Gabriel Garcia Marquez, le maître-écrivain et la nécessité de la politique

Qui ne connaît pas Gabriel Garcia Marquez? C'est un écrivain majeur qui estimait que l'écrivain devrait prendre position, il était partout, soutenant ce qu'il estimait les causes justes, touchant à tous les arts, subvertissant les différents codes littéraires et révolutionnant la manière de raconter. Journaliste, militant politique, scénariste, romancier, nouvelliste...

Je ne sais pas, mais j’ai toujours apprécié Marquez. Je crois avoir presque tout lu de ce grand écrivain, immense journaliste qui a quelque part la gueule d’un Algérien à tel point que la police de Papon l’a, un certain 17 octobre, pris pour un Algérien. Il s’est retrouvé, malgré lui, dans une cellule de prison. Il raconte souvent cette histoire tout en n’oubliant pas de souligner qu’il avait aimé la posture du prisonnier, parce qu’il sympathisait déjà avec la cause pour l’indépendance algérienne. Le hasard ou peut-être le destin avait voulu qu’il connaisse de près cette cause juste dont il entendait parler à travers ses amis européens. L’écho y parcourait depuis longtemps les lieux populaires de l’Amérique latine, à l’époque, essentiellement régentée par des dictatures.

Je ne sais pourquoi, je n’ai jamais imaginé Marquez sans ce rire qui fait de lui l’homme le plus heureux de la terre, « je suis heureux, disait-il dans un entretien, parce que tout simplement j’aime les autres, ces femmes et ces hommes, ces travailleurs, ces éboueurs qui n’arrêtent jamais de me sourire ». En lisant ce passage, je ne peux pas ne pas penser à un autre ciseleur des mots, son grand ami, cet amoureux de la multitude et du bonheur : « Vis maintenant ; Risque-toi aujourd’hui ! ; Agis tout de suite ! Ne te laisse pas mourir lentement ! Ne te prive pas d’être heureux » (Pablo Neruda)

Gabriel Garcia Marquez est l’un des plus grands écrivains du siècle, prix Nobel de littérature en 1982 et amoureux fou de la littérature et des arts et grand journaliste. C’est un grand amoureux du cinéma, ami de grands cinéastes. Excellent ami de Fidel Castro et de Hugo Chavez et grand admirateur des 1001 nuits, Joyce, Faulkner, Woolf, Kafka, Hemingway et, bien entendu, le Mexicain Juan Rulfo (1917-1986), l’auteur d’un livre, un seul, Pedro Paramo, publié en 1955, qui a révolutionné la littérature latino-américaine et mondiale à tel point que partout, aujourd’hui, on parle de « réalisme magique » (?) Gabriel Garcia Marquez apporta énormément à la littérature, notamment cette singulière manière d’associer le fantastique, le merveilleux et la dimension réaliste. C’est dans « Les funérailles de la grande Mémé » qu’on retrouve cette manière de faire que les critiques européens ont facilement cataloguée comme faisant partie du « réalisme magique », puis surtout dans « 100 ans de solitude » que, paradoxalement, Marquez ne semble pas aimer. Ici, la montée inattendue au ciel de Remedios ou la lévitation du Père Nicanor constituent des éléments emblématiques. Il est inutile de reprendre la polémique entre Marquèz et Asturias, à propos de la présence obsédante de ce texte du Mexicain, Pedro Paramo, dans leurs textes. Marquez, ne revendiquait-il pas l’existence de traces des Mille et Une Nuits et de Juan Rolfo. Il avait dit ceci, confirmant ses choix littéraires et ses emprunts, expliquant les espaces inconscients travaillant ses textes.

On ne peut évoquer ce que certains ont appelé « réalisme magique » que j’estime impropre d’autant que la dimension réaliste est fondamentale. Peut-être, la dimension rationaliste de la critique européenne a imposé cette lecture des romans de Marquez  qui ne peuvent, selon lui, s’accommoder d’un tel embastillement. C’est vrai qu’il n’est nullement possible de lire Marquez sans faire appel à ses nombreux emprunts explicites ou les traces implicites d’autres textes.

Cervantès, Kafka, Woolf, Faulkner, Grass, Joyce traversent la production romanesque de l’auteur qui puise aussi certains de ses thèmes ou sa construction narrative du conte et du mythe. Il sait, comme il le dit si bien, qu’ il « est le produit de 10000 ans de littérature ». Marquez se débarrasse des codes dominants, de l’architecture narrative conventionnelle, faisant éclater les instances spatiotemporelles, multipliant les voix (es) narratives et recourant au détail. Le récit est marqué par une sorte d’éclatement faisant du texte une œuvre ouverte tout en mettant en branle une structure paradoxalement close, caractérisée par la floraison de personnages, de micro-récits, d’espaces et de temps pluriels. Cette pluralité d’univers esthétiques et thématiques définit les contours de l’écriture posant fondamentalement des questions d’actualité comme celle du pouvoir par exemple, trop présente dans le territoire romanesque. Le jeu de rôles et de personnages marque le jeu formel apportant une série d’oppositions fonctionnant comme autant d’espaces autonomes où le réel côtoie le mythe et transfigure la parole.

Je ne crois pas qu’on puisse saisir le sens de ses textes si on n’interroge pas sa pratique journalistique. Marquez a entamé le journalisme très jeune, il préférait le reportage, l’enquête et la chronique. Gabo, comme on le surnommait affectueusement avait permis l’invention d’une autre manière de pratiquer le journalisme, très critique, accordant beaucoup d’importance aux détails et à l’investigation. Ses chroniques satiriques mêlaient parodie, pastiche et ironie, explorant les lieux interstitiels de l’actualité. Sa chronique intitulée La Jirafa (La Girafe), signée Séptimus, révolutionnait le genre. C’était dans les années cinquante. Il a consacré énormément d’articles au cinéma et au sport, notamment le cyclisme. Ses papiers sur le champion de l’époque, Ramon Hayon, en 1955 avaient défrayé la chronique, attendus. Il avait également touché au journal télévisé (1992 à 1997) et au cinéma, il avait écrit de nombreux scénarii. D’ailleurs, on retrouve dans ses romans la technique du montage parallèle de Dziga Vertov.

Marquez est aussi un militant politique, il ne peut imaginer un véritable écrivain, disait-il, sans cette part d’engagement qui le placerait du côté des déshérités et des mouvements populaires. Ses choix politiques étaient clairs : « Je suis un homme indivisible, et ma position politique obéit à la même idéologie avec laquelle j'écris mes livres » (El Pais). Il rejoignait ainsi Sartre qui disait à propos de Faulkner qu’aimait énormément Marquez que son style correspondait à sa métaphysique. Il prenait clairement position pour les causes qu’il estimait justes, comme par exemple le soutien apporté à la révolution des œillets au Portugal en 1974, aux transformations au Pérou et au Nicaragua et, bien entendu, à Cuba et Aau Venezuela.

Ce n’est pas du tout surprenant que Marquez est haï par les dictateurs, Pinochet, par exemple, qui avait placé son nom sur une liste noire d’indésirables au Chili. Il avait décidé de ne plus écrire de roman avant le départ du dictateur. Il est l’ami de beaucoup de dirigeants politiques de gauche en Amérique Latine, tout en conservant son franc-parler. Il appréciait beaucoup le président vénézuélien, Hugo Chavez, mais ne s’empêchait pas de le critiquer publiquement, évoquant ce qu’il appelle « l’énigme des deux Chavez » donnant à lire un président double, travaillé par deux attitudes, l’une de droite et l’autre de gauche. Il serait, selon lui, traversé par deux instances qui, paradoxalement, pourraient fondre dans une même direction : romantisme et pragmatisme. Avec Fidel Castro, ses rapports étaient extrêmement forts, ils discutaient, soutenait-il, de littérature : « La nôtre est une amitié intellectuelle. Peu de gens savent que Fidel est un homme cultivé. Quand nous sommes ensemble, nous parlons beaucoup de la littérature ».

Pour Marquez, une distance entre la littérature et la politique est impossible. Est-il possible, soutenait-il, de supprimer la dimension politique des tragédies de Sophocle, Euripide et Eschyle ou des drames de Victor Hugo ou des romans de Vallès ? Marquez qui est né en 1927, auteur, entre autres romans, de 100 ans de solitude, L’automne du patriarche, Chronique d’une mort annoncée, L’amour aux temps du choléra, a publié son autobiographie, Vivre pour la raconter dont le premier tome a été édité en 2002, la traduction française est sortie en 2003. C’est un texte qui dévoile une partie de la vie de l’écrivain qui a consacré une grande partie de sa carrière au journalisme, il a exercé dans de nombreux organes de presse, il aimait surtout le reportage, il y excellait ; d’ailleurs, sa production romanesque est marquée par la présence du style journalistique, phrases courtes, paragraphes courts, incises.   

Je me souviens d’une pièce tirée de son roman inachevé, Pourquoi Benerdji s’est-il suicidé ? mise en scène par le grand metteur en scène turc aujourd’hui disparu, Memet Ulusoy qui a réussi à faire cohabiter dans une structure syncrétique ces trois univers engendrant cette écriture « magique » qui fait de l’homme, le maître de son destin et du personnage le lieu d’articulation du combat pour une transformation de la société. Maconda, c’est un village planétaire, un espace pluriel qui donne au temps une irréfragable impression de tourbillon ludique et qui transforme le mythe, à l’instar de la lecture de Roland Barthes, en une entité réelle, historique, rompant avec la définition habituelle du mythe.

L’Histoire et la politique fournissent au texte de Marquez une extraordinaire force tout en l’inscrivant dans une structure plurielle, éclatée. Il réussit la gageure de donner à un événement ordinaire un éclat extraordinaire. On y trouve des éléments de sa famille, ses frustrations et ses obsessions, ses désirs, sa province, les traces de textes d’auteurs qu’il a tant aimés comme Rabelais, Faulkner, Grass, Joyce. Il convoque Macondo qui d’un espace provincial se retrouve marqué du sceau de l’universalité, un peu comme chez Faulkner, ses parents ou le grand-père de colonel qui traverse une grande partie de ses romans.  

Marquez qui aime aborder des sujets d’actualité, traversés par les jeux de l’Histoire et des rets d’une histoire familiale singulière, le pouvoir, la solitude, la tyrannie, l’amour, usant d’un humour caustique, a des sorties singulières. Il refuse, par exemple, en 1969, de participer à la cérémonie organisée à l’occasion du prix du « meilleur livre étranger » décerné à son roman, « 100 ans de solitude » parce qu’il estimait que « le livre ne sonne pas bien en français ». Marquez était trop gêné par l’hypertrophie du moi caractérisant le discours des Européens, il usait d’ironie à leur endroit. Dans son discours à Stockholm, lors de la remise du prix Nobel en 1982, il déclare : « Il y a onze ans, le Chilien Pablo Neruda, l’un des plus grands poètes de notre temps, a illuminé cette assemblée de sa parole. Depuis, les Européens de bonne volonté – et parfois de mauvaise – ont été frappés, avec une plus grande force encore, par les nouvelles fantomatiques de l’Amérique latine, ce royaume sans frontière d’hommes hantés et de femmes historiques, dont l’entêtement sans fin se confond avec la légende ».

De quel « réalisme magique », parlent-ils, n’arrêtait-il pas de dire considérant que l’Europe lisait l’Amérique Latine avec un regard fait de clichés et de stéréotypes, donc erroné, construit : « L’interprétation de notre réalité avec des schémas qui ne sont pas les nôtres contribue seulement à nous rendre de plus en plus méconnus, de moins en moins libres, de plus en plus solitaires. Mais je crois que les Européens à l’esprit éclairé, qui luttent, ici aussi, pour une grande patrie plus humaine et plus juste, pourraient mieux nous aider s’ils reconsidéraient à fond leur manière de nous voir ». Il insiste sur le fait que la solidarité humaine ne peut-être cohérente et pertinente que si on comprend que les désirs de liberté et de justice sont les mêmes que ceux des Européens, pas uniquement en littérature : « Pourquoi l’originalité qu’on nous admet sans réserve dans la littérature nous est refusée avec toute sorte de suspicions dans nos si difficiles tentatives de changement social ? Pourquoi penser que la justice sociale, que les Européens progressistes essaient d’imposer dans leurs pays, ne pourrait-il pas être aussi un objectif latino-américain, avec des méthodes distinctes dans des conditions différentes ? ».

 

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