflict: Global Terror(2005), Call of Duty: Modern Warfare (2007)… Vít Sisler, Professeur à Charles University à Prague, éminent spécialiste des jeux vidéo et de la représentation de l’islam explique : «  Les discours dominants présentent de manière écrasante les fidèles de l’islam comme une menace. L’islam est régulièrement associé au terrorisme, la représentation des musulmans ordinaires est marginalisée, et le cadre scénaristique qui prédomine est celui du conflit »

Pour le cinéma européen et américain, les jeux vidéo, le désert constitue le lieu essentiel dans lequel se déroule le récit, l’exotisme marque la représentation. Le regard négatif correspond au discours dominant, marqué par les jeux de l’Histoire et de la mémoire et le conflit israélo-palestinien qui structure les différentes instances de la représentation artistique et littéraire. Ces constructions, produit de l’imaginaire « occidental », fabriqué à l’aide de clichés, de stéréotypes et de remodelages médiatiques fortement marqués par l’Histoire et une mémoire sélective trouée et oublieuse, s’inscrivent dans une perspective d’une confrontation virtuelle justifiée par la quête d’un ennemi. Le monde dit de l’Islam, souvent territorialisé, mais indifférencié, prend la place dans le discours « occidental » des « barbares russes ».

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