Pays anciennement colonisés et processus de redécolonisation

Les élites des pays anciennement colonisés commencent à contester les situations en place, héritées le plus souvent de la colonisation, exigeant la mise en œuvre d'Etats de droit que ne semblent pas apprécier les puissances coloniales. Le taux de scolarisation relativement important et les réseaux sociaux favorisent cette poussée que les "pouvoirs" politiques tentent vainement de freiner.

Ce qui se passe aujourd’hui dans certains pays anciennement colonisés dépasse le cas d’un seul territoire où des mouvements populaires marquent le quotidien. Ainsi, toute lecture micro-territoriale me semble trop peu opératoire. Les anciennes puissances coloniales, toujours maîtresses de ces espaces, n’arrivent pas encore à saisir cette réalité historiquement pertinente, continuant à soutenir, par tous les moyens, les régimes qui vivent ce type de contestation, alors que durant la colonisation, et parfois après, ont perpétré des crimes collectifs. Les gouvernements européens, par exemple, qui s’expriment promptement quand il s’agit de pays qui ne les arrangent pas ferment les yeux sur le putsch militaire au Tchad et les dizaines de liquidations extrajudiciaires, la Côte d’Ivoire, le Cameroun et ce double putsch perpétré par les militaires maliens.

Pour les chefs européens, tout changement démocratique nuirait à leurs intérêts. Ce ne sont nullement des réactions spontanées, mais correspondraient à un moment historique particulier, le rapport entre les dirigeants et les populations semblent s’étioler. C’est la rupture d’un contrat fondamentalement inégal posant sérieusement la question de la légitimité qui ne peut-être neutralisée par les jeux idoines de la légalité. Dans ces pays, le droit nargue la justice.

Ces dernières années un peu partout, des mouvements multiethniques, professionnels, sociaux, commencent à s’imposer, des universitaires, des artistes et des intellectuels se battent sur le terrain, produisant manifestes et programmes, l’un de leurs objectifs est de mettre en œuvre de véritables Etats de droit et de se libérer des anciens colonisateurs et de leur discours. La tâche n’est nullement simple d’autant que ces réactions sont le fait de catégories se recrutant essentiellement dans les couches moyennes. Il y a une sorte de revendication d’une certaine citoyenneté associée à une volonté de la lier au combat social dans des espaces marqués par la mise en question des conquêtes sociales, de la poussée du chômage et de l’appauvrissement touchant de nombreuses catégories sociales.

Ce qui se passe aujourd’hui est tout à fait différent de ce qu’on avait appelé le « printemps arabe », soutenu par les anciennes puissances coloniales, celles-ci s’opposant à tout changement démocratique mettant en question ses intérêts et permettant un changement organisé. D’ailleurs, en Afrique, par exemple, observant cette lame de fond populaire, les anciens colonisateurs ont essayé d’organiser des conférences-maison pour sauver les meubles. Ce qui n’a nullement séduit les élites marginalisées qui veulent transformer radicalement les choses revendiquant la mise en œuvre d’une véritable libération.

Les problèmes économiques et sociaux et les conditions du FMI et de la Banque Mondiale qui ont poussé de nombreux pays africains, trop pauvres à emprunter les sentiers de la gestion « démocratique », mais souvent les expériences tentées jusqu’à présent, ont lamentablement échoué. Les exemples de Côte d’Ivoire, du Niger, du Mali et du Nigéria par exemple sont frappants. Ces pays lourdement endettés ont engagé de très importantes opérations de privatisation. C’est ainsi que la Côte d’Ivoire qui a une dette extérieure de plus de 24 milliards de dollars a privatisé plus de 90% de ses entreprises publiques. Ce territoire se trouve aujourd’hui piégé par la chute des cours du café et du cacao, les deux richesses de ce pays détenues en grande partie par la famille Houphouët-Boigny. La Côte d’Ivoire qui produit 40% de la production mondiale est le premier fournisseur de cacao. France Télécom détient 51% du marché des télécommunications dans ce pays. Les autres pays d’Afrique ne sont pas aussi riches que la Côte d’Ivoire.

Le franc CFA pose sérieusement problème, mettant en avant la question de la souveraineté de 14 pays africains qui l’utilisent et défavorise ces économies assujetties à la Banque de France qui continuent à fabriquer les billets et les pièces CFA un peu moins de soixante ans après les « indépendances ». Ces dernières années, de nombreux mouvements de contestation ont lieu, remettant en question ce déni de souveraineté économique et politique. Des intellectuels africains ne cessent de soulever la question, fustigeant la France qui profiterait de cette manne pour exploiter les richesses de ces 14 pays. L’économiste sénégalais, Ndongo Samba Silla, n’y va pas par trente-six chemins, pour dénoncer cette situation : « La France a accepté d'accorder l'indépendance à ses colonies d'Afrique subsaharienne à condition qu'elles acceptent d'utiliser le franc CFA et qu’elle conserve un monopole sur leurs matières premières ».

Grâce aux progrès de la scolarisation et de l’émergence des réseaux sociaux et des « nouvelles » techniques de l’information et de la communication qui ont permis aux populations de mieux saisir les enjeux politiques et géostratégiques et de s’ouvrir au monde extérieur, la nécessité d’une transformation radicale des pratiques politiques devient un élément central du discours des différentes manifestations populaires qui secouent les capitales africaines. Des bloggeurs, des journalistes, des universitaires tentent de donner la possibilité de parler à ceux qui ne pouvaient pas s’exprimer dans les circuits officiels. Cette prise de parole a permis aux populations de réussir de mettre pacifiquement à la porte les anciens présidents Blaise Compaoré et Abdoulaye Wade. Les expériences du Rwanda et de la Tunisie semblent singulières.

Il y a quelques mois, trois écrivains, le Guinéen Tierno Monenembo, l’Ivoirienne Véronique Tadjo et le Camerounais Eugène Ebodié ont publié un texte signé par de nombreux intellectuels, journalistes et artistes dans lequel ils appellent à la mise en place d’institutions et de pratiques démocratiques, insistant sur la nécessaire alternance politique et l’émergence d’une presse libre et d’une autre conception du pouvoir. C’est un processus de redécolonisation qui se dessine dans des pays où les populations voudraient mettre un terme aux « indépendances » illusoires pour se muer en véritables acteurs de leur propre destin. Pourquoi ces mouvements ont lieu maintenant ?

Ce qui se passe ces dernières années dans les pays anciennement colonisés était tout à fait prévisible. Les conditions de la colonisation et des indépendances ne pouvaient ne pas déboucher des décennies plus tard sur de véritables mouvements de changement permettant la prise en charge par les populations de leurs territoires souvent confisqués par des dirigeants ayant tout simplement pris la place de l’occupant étranger. Mais les dirigeants, sûrs du soutien de l’ancien occupant, refusent de jouer la carte démocratique. Tout commence pacifiquement jusqu’au moment, suite aux manœuvres des pouvoirs en place qui ne saisissent pas la réalité, où les populations n’en pouvant plus, décident de conquérir la rue.

Il n’est nullement possible de saisir la situation actuelle des anciens pays colonisés et le cas du Mali, de la Côte d’Ivoire, du Cameroun et d’autres territoires si on n’interroge pas les conditions de leurs « indépendances », ni ce désir des populations de passer du statut de sujet passif à citoyen. On ne peut répondre à la question que si on interroge les différents éléments historiques et sociologiques.

  • LES CONDITIONS DU PASSAGE DE LA COLONISATION AUX INDEPENDANCES

Ce qui intéressait les mouvements de libération, c’était tout simplement l’indépendance. Aucun projet social ou une tentative de questionner les structures étatiques coloniales n’avait été entreprise. Les pays restaient prisonniers des puissances coloniales qui, souvent, dans la plupart des cas, avaient tout simplement suggéré les noms de ceux qui allaient leur succéder. Certes, les rapports des uns et des autres avec les colonisateurs, les conditions de colonisation et la nature des différents mouvements de libération étaient différentes. La colonisation française, britannique, portugaise, allemande ou hollandaise n’ont pas mis en œuvre les mêmes structures et la même organisation. Dans de nombreux cas, dans les mouvements de libération national, s’était constituée une structure bicéphale de direction, l’une politique et l’autre politico-militaire reproduisant les conflits, une fois les indépendances acquises. Souvent, c’est l’appareil politico-militaire qui prend le dessus. C’est de là que commencent les crises de pouvoir, souvent marquées par la permanence de coups d’Etats.

Frantz Fanon qui a eu le temps d’observer le processus de décolonisation de 1960 en Afrique ne se faisait nullement d’illusions sur l’Afrique des indépendances de pays traversés par une certaine « malédiction » et une corruption généralisée. Il écrivait déjà dans « Les damnés de la terre » ces propos prophétiques : « Disons-le, nous croyons que l’effort colossal auquel sont conviés les peuples sous-développés ne donnera pas les résultats escomptés ». Paroles, certes, prémonitoires, mais résultats d’une fine analyse de la situation des mouvements de décolonisation en Afrique, en passant par une violente critique de la négritude et de l’Europe.

Ces territoires, trop attachés aux anciennes forces occupantes, avaient reproduit les formes de représentation coloniales, les pratiques et le discours. L’idée de citoyenneté et de possibilité de changement étaient exclues. Certes, quelques expériences avaient été tentées ici et là, grâce notamment à Nkrumah, Lumumba, Sankara et quelques autres, mais vite avortées, après les interventions des puissances coloniales qui ne pouvaient tolérer l’émergence d’Etats démocratiques et de directions librement élues. Ainsi, s’étaient imposés des dirigeants non élus, ou reprenant le même système électoral colonial fait de fraude et de formalisme inutile, allant dans le sens de la cooptation et du clientélisme, concentrant tous les pouvoirs, utilisant la corruption comme outil de pouvoir, refusant toute possibilité d’alternance et employant tous les moyens de répression, arrestations, assassinats, pour faire taire leurs opposants. De nombreux intellectuels se retrouvent loin du pays, vivant un exil tragique.

Le passage de la période coloniale à l’ère post-coloniale s’est fait sans une réelle interrogation des territoires et des structures étatiques et institutionnels de la colonisation, reproduisant ses discours et ses pratiques. Une lecture attentive des textes et des déclarations politiques des dirigeants africains donnerait à constater de nombreuses similitudes entre les discours et les pratiques de la période coloniale et ceux d’après les indépendances. Le discours colonial est marqué par la profusion de champs lexicaux de la répression et de la violence, souvent teinté de paternalisme et de mépris à l’égard d’une foule réduite à l’état primaire.

  • ETAT ET POUVOIR D’ETAT

Dans les pays à système néo-patrimonial, l’Etat est surtout saisi dans sa fonction répressive, autoritaire. Les structures culturelles et politiques seront dominées par un discours unilatéral, univoque, excluant toute entreprise polyphonique, favorisant les fonctions de surveillance, de contrôle, de censure et de sanction et évacuant tout feedback possible entre la société et les élites.

L’Etat, paradoxalement démuni de ses prérogatives essentielles et de certaines de ses règles de fonctionnement, va graduellement abandonner de nombreuses fonctions à un discours oral, manichéen, mais peu clair. Ce qui provoque de multiples malentendus et permet une sorte de confusion trop pernicieuse entre Etat et pouvoir d’Etat. Cet amalgame réduit l’Etat à une simple fonction de police répressive comme si les appareils idéologiques le constituant étaient tout simplement exclus de sa composante.

L’Etat a toujours été perçu comme une fabulation et une fiction, avec ses croyances et ses mythes, dont l’objectif essentiel est d’user de la coercition pour soumettre l’individu au droit, mais dans le cas des pays anciennement colonisés, le droit ne constitue nullement un élément primordial, privilégiant les relations personnelles et les logiques de domination ponctuées par la puissance des gouvernants obtenue en dehors des urnes. Le droit n’est valable que pour arbitrer les petits conflits des gens du « peuple » entre eux ou pour abattre un adversaire politique.

L’Etat est surtout saisi dans sa fonction répressive, autoritaire, dirigé par des équipes s’autoproclamant uniques sauveurs de ces ex-colonies et n’admettant aucune parole différente. Les structures culturelles et politiques seront dominées par un discours unilatéral, univoque, excluant toute entreprise polyphonique, favorisant les fonctions de surveillance, de contrôle, de censure et de sanction et évacuant tout feedback possible entre la société et les élites, dans le sens des analyses de Jean-François Médard (Etats d’Afrique : formations, mécanismes, crises, sous la direction de J.F. Médard, Paris, Karthala, 1992) qui met en avant une sorte de compatibilité entre les structures étatiques dites modernes et la culture d’accueil. Reprenant le schéma de Shmuel Eisenstadt et partant des instances et des catégories de domination de Max Weber (Max Weber, La domination, Paris, La Découverte,2013), il considère que les Etats africains et arabes se caractérisent par un certain dualisme et par l’hyperpuissance du chef qui recourt souvent aux procédés du clientélisme et de l’allégeance.

Dans les pays autoritaires ou rongés par la corruption et les pratiques mafieuses, l’Etat, affaibli et fragilisé, devient paradoxalement un simulacre, apportant une sorte de caution légale aux groupes de pression et aux espaces de corruption : l’Etat donne l’illusion de poursuivre les corrompus, en multipliant procès et campagnes médiatiques.

L’Etat privatisé, c’est-à-dire doté d’un pouvoir ne tirant pas son autorité de fondements juridiques, investit le paysage et engendre une forte et préjudiciable distance avec les populations méfiantes et percevant l’autorité comme un espace trop peu crédible. L’articulation de ces éléments, une fois l’équilibre sociopolitique remis en question risquerait de provoquer l’érosion et le déficit en crédit de l’Etat menant le pays à une impasse faite de graves périls et de violences extrêmes. Aussi, se trouve-t-on dans une impossible rencontre entre des appareils de pouvoir trop éloignés de la culture de l’ordinaire condamnés à entrer en conflits internes et une société indifférente, malgré son dynamisme, rejetant tous les clans et les groupes considérés comme des spoliateurs. 

Il serait primordial de délimiter les contours de l’Etat, tout en cherchant à redéfinir les fonctions d’un système hérité de la colonisation, qui gagnerait à être sérieusement interrogé et réadapté en fonction des réalités sociologiques et politiques nationales. Le pouvoir exécutif considéré comme le lieu unique de gouvernement, neutralisant dangereusement les autres pouvoirs, se confond tragiquement avec l’Etat privé de sa force majeure d’organisation de la société.

Le « pouvoir » politique est diffus, constitué de plusieurs cercles qui, tantôt entrent en conflit, tantôt observent une certaine stabilité. Ce système d’auto-concentration et de centralisation de toutes les instances de gouvernement régit les relations de pouvoir. Le chef concentre tous les pouvoirs, contrôle tous les rouages, surveille, punit, décide. Cette sacralité du président est également puisée dans les arcanes de la gestion « traditionnelle ». Les différentes constitutions donnent au président des prérogatives de monarque absolu. La question du pouvoir d’Etat est extrêmement complexe et ne se limite pas uniquement à la haute hiérarchie militaire et politique qui dominerait la société. 

Le pouvoir exécutif considéré comme le lieu unique de gouvernement, neutralisant dangereusement les autres pouvoirs, se confond tragiquement avec l’Etat privé de sa force majeure d’organisation de la société. La réalité du pouvoir dépasse les instances de l’Etat, favorisant les relations complexes de pouvoir. Tout s’articule autour du Président et du chef de l’armée qui décide de la nomination de la composante du « conseil constitutionnel » qui opère comme une instance d’allégeance, trop peu autonome.

Cela pourrait paradoxalement encourager la production d’un discours d’opposition plus ou moins cohérent et l’apparition d’embryons et de mouvements puisant leur discours dans une autre légitimité, en dehors de celle du pouvoir, la rejetant, tout en construisant leur logique à partir d’une refondation du discours et des pratiques politiques. Le discrédit du régime politique permettrait l’émergence de ce type d’attitudes et de postures qui désarticuleraient l’appareil dominant qui emploierait tous les moyens pour neutraliser ces comportements et ce discours nouveau retournant contre le bloc gouvernant ses propres instruments tout en tentant de mettre en œuvre un discours autonome.

  • L’INFORMEL COMME ESPACE DE POUVOIR

Dans ce contexte fait de non-respect des jeux démocratiques, apparaissent des mouvements populaires, comme au Mali par exemple, des voix intellectuelles, essentiellement installées à l’étranger, qui voudraient de vrais changements, l’émergence d’Etats de droit. Souvent, les régimes en place font carrément les sourds. Ainsi, les constitutions sont souvent violées par ceux-là mêmes qui les avaient adoptés. En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara ne veut plus quitter le pouvoir, il est à son troisième mandat, alors que la constitution n’en agrée que deux, la contestation monte, des morts, il disqualifie les vrais concurrents, Guillaume Soro et Laurent Gbagbo en leur traficotant des prétextes-bidons. En Guinée, Alpha Condé rédige une autre constitution qui lui permet de se présenter pour la troisième fois, assemblée factice, clientèle, encore des morts. D’autres sont toujours à la tête de leurs pays, séniles, vieux, Paul Biya depuis 1982 au Cameroun, il a divisé le pays, provoqué de graves schismes, Teodoro OBiang, corrompu jusqu’à la moelle y est depuis plus de quarante ans, Idriss Déby s’est emparé du pouvoir en 1990. Tous sortent la litanie habituelle du « devoir patriotique », alors qu’ils gouvernent leurs pays en usant de corruption et de soumission aux anciennes puissances coloniales.

Dans les pays colonisés, encore sous la domination de « pouvoirs » autoritaires, l’Etat est concurrencé par différentes structures informelles qui régissent les jeux sociaux et profitent de la distribution inéquitable de la rente, neutralisant, par endroits, certaines fonctions de l’Etat « formel ». Certes, l’enveloppe est « moderne », mais le contenu réel est dominé par la présence d’une nébuleuse de petits chefs et de notabilités, produits d’alliances familiales et claniques, associant militaires, politiques et affairistes, engendrant un profond fossé entre le « pouvoir » et la société. Ce qui contribue à l’effritement du tissu social, à l’émiettement de la décision et à l’installation permanente de zones d’instabilité et de déséquilibre, condamnant les espaces formels (partis politiques, assemblées…) à observer une certaine aphonie, préjudiciable à tout possible jeu démocratique. Aux yeux du pouvoir, ils n’ont aucune force, allant même jusqu’à instrumenter la justice pour les dissoudre. Le droit déserte la justice. C’est une gestion « primitiviste » de la société accordant plus d’importance aux structures archaïques qu’aux formes « modernes » de l’Etat emprunté à la colonisation, d’ailleurs trop peu interrogé ou adapté aux nouvelles sociétés « indépendantes ».

Nous sommes en présence de deux modèles qui s’entrechoquent, provoquant d’inéluctables conflits, engendrés par les résidus de la puissance et de la domination et le déficit d’une légitimité populaire, caractérisée par des retours exagérés et peu opératoires à une Histoire continuellement saupoudrée et des luttes de libération squattées pour les besoins du moment. Tout cela est illustré par le provisoire et l’aléatoire et une tragique discontinuité qui favorise les situations transitoires et les permanentes luttes pour la prise du pouvoir politique opérées en dehors de la participation aux pratiques sociales.

Dans ces régimes autoritaires, encore traversés par les réminiscences coloniales, la quête de l’« homme providentiel », articulé autour de l’unitarisme totalitaire et de la violence autoritaire, va être à l’origine de l’appauvrissement de la vie politique ponctuée par l’émergence d’une paranoïa et de discours alarmistes recourant à un lexique particulier convoquant constamment les « dangers extérieurs » et les « complots internes ». Cette situation, empruntant sans arrêt des choix tactiques et circonstanciels, répudiant souvent toute posture stratégique, contribue à l’éparpillement des forces politiques et à l’apparition d’une multitude de « partis » qui, finalement, neutralisent toute opposition sérieuse dans un univers administratif dominé par le « pouvoir » en place qui, ainsi, contrôle les leviers de la pratique politique.

Le groupe militaire entretient une relation incestueuse avec le pouvoir d’Etat qui neutralise tous les partis décrédibilisés ou fonctionnant comme des porte-drapeaux d’un « programme » présidentiel illusoire. Les structures partisanes et les différentes associations patronales, des anciens combattants et d’autres espaces auxiliaires, appareils sans réelle base populaire, sont atomisées, se caractérisant le plus souvent par un extraordinaire opportunisme et une extrême instabilité favorisant le « nomadisme politique » et les luttes intestines entre clans et clientèles, marqués par les liens d’intérêts matériels et symboliques (postes, faveurs…), hors de tout débat idéologique.

Le décideur dont on ne décèle pas l’identité en temps de crise reste trop marqué par les rapports avec l’espace informel à tel point qu’on ne sait parfois pas comment se prennent les décisions ni la logique des mesures prises. Trop d’acteurs informels entrent en jeu dépouillant de leur fonction les structures formelles. Ce sont surtout les affairistes et les proches du sérail qui décident de la marche des affaires, peu soucieux de la réalité des populations. Ce système néo-patrimonial exclut souvent l’enveloppe formelle pour favoriser les rapports nouveaux nés d’alliances entre le monde des affairistes, les militaires et les politiques. La corruption est le lieu central marquant ces rapports.

Les anciennes puissances coloniales encouragent ce type de choses, elles sont au fait des corrompus et des corrupteurs qui se recrutent souvent dans les travées des entreprises « occidentales ». La justice est uniquement habilitée à juger les petits délits, le droit est élastique. Elle est aussi instrumentée dans les règlements de comptes politiques et la mise au pas de l’opposition. D’ailleurs, dans ces pays, l’opposition est incarnée par un opposant collectif représenté par la population désormais bien informée, grâce aux réseaux sociaux. La latence parcourt la mémoire et l’imaginaire social.  

L’historien Burkinabé, Joseph Ki Zerbo considérait dans un ouvrage-entretiens, A quand l’Afrique, que les régimes en place ne pouvaient sauver l’Afrique parce qu’ils sont éloignés de leurs populations : « « si nous sommes couchés, nous sommes morts ».

Ainsi, le pouvoir politique a souvent l’intention de squatter la vie publique et politique, évacuant, par différents stratagèmes, toute parole ou structure développant un discours différent. C’est un appareil traversé par les jeux de la verticalité dont les éléments essentiels se réduisent aux postures de contrôle, de surveillance et de sanction, signes probants de la privatisation de l’Etat.

  • MEDIAS ET JUSTICE

Cette poussée « démocratique », malgré ses trop nombreuses limites, a permis l’émergence d’une presse relativement libre, mais souvent aux prises avec de très sérieux problèmes économiques et financiers freinant toute ambition.  Des journalistes sont toujours emprisonnés dans des pays africains. Certains Etats usent de chantage en instrumentant la justice et la manne publicitaire. Mais, les journalistes découvrent enfin après de longues années de plomb une relative libre expression, avec ses risques, à la limite, sur les réseaux sociaux. Ces pays sont extrêmement fragiles, menacés par le spectre de la guerre civile et par leurs relations incestueuses avec l’ancien occupant, obsessionnellement présent. La justice nargue le droit.

Ce semblant d’ouverture démocratique n’est en fait qu’un simulacre, un masque. L’opinion illusoirement libre n’a aucun impact parce que non prise en charge dans des pays dont les pouvoirs en place excluent toute possibilité d’alternance. Les pouvoirs contrôlent les médias, mais semblent dépassés par les réseaux sociaux. Avec l’émergence des réseaux sociaux, le monde change. La communication devient instantanée, populaire, démocratique, avec, bien entendu, et c’est tout à fait normal, comme d’ailleurs dans les médias traditionnels, ses bonnes affaires, ses mauvaises informations ou ce qu’on appelle aujourd’hui, les fakes news. Il y a une certaine démocratisation, grâce à ces nouveaux réseaux, de la parole individuelle et collective.

Ces technologies ont modifié les rapports de pouvoir et au pouvoir en démultipliant les centres de communication, faisant des périphéries traditionnelles de nouveaux centres hétérogènes, détenteurs de pouvoirs disséminés, diffus. Tout individu peut donner une information, il n’a pas besoin de visa, a la possibilité de remettre en question la parole institutionnelle, il prend ainsi le pouvoir, il devient le sujet de sa propre parole, un acteur. Il a désormais l’impression qu’il existe, parce qu’il y a un semblant d’échange, une certaine réversibilité de la parole.

Il sait désormais, il peut vérifier l'information en interrogeant plusieurs sources. L'information officielle est, elle aussi, confrontée à plusieurs sources par le nouveau "citoyen" qui ne se suffit pas d'un sermon vertical. Lui aussi, il fabrique son information, au même titre que le dirigeant, contestant ainsi l’idée de vérité, épousant les contours de la relativité de la vérité désormais dépouillée d’une sacralité auparavant construite.

Tous les pouvoirs politiques ou médiatiques traditionnels des pays anciennement colonisés, conscients du fait que leur parole n’est plus centrale s’attaquent à des médias qui mettent en œuvre, avec certains tâtonnements, une certaine pluralité qui n’est nullement dénuée de contradictions, de manœuvres et de manipulations, comme d’ailleurs dans la presse traditionnelle. Maintenant, tout le monde peut prendre la parole, informe sur son quartier, sur sa propre personne, ses amours, ses amitiés, les affaires politiques, il devient parfois un lanceur d’alerte.

Les médias traditionnels sont désormais les otages de cette nouvelle presse qui change le rapport des gens du Sud au monde et les rapports des populations avec les pouvoirs politiques. L’individu devient autonome, il a le droit de juger de la justesse ou non de la parole qu’il reçoit. Et il produit sa propre parole. C’est vrai que jamais les médias traditionnels ne se sont trouvés dans une situation aussi tragique, condamnés à négocier avec leurs bailleurs de fonds ou les gouvernements leur propre survie. Les réseaux sociaux contribuent à la démultiplication des centres informationnels et communicationnels. Ce qui, paradoxalement, permet dans un océan d’informations faites de bonnes et de mauvaises choses, une certaine transparence, un déplacement du sens et un élargissement de l’espace pouvant permettre, peut-être, de retrouver une certaine citoyenneté, relative, bien entendu. L’individu choisit dans cet océan d’informations ce qui fait sens.

  • UN PROCESSUS DE REDECOLONISATION

Plus de soixante ans après les indépendances, se dessine un processus de redécolonisation qui semble atteindre tous les pays africains et arabes. Ce processus est possible, surtout aujourd’hui, où le taux des populations scolarisées est relativement élevé, permettant aux uns et aux autres d’acquérir un savoir les aidant à lire les réalités politiques et culturelles et à revendiquer une place réelle dans leur société.

La scolarisation et l’instruction, à côté de la libre information sur la Toile Internet sont des facteurs essentiels dans l’émergence de ce mouvement que ne semblent pas comprendre les dirigeants d’Afrique de l’Ouest et des pays arabes, pris de vitesse par l’ampleur du mouvement et la qualité des revendications. Ainsi, plusieurs paramètres expliquent cette situation, justifient ce changement de ton des manifestants devant l’aphonie des dirigeants.

Tout commence par un groupe restreint de personnes, vite considérées comme minoritaires, par les espaces médiatiques des gouvernants, puis subitement, le groupe se transforme en une incontrôlable multitude. L’émergence des réseaux sociaux provoque la mise en œuvre de plusieurs centres d’information et de communication et décrédibilise la parole officielle désormais périphérique. Le jeu de la latence permet le réveil d’attitudes, de réminiscences et d’agressions enfouies qui se libèrent vite, au contact de la foule ou d’une ultime injustice.

Dans ce contexte particulier, émerge une opposition latente constitué par un opposant collectif constitué des populations, essentiellement des couches moyennes qui intériorisent un rejet particulier, latent des pratiques politiques dominantes.

  • POSITIONS DES ANCIENNES PUISSANCES COLONIALES

Jusqu’à présent, les anciennes puissances coloniales font et défont les politiques africaines. Combien de coups d’Etat avaient été fomentés à partir de Paris, de Bruxelles et de Londres ? Aujourd’hui, les révélations se font trop insistantes. On sait, par exemple, que c’est le gouvernement belge qui a été à l’origine de l’assassinat de Patrice Lumumba, ancien premier ministre du Congo, remplacé par Mobutu qui, était devenu non fréquentable pour les chancelleries occidentales, décidant enfin de mettre un terme à son règne. Les tensions interethniques sont souvent encouragées dans des périodes de crise et de conflits par les capitales européennes qui défendent tout simplement leurs intérêts au détriment d’une Afrique qui n’est jamais partie, contrairement à ce titre d’un ouvrage de René Dumont, « l’Afrique Noire est mal partie », écrit vers le début des années soixante.

Une légère virée dans l’Histoire récente de cette région de l’Afrique renseignerait sur les échecs des derniers changements « démocratiques » dictés par un mythique désir d’imiter le modèle occidental. Les populations étaient absentes. Ce mimétisme aberrant traverse les élites africaines qui, souvent, ont subi les pires brimades de dictateurs installés à la tête de ces pays après les fausses indépendances octroyées après la mascarade du référendum de 1958 mise en scène par Charles De Gaulle qui voulait lier éternellement l’Afrique à la France. Seule la Guinée de Sékou Touré avait refusé ce statut d’assisté permanent.

Les territoires d’outre-mer (T.O.M), issus de la Constitution de 1946 étaient pourvus d’assemblées territoriales marquées par l’existence d’un double collège où, paradoxalement, les Africains étaient minoritaires. C’est d’ailleurs dans ce vivier qu’allaient être recrutés les nouveaux dirigeants africains qui vont sévir dans leurs pays en emprisonnant et en liquidant les opposants, en instituant le système du parti unique et en verrouillant toute possibilité d’expression, avec le soutien des puissance coloniales. Ainsi, allaient se mettre en œuvre deux groupes de pays, l’un avait emprunté un jargon « socialiste » (Mali, Guinée, Bénin, Congo, Madagascar…) et l’autre un vocabulaire « libéral » (Sénégal, Cameroun, Cote d’Ivoire…).

Mais il reste qu’ici et là, aucune ouverture démocratique n’était permise. Ni Senghor, Ahidjo ou Houphouët-Boigny ne pouvaient tolérer une quelconque contestation. L’exil devenait l’espace privilégié de certaines élites qui se mettaient, à partir de l’étranger, à vilipender les dirigeants et le néo-colonialisme et à dénoncer le parti unique et la corruption. Ainsi, de nombreux écrivains comme Sembene Ousmane, Mongo Béti, Sony Labou Tansi, Ahmadou Kourouma et bien d’autres se retrouvèrent installés en France.

Dès les indépendances, les dés étaient jetés, les véritables militants anticolonialistes ont été souvent excommuniés par les nouveaux pouvoirs. Les anciennes puissances coloniales ne pouvaient accepter l’instauration de régimes démocratiques risquant de constituer de sérieux dangers pour leurs intérêts. Que ce soit dans les pays anglophones ou francophones, la réalité était presque la même. Au Nigéria, au Ghana ou au Kenya ou dans les autres pays francophones, les choses étaient relativement similaires. Certes, quelques dirigeants comme Nkrumah, Kenyatta, Lumumba ou Modibo Keita, développaient un projet national ou une perspective africaine, mais ils furent vite chassés du pouvoir. Les expériences démocratiques n’ont, jusqu’à présent, pas permis l’émergence d’un sentiment national qui mettrait fin aux solidarités claniques et aux très forts liens ethniques. La communauté ethnique tient le haut du pavé.

La question du rapport colonisateur-colonisé reste encore déterminante dans les relations avec les formes autochtones et les anciennes puissances coloniales. Le colonisé emprunte le discours européen qu’il réemploie dans le sens d’une contestation du colonisateur, mais sans aucune interrogation des outils utilisés. Cette manière de faire engendre chez le colonisé une attitude qui le rend prisonnier du discours colonial. Le sociologue Jacques Pouchepadass a raison de souligner ce fait :

« La lutte nationaliste a abouti à la libération du pays, mais elle a été conduite par des hommes qui avaient intégré les valeurs du colonisateur et qui, en quelque sorte, n’ont cessé de l’imiter dans leur façon même de le combattre ».[1]

Ces dernières années, les anciennes puissances coloniales ont senti la nécessité d’imposer un certain vernis démocratique à des dictatures qui commençaient à être trop impopulaires. C’est ainsi que fut décidée la mise à la retraite de Mobutu, devenu trop gênant. La revendication démocratique se faisait trop pressante dans un continent où plus d’une vingtaine de régimes sont issus de coups d’Etats militaires. Le texte du sommet réuni à Alger, il y a quelques années, où il était question de ne plus tolérer les coups d’Etat ne semble pas opératoire dans des territoires où l’armée, souvent marquée par des lézardes ethniques, est maîtresse du terrain. Aujourd’hui, la fiction démocratique devient une véritable mode qui, parfois, emporte sur sa lancée quelques dirigeants peu présentables, mais n’empêche nullement l’émergence d’un véritable mouvement de redécolonisation.

L’interrogation d’un certain nombre de travaux (textes des différents mouvements nationalistes) et de pratiques de résistance est nécessaire pour saisir justement l’équivoque et les risques d’un côté, de la mise en accusation radicale du monde occidental, pouvant déboucher sur la mise en œuvre d’un contre-discours tout en restant prisonniers des « valeurs » du colonisateur considérées comme « bonnes », alors que le colonialisme est un mal intégral. Dans les sociétés anciennement occupées, les élites sont souvent prisonnières du regard de l’Autre qui semble les fasciner à tel point qu’elles reproduisent les mêmes catégories conceptuelles. Le colonisé se retrouve drapé des oripeaux du colonisateur. Tout rejet radical est contre-productif, aboutissant à une sorte de sanctification des attitudes coloniales. Il est essentiellement un simulacre, un masque dissimulant mal une certaine fascination d’un colonialisme dont les pratiques étaient aux antipodes de l’humain. L’inconscient colonial traverse encore les contrées du colonisé et du colonisateur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Jacques Pouchepadass, Le projet critique des postcolonial studies entre hier et demain, dans, La situation postcoloniale : les “ postcolonial studies” dans le débat français, dir. Marie-Claude Smouts, Presses de Sciences Po., Paris, 2007, p.176

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