Ahmed Chenikii
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Billet de blog 1 oct. 2022

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Le thème du voile, l'usage politique et les bruissements de l'Histoire

La question du voile ne cesse, ces dernières années, de s'introduire dans les débats publics . On en parle ici et là en usant de certains mots comme liberté et laïcité. Qu'en est-il au juste?

Ahmed Chenikii
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Dans des situations de crise, la recherche de l’« ennemi » est un lieu commun. Ainsi, l’extrême droite dont le discours contamine d’autres groupes politiques gagne de plus en plus de voix en stigmatisant les immigrés et l’Islam considérés comme les responsables de tous les maux des sociétés européennes. On confond souvent Islam et islamisme, tout en essayant de distinguer la religion musulmane des autres religions monothéistes qui héritent d’un fonds commun. C’est ce que démontrent les études comparées des religions.

Le crime perpétré contre une femme en Iran à cause de sa tenue vestimentaire a relancé cette polémique. Ce qui s’est passé à Téhéran est tout à fait condamnable. On n’impose pas le port de tel ou tel vêtement à des gens qui, nés libres, devraient le demeurer. Tout devrait être affaire de choix et de liberté. On n’impose pas également aux femmes le rejet du voile si elles désirent le porter. Chacun devrait-être libre, au-delà des choix idéologiques et religieux. Toute contrainte est condamnable. Le voile ne tue pas ni ne sauve de la mort. Comme d’ailleurs tous les habits que portent les religieux ou les individus lambda.

Cette histoire du port du hidjab n’arrête pas de revenir dans un certain nombre de discours comme si le vêtement des uns et des autres était important pour régler le problème du coronavirus par exemple. Les uns regardent d’un mauvais œil celles qui ne le portent pas, d’autres stigmatisent celles qui le portent. Cette réalité est d’ailleurs liée à une autre histoire, la laïcité, qu’on ne reprend qu’à l’aune d’une pratique discursive dominante aujourd’hui dans certains milieux médiatiques et politiques, sans d’ailleurs questionner son évolution. La laïcité, ce mot qui signifie initialement, le profane, le commun des mortels, le non religieux, va subir un glissement sémantique pour signifier selon le Larousse le « caractère de ce qui est laïc, indépendant des conceptions religieuses ou partisanes ». La laïcité serait donc, selon ce dictionnaire, l’indépendance par rapport aux religions et aux partis, un Etat séparé de la religion. C’est ce que demandaient les Algériens durant la colonisation, ce qui leur avait été refusé.

On parle de ce vêtement que portent des femmes qui seraient, pour certains, sans aucun travail de questionnement, soumises, non libres. Il serait peut-être temps de respecter la voix des femmes et de les écouter, de voir si réellement, elles sont contraintes par les hommes, ou par d’autres femmes, à le porter. Il y a ces derniers temps, de belles rumeurs qui viennent des pays du Golfe soutenant le fait qu’il y aurait en préparation des textes législatifs permettant aux femmes de choisir et de considérer comme un délit toute imposition à porter le voile. Peut-être, en Iran, les choses pourraient aussi aller dans ce sens, grâce au combat des femmes. Il faut le souligner, s'il y a des changements dans ces pays, c'est grâce au combat des femmes dans ces pays et dans le monde. C'est cette solidarité qui devrait permettre cette ouverture sans que les uns(es) et les autres n'imposent leur regard aux uns(es) et aux autres.

J’entends parfois à la télévision des journalistes ou de faux philosophes qui font des transferts, une sorte de projection sur tout ce qui est Maghrébin ou Africain qui devraient s’assimiler, alors qu’ils devraient tout simplement s’adapter ou s’intégrer tout en gardant leurs croyances (en cas de contravention par rapport aux règles de la légalité, seule la justice est habilitée à juger) s’ils veulent, selon eux, entrer en modernité.

Mais à propos, la loi de 1905 sur la laïcité, c’est quoi ? C’est le compromis de nombreuses luttes entre une France favorable à l’Eglise et une France républicaine. C’est l’école qui est le lieu primordial de ce passage d’une réalité à une autre. Deux entités représentées, l’une par Emile Combes qui défend un contrôle des cultes et l’autre par Aristide Briand qui défend une position modérée respectant les libertés individuelles et séparant l’Etat des cultes. A l’époque, l’islam était déconsidéré par la colonisation, il n’était même pas question d’en parler lors des débats houleux connus par l’assemblée. La laïcité n’est nullement le rejet des religions, mais la séparation de l’Etat et de la religion, la république, c’est la liberté, le respect de toutes les attitudes religieuses ou pas. Il serait utile, pour les uns et les autres, de lire d'autres textes législatifs succédant à la loi de 1905.

On peut être chrétien et laïc, musulman et laïc. D’ailleurs, les penseurs Ibn Rochd et Ibn Khaldoun ont écrit de merveilleuses pages sur la question. La laïcité n’est pas une question de hidjab ou de robe courte, mais un cadre, des règles du jeu que chacun devrait strictement respecter. Certains pays arabes et musulmans ont connu une certaine laïcité, certes, dans contexte marqué par l’autoritarisme. La Turquie continue justement à épouser les contours de la laïcité.  

Souvent, ces dernières années, on recourt à une conception de la laïcité qui, paradoxalement, revendique les valeurs chrétiennes  présentées comme positives et rejette l’héritage musulman considéré comme négatif. Les religions monothéistes partagent de nombreuses valeurs communes. Ainsi, les défenseurs de ce discours nient volontairement un élément central de la laïcité, la séparation de la religion et de l’Etat, produisant un discours négateur de toute approche transculturelle. On associe sans fin Islam et immigration nord-africaine, convoquant ainsi l’Histoire, obsédante, de la colonisation et les résidus de l’imaginaire colonial.

Le rejet de l’Islam, la stigmatisation des immigrés et des réfugiés et la ghettoïsation des banlieues engendrent forcément un certain repli identitaire nourri essentiellement par une sorte de désir d’alimenter le communautarisme par ceux-là mêmes qui donnent l’illusion de le fustiger. Le recours répétitif et à géométrie variable aux valeurs de la laïcité et à la loi de 1905, tronquée et orientée, qui fut le produit d’accords consensuels ambiguïse davantage le discours tout en révélant les intentions de quelques médias et de certains intellectuels surtout quand il s’agit de viser une seule religion, l’Islam, vouée aux gémonies de l’exclusion. L’amalgame volontaire ou involontaire entre terrorisme et islam nourrit les attitudes extrémistes, faisant le jeu du terrorisme. L’Islam semble réduit aux populations Nord-Africaines et aux jeux des escapades mémorielles. Le présent porte les traces, les résidus et des bribes de l’Histoire et de la mémoire, produisant un discours fait de différentes constructions. Ce qui contribue à la mise en œuvre de comportements et de postures culturalistes et particularistes.

Le ghetto nourrit la violence et les solidarités, notamment dans les banlieues. Le discours produit dans un contexte hostile alimente la peur et le rejet de l’Autre. Ainsi émergent les positions d’extrême droite, soutenues dans la presse et dans certains cercles intellectuels, prophétisant une sorte de conquête des pays européens par les islamistes. Déjà, des romans comme Soumission de Michel Houellebecq et 2084-La fin du monde de Boualem Sansal mettent en scène une France ou une Europe occupée par les musulmans qui seraient, par définition, hostiles aux règles républicaines et au jeu démocratique. Les idées reçues marquées par l’ignorance volontaire des vrais chiffres encouragent l’extrême droitisation du débat public dominé par des écrivains et des intellectuels néo réacs. Souvent, les médias et les arts participent de la mise en œuvre de ce discours fait de constructions péjorantes et minorantes, teintées de pans mémoriels réemployés en fonction de préalables idéologiques particuliers.

J’aime beaucoup Mohamed Arkoun qui a énormément travaillé sur l’« âge d’or arabe », j’aime sa description du discours sur le Maghreb en France. Il démonte ainsi les mécanismes du fonctionnement de l’altérité européenne marquée par une sorte de regard européocentriste et une construction chrétienne : « Les Français modernes, représentants des Lumières laïques, ont créé en Algérie le droit de l’indigénat conçu et géré par l’État républicain. L’Autre est ainsi vraiment l’étranger radical, qui ne peut entrer dans mon espace citoyen ou dans mon espace de valeurs religieuses et/ou démocratiques que s’il se convertit ou s’assimile, comme on dit encore à propos des immigrés ». Alain Badiou va dans ce sens en considérant que de nombreux intellectuels de gauche stigmatisent ouvertement les réfugiés, l’Islam et les immigrés ou tentent de les priver de parole en parlant en leurs noms. C’est bien Aimé Césaire qui, dans sa lettre de démission du parti communiste français en 1956 après la révélation des crimes de Staline, a inventé ce mot de « fraternalisme » qui sied très bien à certains « frères » de chez nous qui voudraient parler à la place des gens. Ce que dit Aimé Césaire marche très bien pour nous : « Et c’est ici une véritable révolution copernicienne qu’il faut imposer, tant est enracinée en Europe, et dans tous les partis, et dans tous les domaines, de l’extrême droite à l’extrême gauche, l’habitude de faire pour nous, l’habitude de disposer pour nous, l’habitude de penser pour nous, bref l’habitude de nous contester ce droit à l’initiative dont je parlais tout à l’heure et qui est, en définitive, le droit à la personnalité ».

Il y a, me semble-t-il, un déni de la prétention de certains à une laïcité qui suppose le respect de toutes les croyances confessionnelles, religieuses, idéologiques, politiques ou culturelles sans que celles-ci se substituent à l'Etat. Chacun devrait vivre sa foi librement. La "religiophobie" est l'expression d'un malaise existentiel, mettant en pièces une altérité ouverte. Certes, tout questionnement des discours religieux ou idéologiques devrait être ordinaire. S'attaquer gratuitement à l'islam est devenu une mode dans certains espaces, alors que ce qu'on appelle le "monde musulman" recouvre environ 1 milliard et demi avec des orientations et des projets pluriels et multiples, dans cet espace géographique, il y a de tout, il y a aussi des athées, des chrétiens, des juifs. Ce sont souvent ceux qui parlent le plus de laïcité qui n’arrêtent pas d’inventer des « communautés » sur la base de considérations religieuses, cultuelles ou ethniques, évacuant la dimension individuelle, les choix personnels, inscrivant tout discours dans des constructions collectives.

Le patrimoine islamique, c'est aussi la réadaptation des savoirs égyptiens et grecs par des hommes de sciences comme Ibn Rochd, Ibn Sina, Errazi, Ibn Khaldoun, El Ghazali, Jorjani, Sibawai'h et bien d'autres, permettant à l'Europe de découvrir les savoirs grecs. Le monde, l'homme est le lieu d'articulation de plusieurs traces, de brassages et de métissages, d'entre-croisement et d'imbrication de cultures, de religions.

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