LA RESTITUTION DES BIENS CULTURELS A L'AFRIQUE EST-ELLE POSSIBLE?

La question de la restitution des biens culturels aux pays africains est encore en suspens. Le président Macron avait surpris en soulevant cette question dans un discours prononcé en 2017. Il y a des oppositions. Il vient, en accord, avec le président algérien, Tebboune, de discuter de la question de la "mémoire". Un bel article du Monde diplomatique du mois d’août 2020 soulève la question.

La lecture d’un article paru dans Le Monde diplomatique (Août 2020) signé par Philippe Baqué pose sérieusement la question de la restitution des biens culturels des anciennes colonies et révèle l’impuissance du président Emmanuel Macron à tenir la promesse faite dans son discours donné à l’université de Ouagadougou au Burkina Faso le 28 septembre 2017. Il avait, à cette occasion, surpris tout le monde en affirmant qu’il allait prendre une décision unilatérale de rendre les biens mal acquis, des centaines de milliers de pièces, à leurs propriétaires réels, les pays africains. Il avait même dit qu’il voulait que « d’ici cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique ». Jusqu’à présent, rien n’a été fait. Le président français a peut-être sous-estimé la puissance du lobby des conservateurs et des collectionneurs des musées publics et privés qui allaient faire pression pour que cette restitution n’ait pas lieu. Ils ont eu, pour le moment, le dernier mot.

En Algérie, la question aujourd’hui, ce n’est pas une affaire de « conciliation » ou de « guerre » des mémoires et des rapports élaborés par deux historiens, Abdelmadjid Chikhi et Benjamin Stora, qui vont régler ce sujet, mais ce qui est important, c’est la nécessité de récupérer des biens, des archives et des pièces se trouvant concrètement dans des espaces publics ou particuliers en France. Il y en a des milliers, ils ont une indéniable valeur symbolique. Le fait d’évoquer la dimension patrimoniale n’empêche nullement les historiens de faire un travail d’Histoire, individuellement ou collectivement. La restitution de ces éléments est d’une nécessité absolue.

Le président Macron avait chargé deux chercheurs de lui présenter un rapport sur le sujet. Ce qui fut fait. En novembre 2018, le résultat de leurs travaux est publié sous le titre Restituer le patrimoine africain. Selon le journaliste Philippe Baqué, « les deux chercheurs mettent en balance les centaines de milliers d’objets détenus en Occident – dont 88 000 dans les collections publiques françaises – avec les quelques milliers répertoriés dans les musées du continent noir », soulignant le fait que jusqu’à présent, aucun inventaire n’a été fait de ces centaines de milliers de pièces ni la mise en œuvre de textes législatifs et réglementaires. 

Depuis 1962, cette question n’a jamais été sérieusement abordée en Algérie alors qu’elle est fondamentale. Certes, des sermons sont déclamés le temps des conjonctures et des cérémonies occasionnelles. Il n’y a pas eu, jusqu’à présent, de véritables échanges avec les autorités françaises. Beaucoup attendent, 58 ans après l’indépendance, la récupération de ces pièces consacrant une indéniable dimension symbolique. C’est vrai que c’est une affaire de rapports de forces. Il est peut-être temps aujourd’hui, surtout avec le retour du symbolique, à la faveur de l’affaire George Floyd qui a mobilisé énormément de monde, de négocier une fois pour toutes la restitution des archives. Il serait aussi pertinent de faire la même chose pour la restitution des documents et des archives de la période « ottomane ».      

La question des archives est délicate. Elle est souvent posée sans aucun résultat. Le gouvernement français ne semble pas prêt à restituer les archives. Les dirigeants algériens, de leur côté, n’en ont jamais fait une priorité. En plus, il semble plus aisé de consulter les archives françaises pour un chercheur que les documents algériens. Il est plus simple de chercher au niveau des différentes structures françaises chargées de la collecte des archives, notamment le service historique de l’armée de terre ou le centre des archives d’Outre-mer (CAOM), le musée du quai Branly. Il y avait, en 1954, plus de 354 pièces d’auteurs algériens déposés à la SACEM (Droits d’auteurs).  Il faudrait établir un état des lieux des pièces et des éléments se trouvant en France. C’est dans cette direction que l’apport du gouvernement français serait fondamental. La question des archives est une affaire politique, pas d’historiens.

Lors de l’adoption de la loi sur les « bienfaits de la colonisation » du 23 février 2005, ce n’étaient pas les autorités algériennes qui avaient protesté, c’étaient des intellectuels français (Claude Liauzu, Gilbert Meynier, Gérard Noiriel, Frédéric Régent, Trinh Van Thao, Lucette Valensi) et algériens qui avaient réagi avec virulence jusqu’à l’abrogation de ce texte. En attendant, la guerre des mémoires se poursuit. Comme d’ailleurs à propos de la restitution des crânes des résistants algériens. Lors de son voyage en Algérie en 1975, le président français, Valéry Giscard-d ’Estaing, avait provoqué une grande polémique en déclarant que « la France historique salue l’Algérie indépendance », comme si l’Algérie n’avait pas d’Histoire. Ce qui avait, à l’époque, fait violemment réagir le chef d’Etat algérien, Houari Boumediene.  Nicolas Sarkozy, alors président de la république, en visite à Dakar, avait prétendu dans un discours à l’université prononcé le 26 juillet 2007 que « le drame » de l’homme africain viendrait du fait qu’il « n’est pas assez entré dans l’Histoire ».

 

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