Pablo Neruda, la grande humanité

Un portrait subjectif du grand poète chilien, Pablo Neruda, ami de Salvador Allende qui conjugue l'humanité au temps de l'espoir...

« Je veux vivre dans un pays où il n'y ait pas d'excommuniés. Je veux vivre dans un monde où les êtres soient seulement humains, sans autres titres que celui-ci, sans être obsédés par une règle, par un mot, par une étiquette.
Je veux qu'on puisse entrer dans toutes les églises, dans toutes les imprimeries.
Je veux qu'on n'attende plus jamais personne à la porte d'un hôtel de ville pour l'arrêter, pour l'expulser.
Je veux que tous entrent et sortent en souriant de la mairie.
Je ne veux plus que quiconque fuie en gondole, que quiconque soit poursuivi par des motos.
Je veux que l'immense majorité, la seule majorité : tout le monde, puisse parler, lire, écouter, s'épanouir
 »

Je ne sais pourquoi ces derniers temps, je ne fais que lire et relire les textes de ce monument de la littérature, le poète singulier qui sait tellement ciseler les mots qu’on a l’impression de voyager dans les eaux profondes de cette Amérique Latine libérée de ses bourreaux et de ses militaires putschistes, mais qui semblent revenir pour être sitôt balayés. Des présidents démocratiquement élus sont sitôt arbitrairement chahutés ou même limogés.

Pablo Neruda était plus que poète, il était là où la parole humaine traversait les belles contrées d’un rêve, d’un beau rêve prêt à mettre en pièces les faux monnayeurs de la vérité et de l’homme, ceux qui ont assassiné Allende, Lorca, exilé Hikmet, Niemeyer, Darwich, Picasso et bien d’autres. Neruda était un homme intégral, un projet marqué du sceau de l’espoir, d’un espoir qui résiste aux assassins de la lumière qui, aujourd’hui, encore, cherchent à rééditer, sans honte, leur misérable et cynique entreprise de déstabiliser des structures démocratiques. No pasaran, disait-on déjà, face à la gueule mortifère de ces hyènes qui ne parlent de la démocratie que pour l’ensevelir, de la liberté de la presse pour l’enterrer davantage.

Neruda, c’est aussi, cette « Espagne au cœur », brisée par les hordes franquistes et leurs soutiens. Là-bas, il avait rencontré Lorca, Alberti, Machado, Hemingway, Malraux venus défendre la République. Le poète, ami d’Aragon, de Carpentier, d’Amado, de Hikmet, d’Asturias, de Marquez et de Picasso, ne sait pas mentir, il dit ce qu’il pense, comme dans cette émission de radio où il s’était attaqué à l’Amérique, alors qu’il était ambassadeur du Chili à Paris du temps d’Allende qu’il avait mis dans la gêne. Picasso ne tremble pas, il sait que, parmi ses faux amis, il y a ceux qui, par l’usage de paroles censées être « modérées », le trahissent au nom d’une portion de faux bonheur et de miettes non méritées.

Neruda est plus qu’un poète, il est la poésie, la lumière. Mort, il est paradoxalement aujourd’hui plus vivant qu’avant. Il est l’Amérique Latine, au-delà de son pays, le Chili, il est l’humanité, il est celui qui, dans sa poésie, conjugue le mot liberté avec ce qu’on nomme communément les « petites gens », les humbles, emploie des métaphores à hauteur de l’homme-espoir et cisèle les mots au temps d’un amour présent.

Je ne sais combien de fois le « mot « amour » revient dans ses textes, il est lâche celui qui n’aime pas, il a tout à fait raison, Pablo, le poète, ami des poètes. Il chantera bien avec Ferrat qui a reformulé ce beau vers d’Aragon nous donnant à lire ces mots singuliers : la femme est l’avenir de l’homme.

Comme Marquez qui avait osé raconter son itinéraire, Neruda a écrit ce beau texte fait des mots les plus beaux de la langue humaine, « J’avoue que j’ai vécu ». La langue, dit-il, avec un sourire comme ça, elle est ma vie faite homme, ciselée avec les plus beaux atours de l’espoir. Neruda, comme Hikmet, aime la vie, une vie faite résistance nourrie du pain de cet ouvrier dont on dit, on ne sait pourquoi, qu’il a disparu.

Le grand romancier Asturias disait de Neruda qu’il était la poésie faite lumière, alors que Neruda est plus que cela, il était, il est la lumière. Je ne sais pas, mais en lisant ses textes, je ne peux pas ne pas penser à Victor Jara, ce poète-chanteur-guitariste, qui a vu la dictature lui couper ses doigts avant de l’assassiner. Il n’avait pas eu le temps d’achever ce poème-espoir dénonçant le fascisme, Estadio Chile. Neruda est un poète au sens intégral du terme, lui, l’auteur de dizaines de recueils. Poète, diplomate, homme politique, Pablo Neruda est tout simplement un homme qui a vécu. Prix Nobel de littérature, mais ce n’est pas l’essentiel, pour lui, l’important, il faut vivre et se battre pour que les autres vivent et aiment.

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