BANDUNG OU LES ILLUSIONS PERDUES DU « TIERS-MONDE »

Une lecture du "mouvement des non alignés" à partir de la réunion de Bandung (du 8 au 24 avril 1955), organisée par Nehru, Nasser, Soekarno et Chou en Lai dans l’île de Java, à une centaine de kilomètres de Jakarta dont l'objectif était la "coexistence pacifique" et la "décolonisation". Un remake de ce type de rassemblement est-il possible?

Le monde a tellement changé depuis la fameuse conférence de Bandung (du 18 au 24 avril 1955) que ses principaux initiateurs, aujourd’hui disparus, ne le reconnaîtraient pas. Les années quarante-cinquante avaient connu la fin de la seconde guerre mondiale, une poussée sérieuse du mouvement anticolonialiste, la victoire de Dien Bien Phu et la redéfinition de la carte du monde désormais divisé en deux blocs inconciliables.  

Il y a soixante-cinq ans, on parlait dans cette petite ville située dans l’Ile de Java à une centaine de kilomètres de Jakarta de la nécessaire « entreprise de décolonisation » et de « coexistence pacifique », aujourd’hui, la disparition de l’Union Soviétique met en pièces ce forum et ses idées forces tout en installant un monde unipolaire. Il y avait 27 pays qui venaient de connaitre la décolonisation qui avaient décidé de s’autonomiser par rapport aux deux puissances dominant le monde, les Etats Unis et l’Union Soviétique.

Portés par les dirigeants charismatiques de l’Egypte (Gamal Abdel Nasser), de l’Inde (Jawaharlal Nehru), de l’Indonésie (Soekarno et de Chine (Zhou En Lai), ces pays voulaient ainsi mettre en place un difficile non alignement, une entreprise peu réalisable, alors qu’ils venaient de sortir d’une tragique occupation coloniale. Ils voulaient aussi contribuer à permettre aux mouvements nationaux des pays encore sous domination coloniale à se doter d’outils et de la solidarité nécessaires à leur combat. Il faut souligner le fait que l’idée de cette conférence était le fait d’Etats asiatiques (Ceylan, Birmanie, Indonésie, Pakistan et Inde) qui s’étaient réunis à Colombo du 5 avril au 2 mai 1954, puis par la suite, le 28 décembre 1954,  ce groupe allait se retrouver à Bogor, en Indonésie, pour affiner davantage le projet, préparant ainsi l’ordre du jour de la rencontre de Bandoeng qui allait condamner la politique des blocs, les essais nucléaires tout en appelant à l’admission de la Chine à l’ONU et à mettre en œuvre un monde fondé sur les principes de la coexistence pacifique. Le Japon y assiste, mais aussi deux mouvements de libération, le FLN représenté par Hocine Ait Ahmed et le Destour tunisien, un chef d’un gouvernement local au Ghana, Kwame Nkrumah, qui va devenir président, par la suite et surtout connu pour son discours panafricaniste.

Cette conférence qui insiste sur le neutralisme et la coexistence pacifique ne peut régler les divisions marquant les participants, les stigmates de la guerre froide sont perceptibles à travers l’appartenance des uns et des autres à des groupements régionaux comme le pacte de Baghdad, OTAN ou OTASE (Organisation du Traité de l'Asie du Sud-Est)[1], proches du camp « occidental » d’un côté et de l’autre, la Chine et le Vietnam, ayant adopté l’option socialiste.   

Personne ne peut nier le rôle positif joué par cette rencontre qui a permis de redéfinir les contours d’un espace à l’époque divisé en y ajoutant un troisième pôle que l’économiste français, Alfred Sauvy, allait qualifier de « tiers-Monde » et qui allait se transformer après la conférence de Belgrade (1-6 septembre 1961) en « mouvement des non-alignés ». Peut-on parler de « non alignement » dans la perspective d’un monde marqué par une certaine dualité, chaque partie serait sensible à certains points défendus par l’un des deux camps.

Le terme « non alignement » serait-il synonyme de neutralité ? Est-il possible de parler justement de neutralité dans un espace se caractérisant par la métaphore obsédante de la subjectivité. Les débats sur la question, essentiellement après l’émergence de la « neutralité axiologique » de Max Weber, apparue dans un contexte qui avait vu un grand engagement marxiste de nombreux intellectuels, interprétée comme une position antimarxiste, posent encore la question au niveau de l’objet en sciences humaines et sociales.

Le choix de départ est souvent déterminé par des considérations subjectives et idéologiques. C’est ainsi que les organisateurs de la rencontre l’avaient préparé en tenant compte des aspects subjectifs et des réalités objectives caractérisant une telle réunion de structures et de personnalités différentes. C’est pour cette raison qu’il n’est nullement possible de cerner les conditions, le fonctionnement et les incidences de ce cénacle si on ne tient pas compte de la dimension référentielle.   

Il ne faut jamais oublier l’émergence durant toute cette période d’une production intellectuelle faisant le procès du colonialisme et défendant l’idée d’un monde multipolaire qui verrait la mise en orbite d’une force médiane qui pourrait faire pression sur les deux blocs en confrontation pour opter pour la paix. Jamais, la critique du colonialisme n’avait été aussi acerbe que dans les textes d’Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme), Frantz Fanon (Peau noire, masques blancs), le panafricanisme de Nkrumah ou de Jomo Kenyatta. Dans de nombreux cas, la critique du colonialisme reste superficielle, sans grande densité, traversée par de multiples ambiguïtés et de nombreuses hésitations. Les indépendances sont souvent formelles, les nouveaux pouvoirs reprennent, à leur compte, les discours et les pratiques coloniales, ne rompant nullement les liens avec l’ancien colonisateur qui continue à investir les structures étatiques.

En lisant les dix principes centraux avalisés par les personnalités présentes à cette conférence qui a regroupé 29 chefs d’Etats et une trentaine de mouvements de libération, on est frappé par leur actualité. Les délégations participantes avaient insisté notamment sur le respect des droits fondamentaux, de l’intégrité territoriale de toutes les nations, la possibilité de se défendre, le refus d’entrer dans un système d’alliance favorisant l’un des deux blocs, le refus de l’emploi de la force et l’utilisation des institutions internationales pour le règlement des conflits. Ces valeurs ont été fortement débattues lors de l’occupation de l’Irak et ont mis en présence deux visions du monde et deux conceptions de l’Histoire représentées par la « vieille Europe » et les Etats Unis.

Certes, aujourd’hui, les choses ont changé, mais cela ne veut pas dire que les conflits idéologiques, culturels et politiques ont disparu. Même si l’éclatement de l’Union Soviétique, la réapparition des Etats-Unis comme gendarme du monde et l’émergence de forces émergentes qui risqueraient de redéfinir la carte géopolitique du monde, semblent aller dans le sens d’un enterrement de l’idée de « non alignement », mais des tentatives sont menées par certaines puissances régionales, en Amérique Latine et en Afrique notamment pour se détacher de l’emprise de l’hyperpuissance américaine.

Le discours faussement consensuel de la « mondialisation » et de la « globalisation » n’est en fin de compte que l’expression de conflits latents qui dépassent, de loin, le frêle et formel système des Nations Unies. Dans une situation de crise, ce sont des structures informelles dirigées par les puissances mondiales qui, souvent, fomentent et arbitrent les conflits, pour des considérations géopolitiques et stratégiques. C’est dans ce contexte qu’apparaissent des notions comme « fin de l’histoire » ou « fin des idéologies » supposant la disparition de toute construction différente et la domination d’un discours qui serait consensuel, s’articulant autour de la domination américaine et, au-delà, de l’ « Occident », comme porteur de valeurs positives. La singularité de la situation actuelle, marquée par de graves et successives crises économiques et le primat des puissances financières, provoque de sérieuses césures au sein même de l’ensemble occidental traversé par de multiples conflits d’intérêts.    

D’ailleurs, d’autres blocs commencent à se constituer, d’autres types de tensions font leur apparition, pouvant engendrer de sérieux retournements de situation. Ainsi, Bandung, cette ville de deux millions d’habitants a-t-elle donné naissance au plus grand mouvement de l’Histoire des déshérités de l’époque contemporaine appelant le monde à éviter la guerre et le déchirement et à proclamer ouvertement et publiquement la fin des empires coloniaux ? Cette conférence afro-asiatique, décriée à l’époque, par les Soviétiques et les Américains et considérée comme l’émanation d’un des blocs, dérangeait sérieusement et allait engendrer un nouveau rapport de forces politique. Ainsi, les colonisés commençaient à élaborer leur propre discours mettant en question les structures dominantes et exigeant un changement et des transformations structurelles.  

Le secrétaire d’Etat américain John Foster Dulles parlait déjà de « force du mal » à propos de cet original regroupement abhorré par les Soviétiques qui y voyaient un instrument au service du capitalisme. Les discours des deux blocs s’y retrouvaient pour condamner cette association, trop fragile et prisonnière des penchants idéologiques des uns et des autres. De sérieux craquèlements et de profondes césures allaient marquer le fonctionnement de ce pôle animé essentiellement par des hommes comme Nehru, Nasser, Sukarno et Chou en Lai.

La conférence qui ne pouvait que réunir des pays aux intérêts divers, donc peu conciliables, allaient jouer un rôle fondamental dans le mouvement de décolonisation en appelant au respect du droit à l’autodétermination des peuples. C’est dans ce contexte traversé par les bruissements de la décolonisation et de tentatives d’autonomisation que s’élabore un discours qui se veut en rupture avec les postures des deux blocs qui régentaient le monde et que se met en œuvre un nouveau langage préfigurant une profonde coupure épistémologique. Les Algériens étaient présents dans cette grande manifestation qui a vu Ait Ahmed s’activer très fortement pour expliquer le combat pour l’indépendance et la nécessité de soutenir le FLN.

Cette volonté de revisiter des lieux d’Histoire tout en cherchant à poursuivre la quête de Bandung, certes aujourd’hui sérieusement entachée par les récents développements au plan international, mettant un terme à un « tiers-monde » désormais aphone et à un discours tiers-mondiste décidément trop peu inspiré et parfois trop marqué par les scories de la stéréotypie et la lassitude est nécessaire, même si le monde semble enregistrer paradoxalement une régression condamnant les pouvoirs en Afrique et en Asie à adopter, sans l’interroger, le discours dominant, c’est-à-dire celui de l’ « Occident », entité qui connait une grave « crise démocratique » qui risquerait de remettre en question de nombreux éléments caractérisant ses pratiques discursives et leur légitimité.

Il n’y a plus de troisième force possible longtemps incarnée par le « non alignement » surtout après la réunion de Belgrade (1961) qui a confirmé les thèses de Bandung tout en insistant sur la mise en œuvre d’un « neutralisme positif » ou pour reprendre Roland Barthes une « neutralité opératoire » qui laisse les portes ouvertes à ce regroupement pour se présenter en un espace médiateur et en arbitre. L’usage de l’adjectif qualificatif, « positif » ambiguïse davantage le discours et n’exclut pas des prises de position en faveur de l’un ou de l’autre bloc. Ainsi, cet adjectif modalise le discours et permet des ouvertures et des libertés d’autant plus que le mouvement est hétéroclite et ses membres appartiennent parfois à l’une des entités internationales dominantes.

Les luttes internes, les désaccords et l’appartenance de certains membres à un des deux pôles allaient paralyser un mouvement lourdement combattu par les deux superpuissances qui le suspectaient de rouler pour l’adversaire et de jouer son jeu. Ces soupçons d’alignement participaient d’une conviction des Etats Unis et de l’Union Soviétique qu’en pleine guerre froide, il ne pouvait y avoir que deux camps. Cette absence de nuance est perceptible aujourd’hui dans les pratiques politiques internationales. Les affaires afghanes, irakienne, libyenne, syrienne ont justement confirmé cette réalité devenue plus flagrante avec l ‘uniformisation du monde devenu otage d‘un seul discours et d’un seul bloc.

Bandung a t-il permis la naissance d’une nouvelle pensée et d’une nouvelle attitude politique et a-t-il placé le « Tiers-monde » dans une position de force lui permettant de négocier sa place dans l’échiquier politique international ? Aujourd’hui, la désillusion et le désenchantement marquent le terrain à tel point que les nations du « Tiers-monde » vivent un extraordinaire marasme, mais parfois de petites expériences sont menées ici et là comme cette tentative des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) de constituer un pôle pouvant permettre à d’autres forces d’être partie prenante du jeu international. Cette expérience pouvait, si elle était poursuivie faire revivre sur de nouvelles bases la notion, certes flasque, de « non alignement » trop bouillée par le groupe des 77[2] et le désormais défunt G15. Jean Lacouture évoquait avec amertume dans Le Monde Diplomatique d’avril 2005 les errements et les lumières de cette rencontre de Bandung : « En dépit de la faiblesse de son contenu idéologique ou même stratégique, la conférence de Bandung fut bien une « aurore » pour les peuples domestiques. Moment d’Histoire que producteur d’Histoire ? Ces sept journées de palabres et de démarches furent plus riches d’effervescence que d’idées et e projets concrets. Mais, tout de même, le rapport de forces international en était modifié : rudes rebuffades à l’adresse des Etats Unis, rejet dans l’ombre de Moscou, durs procès du système colonial français, émergence vigoureuse de la Chine…L’après- Bandung ne rejoint pas les attentes des révolutionnaires du tiers-monde, mais le tiers-monde est là désormais, non plus seulement chair à exploiter et fournisseur de matières premières…Lié au grand cérémonial de Bandung, le concept e tiers-monde a certes, perdu, depuis un demi-siècle, beaucoup de son rayonnement ». 

Les désillusions nées des différentes indépendances, l’uniformisation du monde et la montée des extrémismes ont contribué à la mise en veilleuse du « tiers-monde » et du tiers-mondisme qui pourraient paradoxalement, dans les conditions actuelles de reniement des principes de Bandung et de l’arrogance de l’unique superpuissance, ressurgir et imposer de nouvelles valeurs. La disparition de l’Union Soviétique a contribué à la mise en sourdine temporaire du tiers-mondisme et du non alignement, même si cela n’a nullement mis un terme à l’ambition de mettre en place un nouveau pôle associant des espaces politiques différents. Certes, le discours néolibéral prend le dessus ces derniers temps, mais les stigmates du marxisme et du tiers-mondisme semblent latents. Les choses ne sont pas simples.

D’ailleurs, c’est dans une situation presque similaire qu’avait eu lieu la conférence de Bandung qui avait osé remettre en question la colonisation et les conditions d’exploitation. Tout s’y prêterait aujourd’hui pour la refonte d‘un mouvement similaire qui actualiserait et reprendrait certains principes de Bandung d’ailleurs fortement défendus par une certaine « vieille Europe »[3] représentée par la France et l’Allemagne dans leur querelle avec les Etats Unis lors de la guerre contre l’Irak : respect de l’intégrité territoriale, refus de l’emploi de la force et utilisation des institutions internationales pour le règlement des conflits. Ces trois thèmes, espaces dominants du discours de Bandung ont constitué l’argumentaire essentiel des Français, des Allemands et des Russes dans leur désaccord avec Washington.

De nombreux pays du « tiers-monde » épousent ces thèses et semblent sensibles à une redynamisation de ce mouvement en prenant en considération les nouvelles données géopolitiques et stratégiques. Il y va de la paix du monde et de l’avenir de toute une partie de la population appelée à s‘organiser dans le but de mettre un terme aux injustices et aux inégalités endurées par les populations du « tiers-monde » dans le cadre d’une « mondialisation » anthropophage et ruineuse pour les pauvres et les moins riches. Bandung pourrait être ressuscité mais avec de nouveaux oripeaux et de nouvelles demandes compte tenu des mutations radicales engendrées par le démantèlement de l’empire soviétique et l’apparition d’une seule puissance dominant le monde et imposant unilatéralement sa manière de voir. Bandoeng, au-delà de la tentation nostalgique, est à même de donner à réfléchir sur les possibilités de reconstituer un mouvement aujourd’hui à l’abandon.

 

[1] L’OTASE qui est une organisation des pays du Sud Est Asiatique, existant entre 1954 et 1977 était un pacte pro-militaire pro-américain se compose d’Etats membres occidentaux, les Etats Unis, la France et la Grande Bretagne et asiatiques, le Pakistan, la Thaïlande, les Philippines et aussi la Nouvelle Zélande et l’Australie. La France retire son Etat-major en 1965 et le Pakistan prend ses distances en 1972.

[2] C’est un groupe créé au sein des Nations Unies en 1964 par 77 pays en « voie de développement » qui avait adopté une déclaration générale lors de la réunion de la CNUCED (Conférences des Nations Unies sur le commerce et le développement) dont l’objectif est d’influer sur les négociations et la prise de décision internationale. Sa première réunion eut lieu à Alger en 1967 où furent mises en œuvre les structures de cette association et une charte dénommée « la charte d’Alger ». Le groupe initial compte, bien entendu, plus de 77 membres de départ, élargi par de nouvelles adhésions.  

[3] Expression employée par le secrétaire d’Etat américain à la défense en janvier 2003 qualifiant la France et l’Allemagne qui avaient refusé de soutenir l’intervention militaire américaine de mars 2003.

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