LIGUE ARABE, EXPÉRIENCES ÉQUIVOQUES ET DIFFÉRENCES

A quoi sert la ligue arabe? Dans quelles conditions, elle a vu le jour? Est-elle efficace, autonome ou plutôt une simple chambre d'enregistrement? Les chercheurs, les politiques et les journalistes usent souvent de généralités en considérant le "monde arabe" comme un univers informe alors qu'il est fait de différences. Cet article tente de répondre à ces questions.

Depuis déjà longtemps, les conflits interarabes marquent le quotidien de la culture ordinaire. Souvent entretenues pour diverses raisons, ces tensions rendent trop peu opératoire une fragile et incertaine Ligue arabe, née il y a une soixantaine d’années, un certain 22 mars 1945 dans un moment historique trop aléatoire. Le bilan de cette organisation est certes peu reluisant, mais renferme néanmoins quelques moments forts qui ont permis aux pays arabes de s’unir et de s’opposer en commun à des agressions extérieures. Ce fut le cas en 1948, en 1956, en 1967 et en 1973. Mais la disparition d’hommes d’Etats comme l’Egyptien Nasser, l’Algérien Boumediene et le Saoudien Fayçal et la décomposition de la désormais ex-Union Soviétique ont sonné le glas d’une organisation infantilisée et fossilisée à l’extrême et réduite à exhiber de ridicules combats d’arrière-garde dont le plus significatif est représenté par une querelle singulière opposant Mouammar Kadhafi de Libye à l’Emir Abdellah d’Arabie Saoudite.

La télévision a immortalisé des images de deux hommes se tirant publiquement le chignon. Ainsi, deux chefs de deux pays pétroliers qui n’existent que grâce à cette richesse naturelle qu’est le pétrole ont révélé le niveau de développement politique et intellectuel de dirigeants arabes dans un monde dominé par une image trop réductrice et excessivement péjorative de l’Arabe. Les querelles ont toujours fait partie du quotidien. Cette fois-ci, elles ont été médiatisées, rendues publiques.

REUNIONS REGULIERES, RESULTATS PEU PALPABLES

Les responsables arabes se réunissent périodiquement pour discuter des d’événements dans le cadre de la ligue arabe, une structure née le 22 mars 1945 à l’instigation de sept pays du Moyen Orient et du Golfe ((Egypte, Syrie, Irak, Jordanie, Liban, Yémen, Arabie Saoudite), ce qui oriente, en grande partie, le fonctionnement d’une organisation longtemps fermée aux pays d’Afrique du Nord, à l’époque sous le joug colonial. Des propositions d’appellations ont été faites par les participants, notamment la Syrie qui préférait la « coalition » ou l’Irak qui privilégiait L’Union. Finalement, c’est l’Egypte qui avait imposé le nom, la ligue des Etats arabes.

Paradoxalement, c’est l’empire britannique qui prit l’initiative de préparer une telle « union » en incitant l’Egypte à organiser une réunion à Alexandrie en septembre1944 mettant en œuvre les traits généraux d’une plateforme, prélude à la naissance au Caire de cette nouvelle structure qui vit finalement le jour le 22 mars 1945. Dans son premier texte fondateur, il est stipulé que l’une des vocations de la ligue est de renforcer l’unité des pays arabes tout en défendant leur indépendance.

Les conditions de son émergence limitent fondamentalement sa marge de manœuvre dans un univers marqué par des pays encore marqués par leur proximité avec l’empire britannique. D’ailleurs, ce manque d’autonomie a toujours constitué l’élément nodal des gouvernants arabes, trop prisonniers de leurs anciens colonisateurs, sauf dans des moments historiques précis, notamment avec la montée du nassérisme et d’une sorte de discours socialisant dans quelques pays arabes.

Au départ, des conflits ne manquaient pas, du moins avant les changements apparus notamment en Egypte et en Irak. Puis après 1948 et 1952, renversement du roi Farouk et apparition des partis Baas[1]en Syrie et en Irak, un autre discours usant de la vulgate « socialiste » allait dominer la scène politique, fracturant le monde arabe en deux tendances : l’une considérée comme « socialiste », « nationaliste » et l’autre, incarnée par les pays du Golfe, néolibérale.

Une haine tenace caractérisait les rapports des deux groupes. Pour les uns, le premier cercle était soutenu par l’ex-Union Soviétique, alors que l’autre, l’était par les Etats Unis. C’est vrai que la guerre froide, l’anticolonialisme et l’émergence du mouvement des non-alignés allait transformer les relations d’entités appartenant au même ensemble géographique, mais traversé par de multiples fractures et césures idéologiques et politiques.

La crise yéménite (1962-1970) allait-être un important espace de discorde entre l’Egypte et l’Arabie Saoudite. Aujourd’hui, l’Egypte, économiquement très faible, s’allie avec les Saoudiens dans une « coalition » militaire pour intervenir contre une partie soupçonnée d’être proche de l’Iran. Les Saoudiens et les autres pays du Golfe, avec le Maroc, ont souvent, en dehors des accords de Camp David, pris les initiatives de se rapprocher d’Israël et de rompre le pacte tacite de ne pas entretenir de relations avec ce pays, contrevenant aux résolutions de la ligue arabe dont les textes sont trop peu respectés par ses membres qui sont plutôt à l’écoute des injonctions étrangères. La question palestinienne a été essentiellement fragilisée dans une telle structure par les tentatives de manipulation de certains Etats du Golfe et l’Egypte qui, souvent, l’instrumentent dans le sens de leurs positions et de leurs relations avec les Etats-Unis. 

Certes, la « ligue arabe » dont le siège est au Caire depuis sa création, à l’exception de la parenthèse des accords de Camp David 1979-1990[2] où il fut déplacé à Tunis, reste otage des injonctions étrangères. Cette structure n’est, en fin de compte, que le lieu d’enregistrement des doléances américaines. Les pays du Golfe ont pour fonction de justifier des décisions prises ailleurs. Quand l’Irak occupe le Koweït, à la suite d’assurances de l’ambassadrice des Etats Unis à Baghdad ou quand les « coalisés » s’attaquent à la Syrie et à la Lybie, les pays du Golfe et parfois la monarchie marocaine sont chargés du financement et de l’exécution des plans de déstabilisation.

C’est une structure dont la vocation est désormais de légitimer, en quelque sorte, des décisions souvent prises ailleurs. Ainsi, les documents des sommets fin prêts, les dirigeants arabes ne seraient là que pour parapher un document déjà élaboré par des « spécialistes » de régimes, souvent arrivés au pouvoir, soit par des coups d’Etat ou par héritage.

L’absence de légitimité incite la plupart des régimes à chercher un protecteur qui les prémunirait d’un éventuel séisme interne. La corruption, le non-respect des droits humains et les féroces répliques contre les voix contestataires sont des indices qui donnent à lire des blocs gouvernants fragiles dont la survie reste déterminée par la nature des relations avec les Etats « occidentaux ».  L’écrasante majorité des gouvernements arabes entretiennent des relations directes ou indirectes avec l’Etat d’Israël. Les réunions au sommet des chefs d’Etats arabes se réduisent la plupart du temps à quelques chamailleries, des conciliabules et des documents préparés trop à l’avance à tel point qu’on s’interroge sur l’intérêt réel du déplacement de tant de rois et de présidents.

Il y eut depuis la création de la ligue arabe environ trente-quatre sommets dont 12 en urgence, sans régler jusqu’à présent ni la question de la périodicité, ni la procédure des votes, encore moins celle des cotisations ou de l’application obligatoire des résolutions. L’exclusion d’un pays membre qui contreviendrait à la charte se ferait à l’unanimité, ce qui ne fut pas le cas pour la Syrie ou la Lybie par exemple, suspendues à la majorité qualifiée, ce qui est illégal, mais les pays arabes devaient obéissance aux Etats-Unis qui avaient exigé la suspension de ces pays.

Cette entreprise absurde n’est en fin de compte qu’un jeu théâtral dont l’efficacité est nulle. Tout avait été fait ailleurs avant que les dirigeants ne mettent un paraphe au bas d’une page tout en glosant, sans fin, de souveraineté et de constantes. Des mises en scène d’accords et de réunions utiles sont exposées à travers les médias, mais dans les faits, la fiction marque le territoire. D’ailleurs, les structures formelles dissimulent mal un vide institutionnel sérieux.

Dans cet espace formel, petite copie de l’organisation du système des nations unies, la ligue arabe qui est une organisation régionale ayant un statut d’observateur auprès de l’ONU, dispose de plusieurs structures : le conseil de la ligue arabe ; le conseil de défense ; le conseil économique ; des comités permanents spécialisés et des agences spécialisées comme l’ALECSO (Arab League Educational cultural and Scientific Organization), l'Organisation arabe du travail, l'Union postale, l'Union des télécommunications. Il est organisé des sommets des présidents et des rois auxquels s’ajoutent le conseil des ministres et les différents comités permanents. Le siège est installé au Caire, malgré des protestations occasionnelles d’autres membres, alors que le secrétaire général est désigné parmi le personnel égyptien.  Ce qui suscite ces dernières décennies de nombreuses contestations vite tues jusqu’à présent.

Dans ce contexte hostile, le leader palestinien Yasser Arafat (1929-2004) a souffert des fortes pressions du Caire et de Riad qui voulaient que le leader palestinien cède sur des questions fondamentales. Le penseur américano-palestinien, Edward Said considérait que les concessions continues desservaient la cause palestinienne. Il soulignait le fait que cette situation engendrait un sentiment de frustration et de profond mécontentement des populations palestiniennes. Paradoxalement, cette réalité satisfait les soutiens occidentaux de la plupart des régimes arabes marqués par une forte paranoïa et une propension à singer maladroitement un « Occident » trop peu attentif. Même le bouillant Mouammar Kadhafi, après d’infructueuses tentatives pour se singulariser, a vainement cherché à montrer patte blanche et à être plus « occidental » que l’ « Occident » lui-même en multipliant les déclarations de repentir et de zèle « moderniste », avant de connaître une fin tragique.

UNE GRANDE FRAGILITE

Les chefs des territoires pétroliers du Golfe ne peuvent, en aucun cas, se déterminer à prendre une position autonome, ce qui les fragiliserait et les condamnerait à un suicide certain. Depuis la mort de Nasser et de Boumediene, ce qui était dénommé, le « front du refus et de la fermeté » a laissé la place au « front de la normalisation ».

Après la signature des accords d’Evian par l’Egypte Anouar Sadate) et Israël (Menahem Begin) le 17 septembre 1978 qui prétendaient établir la paix entre les Arabes et les Israéliens sans les véritables acteurs, une réunion a lieu à Baghdad le 31 mars 1979 pour décider de la constitution du « front de refus et de la fermeté » composé des pays arabes dits progressistes s’opposant à ces accords. Le « front du refus » ou « front de la fermeté » constitué de l’Algérie, la Libye, la Syrie, le Yémen du Sud et l’O.L.P.) au sommet de Tripoli (1er au 5 décembre 1977), avait pour objectif d’empêcher les pays du Golfe et le Maroc d’apporter leur caution à l’Egypte soutenue par le Soudan afin d’isoler l’Egypte.

Même les pays du Golfe qui, grâce à la découverte du pétrole, connurent réellement l’altérité, se drapent d’un costume en porte à faux avec leur vécu et leur histoire. Ils empruntent le même langage du maître qui gère réellement les puits de pétrole et l’argent. Cette réalité provoque de violentes manifestations de rejet dans de nombreux pays arabes qui assistent ces dernières années à une brutale montée de la contestation.

L’appareil répressif est très puissant dans de nombreux territoires. Il n’est nullement possible de parler de pratiques démocratiques, à part en Tunisie où les choses ont complètement changé après le soulèvement contre le régime autoritariste de Zine el Abidine Ben Ali. Certes, depuis l’apparition de télévisions arabes, plus ou moins libres, même si nombre d’entre elles sont détenues par de puissants hommes d’affaires et des princes, proches des blocs gouvernants, des débats contradictoires ont lieu. Internet apporte également son lot de révélations. Aujourd’hui, certains territoires tentent de saupoudrer quelque peu la vitrine de leurs pouvoirs en s’ouvrant subrepticement à l’expression libre, sous la pression des transformations et des changements et des rapports de force internationaux. La notion d’Etat au sens « moderne » du mot est absente dans de nombreux pays. L’informel prend le dessus sur les aspects formels de la gouvernementalité.

Plusieurs pays ne disposent pas d’un teste constitutionnel. Mais quand il existe, il n’est le plus souvent pas pris en considération ou refait sur mesure comme lors du décès d’El Assad, des mandats et de la question de la succession. L’appartenance tribale et la cooptation demeurent les lieux essentiels du pouvoir. Ainsi, la situation en Syrie après le décès de Hafedh el Assad et son remplacement par son fils Bachar n’aurait dû étonner aucun analyste connaissant la scène moyen-orientale où des régimes autocratiques s’autoproclamant républicains régentent la vie publique. L’Irak et le Yémen envisageaient, eux aussi, d’emprunter la voie syrienne, celle des régimes tribo-républicains. Ici et là, les fils succèdent à leurs pères ou à leurs frères. Quelle différence entre la Jordanie qui, empêtré dans ses contradictions politiques et tribales, veut s’ouvrir au monde extérieur tout en faisant élire 90% d’« indépendants » à la Chambre des députés », c’est-à-dire des représentants de tribus et la Syrie se proclamant laïque et républicaine, mais dans la pratique concrète, s’en éloigne ?

L’informel domine le terrain politique et social. Le problème de la succession dans les pays arabes, notamment ceux du Moyen Orient, pose la question des différents discours idéologiques explicitement développés dans les rencontres officielles et dans les médias, mais royalement ignorés dans la pratique de tous les jours. Les deux frères ennemis, l’Irak et la Syrie annonçaient, à tue-tête, (du temps de Saddam Hussein et Hafedh el Assad), leur appartenance à un baasisme débridé et amorphe, théoriquement laïc, peu présent dans la société, mais le reniaient tout simplement dans la pratique politique.

En Libye, le Livre Vert de Kadhafi et les « comités révolutionnaires » n’avaient plus de poids dans la société, surtout que les anciens compagnons de Kadhafi s’étaient enrichis à tel point qu’on évoquait, alors qu’il était vivant et puissant, la privatisation tous azimuts et le jeu du marché qui profiteraient aux nouveaux riches issus de l’establishment dont ses propres enfants. Le colonel Kaddafi le savait, mais ne pouvait absolument rien faire contre ses anciens compagnons d’armes. Au Yémen (la partie Sud), le régime s’était autoproclamé « marxiste » alors que c’étaient les tribus qui faisaient et défaisaient les jeux politiques.

Les régimes, souvent sans véritable assise populaire, ni discours idéologique et politique cohérent, se retrouvent piégés par la nouvelle conjoncture politique internationale et l’émergence des réseaux sociaux permettant la mise en œuvre de discours contestataires. La contestation commence à gagner le terrain, y compris les territoires pétroliers du Golfe qui avaient servi de point d’appui aux attaques contre l’Irak.

Le verrouillage des libertés publiques et individuelles obéit à une logique mettant entre parenthèse toute possibilité de contestation ou de contre-pouvoir. La citoyenneté est un vœu pieux et un non-sens. Ce sont souvent des liens familiaux et tribaux qui régissent les relations, excluant le « citoyen » du champ politique pour lui substituer la posture de sujet.

VERS DES INSTANCES TRIBO-REPUBLICAINES

Dans la grande partie des régimes monarchiques ou « républicains », nous avons affaire à des sujets devant obéissance au roi ou au président-roi qui distribue la rente considérée comme une sorte de « don » du chef assimilé au chef de famille ou de tribu. Toute mesure sociale (logement, fournitures scolaires…) est l’expression d’un élan de générosité du roi ou du président. La lecture de la presse gouvernementale ou des informations de la télévision donne à voir cette grave dérive. En Tunisie, par exemple, existaient des bus scolaires où est inscrite cette phrase : « Offert par Zine el Abidine Ben Ali ». Il y a une manifeste confusion entre l’Etat et le chef. Les décisions politiques et sociales dépendraient de la bonne volonté du chef qui n’admet aucune contestation dans la mesure où, s’autoproclamant chef de tribu et de famille, il s’octroie tous les droits. Les structures « élues » et les espaces partisans n’ont aucun pouvoir. Les structures formelles peuvent-être neutralisées par l’intervention du chef qui décide de tout.

Les libertés syndicales et politiques sont absentes dans de nombreux pays. En Libye par exemple, il était même noté dans le Livre Vert du temps de Mouammar Kadhafi qu’« adhérer à un parti est une trahison ». Dans les autres pays, les structures syndicales et partisanes dépendraient tout simplement du pouvoir. En Syrie, par exemple, existe un « front » dominé par le Baas qui n’est qu’une structure d’allégeance au pouvoir en place. En Tunisie, quand l’UGTT était devenue puissante, le pouvoir avait tout simplement emprisonné son leader, Habib Achour et brisé l’organisation. Les dirigeants recourent régulièrement à des appareils idéologiques comme les médias, certains lettrés souvent intéressés et la tribu pour freiner toute velléité de contestation.

Les pouvoirs essaient de préserver les formes, ils savent que toute entreprise démocratique leur serait contreproductive. Les médias alternatifs semblent contribuer à une sorte de désagrégation du centre tout en permettant la démultiplication des espaces de communication informels à travers l’émergence des réseaux sociaux. Cette situation pourrait donner lieu à la naissance de nouvelles formes d’organisation sociale et politique et pousserait les pouvoirs en place à penser à d’autres manières de collaborer avec les différentes forces sociales et politiques.

Dans ce nouveau contexte caractérisé par l’émergence de nouveaux moyens de communication et un basculement du centre pouvant permettre la mise en relief de forces autochtones souvent considérées comme des sujets, les dirigeants arabes ne se détacheraient nullement de leurs alliés traditionnels grâce auxquels ils assureraient leur maintien au pouvoir.

Les réseaux sociaux fonctionnent comme de véritables défouloirs publics. C’est ici que la contestation est plus virulente. Les facebookers fournissent souvent des informations. Le net concurrence sérieusement les médias officiels qui perdent graduellement leur public. L’information institutionnelle est discréditée. Les gouvernements tentent d’user de mesures pour réussir à contrôler et à surveiller les espaces numériques. Cet état de fait met face à face des sociétés et leurs gouvernants qui assistent à l’émiettement progressif des solidarités claniques qui commencent à connaître quelques craquements.

« MONDE ARABE » ET EXPERIENCES DIFFERENTES

Il faut relever un fait important, c’est la présence de différences fondamentales entre les différentes entités « arabes ». Chaque ensemble (Moyen Orient, Afrique du Nord et Golfe) a ses propres expériences historiques, anthropologiques, culturelles et politiques. Les généralisations abusives, dès qu’on parle des pays « arabes », renseignent sur l’absence de sérieux caractérisant les analyses élaborées sur cet ensemble constitué d’espaces et de territoires ayant emprunté des parcours différents. La Tunisie ou l’Algérie n’est ni le Yémen ni la Mauritanie ou l’Arabie Saoudite. Seuls des travaux, cas par cas, pourraient apporter des informations opératoires sur les pays ou les sous-ensembles composant la « Ligue arabe ».

La facilité et le confort des journalistes, de nombreux chercheurs et commentateurs contribuent à l’élaboration d’une image mythique, trop éloignée de l’expérience concrète. Chaque pays -ou chaque ensemble-a suivi une politique particulière. Les rapides et excessives généralisations contenues dans les télévisions (El Arabiya et El Jazira par exemple) et journaux du Machrek (Echark el Awsat, El Hayat, El Arab) sont trop caricaturales et très schématiques. De nombreux universitaires et chercheurs du Moyen Orient, pas du tout au fait des choses du Maghreb, continuent à alimenter une image de l’Afrique du Nord perçue comme un simple appendice des pays du Moyen Orient. Le penseur algérien Mostéfa Lacheraf raconte que les Egyptiens pensaient que les Algériens ne s’exprimaient qu’en français.

 Les choses sont plus complexes quand il s’agit d’analyser les différences entre le Maghreb et le Machrek. Trop souvent, les écrits sur le « monde arabe » se réduisent aux pays du Moyen Orient, essentiellement l’Egypte, la Syrie et le Liban. Les universitaires du Golfe reproduisent les thèses égyptiennes qui séduisent fortement les élites de cette région.

Il est impossible de faire une lecture exhaustive de la représentation sociale et politique de cet ensemble géographique qui regroupe une vingtaine de pays, d'inégale dimension, de parcours historiques parfois très différents et de traditions et de coutumes particulièrement spécifiques. Les formes de représentation européennes ont été adoptées dans des conditions historiques quelque peu particulières, dans des conditions différentes d’une région à une autre. Les configurations sociologiques et les contingences historiques trop marquées permirent l'adoption ou le rejet de ce type de représentation, au même titre d'ailleurs que les autres formes culturelles, économiques et politiques européennes. Ce n'est pas du tout surprenant que les pays du Golfe n'aient pas adopté rapidement ces nouvelles structures. Un pays comme l'Arabie Saoudite reste toujours fermé à toute idée de changement, malgré l’annonce d’élections communales où sont absentes les femmes et de la décision de permettre aux femmes de conduire.

Ibn Khaldoun évoque cette propension de castes et de groupes sociaux à résister à toute réalité nouvelle. Les pays du Machrek adoptèrent très tôt, c’est-à-dire vers le dix-neuvième siècle, les différentes formes de représentation européennes, tandis que les Maghrébins ont, par nécessité historique, décidé de les assimiler. Cette situation a provoqué la marginalisation des cultures locales et a engendré une profonde césure, espace de périls futurs. Les conjonctures socio- historiques étaient différentes. Les pays d'Afrique du Nord étaient sous domination française. Les populations et une partie des élites rejetaient toute forme de représentation « occidentale » vite assimilée à une sorte de trahison. Il faut attendre le début du siècle pour voir les élites de ces pays accepter, souvent par nécessité, la culture de l'Autre. C'est ainsi que commencèrent à se constituer les premières structures politiques, les premiers embryons d'une intelligentsia de type "moderne" et à voir le jour les premiers écrits romanesques, dramatiques et historiques. Le processus historique ayant amené les deux ensembles à découvrir l’altérité et l’Europe est sensiblement différent.

Le Moyen Orient semble ignorer l’Afrique du Nord. Une lecture des travaux sur le « monde arabe » publiés en Egypte, en Syrie au Liban ou les pays du Golfe donne à voir la place mineure qu’y occupe le Maghreb. Ce n’est pas étonnant que la Ligue dont le siège est au Caire fonctionne comme une « annexe du Ministère des Affaires Etrangères égyptien ». Les titres des ouvrages consacrés à l’économie, à la politique ou à la culture dans les pays arabes indiquent que la cause est entendue et qu'aucun questionnement n'est possible.

Cette idée est-elle sous-tendue par des oripeaux linguistiques ou des attributs idéologiques? La lecture de différents textes critiques nous montre que le qualificatif "arabe" se réduit à la production du Machrek. Ce qui s'expliquerait par une manifeste méconnaissance du Maghreb par les intellectuels du Moyen Orient. Mostéfa Lacheraf avait déjà succinctement abordé cette question du regard réducteur porté par les intellectuels du Machrek sur le Maghreb (Algérie, Nation et Société). En 1998, une polémique, parfois violente, avait opposé le philosophe marocain El Jabiri au sociologue syrien Georges Tarabichi autour de ce thème. L'intellectuel marocain considérait que les moyens orientaux réduisaient souvent la culture arabe à un champ précis et dévalorisaient, par ignoranc, les savoirs du Maghreb. Il avait écrit une série d’articles mettant en relief l’apport exceptionnel et original du Maghreb à la « pensée arabe ». Une violente levée de boucliers de « lettrés » du Moyen Orient a suivi la publication de ces textes dans le quotidien londonien, « Echarq el Awsat ».

Souvent, les intellectuels du Machrek n'accordent, faute d'informations et de recherches sérieuses, que très peu d'importance à l'ensemble maghrébin. Notre lecture des textes et nos nombreuses rencontres avec des sociologues, romanciers, artistes journalistes et penseurs arabes nous permettent de conclure que le Machrek méconnaît tragiquement le Maghreb.

Les chercheurs et les universitaires restreignent le champ de leurs travaux suggéré par leurs intitulés en ne s'intéressant qu'au Liban, à la Syrie et à l'Egypte considérant ainsi le Maghreb comme une sorte d'appendice de la production du Machrek. Cette lecture réductrice et prétentieuse résulterait peut-être de l'absence de sources documentaires.

Aucune institution culturelle sérieuse n'existe. L'ALECSO, une sorte d'UNESCO arabe, absente et inefficace, donne l’impression d’être dans un sommeil profond.  Elle est au même titre que l’écrasante majorité des organisations arabes dramatiquement piégées par les passe-droits, le clientélisme et le népotisme. C'est encore une organisation des Etats fossilisée, bureaucratisée, carrément absente du champ culturel à tel point qu'on s'interroge sur son existence. Le « monde arabe » se réduirait ainsi à trois entités : Egypte, Syrie et Liban.

Paradoxalement, les décennies 1910-20 ont constitué un moment important. La rencontre avec le Machrek a été, à l’époque, une donnée essentielle dans le regard porté par les élites sur les formes culturelles « occidentales ». La francophonie ou "l'européanisme" furent adoptés, à la suite de contacts avec les lettrés du Moyen-Orient qui avaient paradoxalement fait connaître aux Nord-Africains des disciplines culturelles pourtant présentes mais considérées par les autochtones comme des formes coloniales. Le colonisé prenait ainsi conscience de la nécessité de "posséder" une culture utilitaire, nourricière. L'Algérien Mostéfa Lacheraf comme les Marocains Abdellah Laroui et Abed El Jabiri et le Tunisien Hichem Djait ont relevé dans leurs écrits cette paradoxale situation.

La ligue arabe existe-t-elle réellement ou n’a-t-elle finalement qu’une vie virtuelle, agrémentée de querelles, de scènes de ménage et de fausse fraternité ? Pour le moment, le spectacle offert par les différents membres de cette organisation inefficace et peu à l’écoute des populations, ne semble pas présager de bonnes choses dans l’immédiat. Sclérosée et traversée par de multiples conflits d’intérêts, cette structure semble aujourd’hui prisonnière des injonctions et des pressions étrangères.

 

[1] Le Baas est un parti "laïc", "socialiste" et "panarabe", créé par Michel Aflaq (1910-1989) et Salaheddine Bitar (1912-1980) constitué en 1947. Son discours repose sur trois critères, unité, liberté et socialisme. Il sera notamment influencé par Maurice Barrès et Charles Maurras. C’est en France où a étudié Aflaq que surgit l’idée de nationalisme arabe. Il était un grand lecteur de Proudhon, Nietzsche, Maurras, Marx, Sorel et Barrès.

[2] Les accords de Camp David ont été signés par Israël et l’Egypte le 17 septembre 1978. Il fut décidé, à l’unanimité, l’exclusion de l’Egypte et l’adoption de sanctions politiques et économiques. Le siège fut déplacé à Tunis. L’Egypte le récupéré le 31 octobre 1990.  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.