LE LIBAN ENTRE LAME ET LAMELLE, "MICRO-ETATS" ET ALLIANCES CONTRE-NATURE

Ces derniers mois, de grandes manifestations de centaines de milliers de Libanais ont lieu, l'objectif est d'édifier un Etat laïc, en rupture avec le jeu communautaire et le pacte national de 1943 qui a fait du Liban une "fédération" communautaire. La réaction des "partis",des hommes d'affaires et du monde des finances a été négative, défendant leurs intérêts dans un pays rongé par la corruption.

Les dernières manifestations à Beyrouth de dizaines de milliers de personnes représentant de nombreux groupes sociaux et politiques, plusieurs professions, les couches moyennes essentiellement, dépassant les clivages religieux, confessionnels, partisans et régionalistes, avaient pour objectif la mise en œuvre d’un Etat civil, laïc devant mettre un terme au système communautaire. Ce qui n’est pas une chose simple parce que cela permettrait de mettre un terme à de nombreuses opérations de corruption qui caractérisent les « partis politiques », souvent bâtis sur des bases religieuses. Ce n’est justement pas étonnant que les réactions des formations politiques, des hommes d'affaires et des banquiers contre ces manifestants étaient extrêmement violentes. Le communautarisme sert les intérêts de nombreuses fractions et de partenaires extérieurs. Avec l’émergence des réseaux sociaux et les progrès de la scolarisation, le changement est tout à fait inéluctable dans un pays qui a connu maintes secousses. Une "charte de salut national", rédigée et signée par un grand nombre d'intellectuels, de journalistes, de juristes, d'écrivains vient d'être rendue publique. Il est question de recomposition du champ politique et de la mise en oeuvre d'une grande coalition nationale.  

Le Liban n’arrête pas de surprendre les non familiers de la région marquée par une extraordinaire complexité et traversée par d’innombrables contingences historiques et sociologiques. Méconnaître les données historiques de ce pays et la solidité des liens tissés depuis une très longue période avec la Syrie, c’est passer à côté de l’essentiel. Jamais peut-être, la scène politique libanaise n’a vécu une situation aussi paradoxalement caractérisée par une sorte de retour fulgurant de l’Histoire et un dialogue à distance avec le fameux statut de 1943 qui impose un système confessionnel totalement obsolète aujourd’hui, mais que certaines forces politiques refuse de remettre en cause privilégiant un statut injuste favorisant une minorité. C'est un accord, un compromis communautaire, signé à l'époque par Bechara El-Khouri, maronite, chef du Destour placé Président de la République et Riad-el-Solh, sunnite, qui devient Premier ministre. Le Liban est un Etat disséminé, bigarré, constituant une sorte d'espace fédéral communautaire pouvant imploser dans des situations de crises. C'est pour cette raison que les manifestants revendiquant la mise en oeuvre d'un Etat laïc et civil savaient que cette situation si elle perdurait, elle pourrait, à terme, détruire le Liban.

Les joutes démocratiques sont biaisées dans un système politique « confessionnel », favorisant les jeux de quotas communautaires et excluant le vote le plus juste, « un homme, une voix ». Comme si ce pays était un regroupement de micro-Etats, une sorte de bazar et d'espace de défoulement. Aucune puissance étrangère n’est prête à soutenir des pratiques réellement démocratiques pouvant conduire à la mise en œuvre d’un Etat laïc au Liban. Les intérêts déterminent les choix démocratiques et déterminent les configurations spatiales et structurelles. Ainsi, le discours néolibéral et une économie sauvage caractérisent un terrain sérieusement miné par d'incessants conflits entre des micro-Etats, communautés, ayant leurs propres appareils idéologiques, l'Etat central est extrêmement fragile. 

Les pratiques de domination caractérisent un territoire transformé en un espace de mise en œuvre de strates discursives donnant à lire la région à travers les désirs des puissances étrangères qui convoquent, pour la circonstance, l’armada religieuse « chrétienne », chiite ou sunnite comme lieu de rassemblement idéologique? déterritorialisant le profane et le laïc pour lui substituer un sacré mobilisateur et unificateur, mais fortement non démocratique.

La question libanaise n’est pas singulière, elle succède et précède d’autres événements graves s’inscrivant dans une logique d’embastillement du « monde » arabe appelé à vivre un long processus d’automutilation que les dirigeants de ces pays appellent tout simplement « realpolitik ». Le chef du parti socialiste progressiste (PSP), un druze, Walid Joumblatt[1], ne disait-il pas dans un entretien à El Jazira que le temps de la résistance était révolu parce que le monde aurait changé ? C’est vrai qu’au Liban, les alliances tournent souvent court. Les organisations politiques sont soutenues par des puissances étrangères qui sont les maîtresses réelles du jeu politique, cherchant à imposer telle ou telle structure en fonction de leurs intérêts géostratégiques.

Certes, les moyens audio-visuels français, européens et américains produisent un discours appuyant les positions politiques dominantes et utilisent des techniques de grossissement de quelques images, de péjoration et de minoration de certaines autres dont le Hizbollah traité de tous les maux, alors qu'il constitue la force fondamentale de ce pays, ayant ses propres espaces de formation, de nombreuses associations caritatives, des structures sanitaires et hospitalières. Ces procédés n’ont rien à envier aux manipulations des médias de l’ex-URSS et d’autres services et médias des autres puissances. Le destin de ce pays semble se jouer hors les frontières de ce pays.

La lecture faite du Liban et des pays arabes est souvent marquée du sceau de l’empreinte religieuse. C’est un choix volontaire, évitant toute interprétation convoquant les jeux et les catégorisations politiques. Ce sont les forces exogènes qui gouvernent les différents rapports de forces et l’évolution des différentes formations discursives.  

Un certain manichéisme caractérise le discours politique ambiant. Ce regard manichéen est la caractéristique essentielle du fonctionnement de très nombreuses rédactions. Il y a les « bons » et les « méchants ». Cette construction est le produit de différentes postures idéologiques.  La volatilité des jeux des alliances correspond à la fragilité des rapports politiques et des instances idéologiques. Cette manière de faire est perceptible surtout dans la présentation sur les chaines télé, en quelques secondes, des manifestations non soutenues par l’ « Occident » dans des journaux télévisés européens commentant ces événements en partant d’ « évidences », de clichés et de stéréotypes redondants. Le Liban fonctionne comme un lieu de mémoire et d’Histoire et un enjeu politique, mettant en œuvre les jeux géostratégiques de différentes puissances, notamment la France, les Etats Unis et l’Iran.  

Le journalisme quitte subrepticement les lieux proches d’une objectivité désormais trop peu payante et cherche à simuler la vérité en organisant des discussions, avec « spécialistes » et consultants à l’appui, venus confirmer le discours médiatique. Le discours est traversé par une sorte de lieu de mémoire qui péjore tout discours ne correspondant pas à la glose dominante. Tout journaliste se transforme en connaisseur des « réalités confessionnelles » libanaises et du « danger » iranien qui incarnerait l’hydre chiite, évacuant les espaces historiques et sociologiques.  L’illusion prend le relais de la quête de la « vérité » réduite à un simulacre et opérant une mue paradoxalement teintée d’unicité installant des images et des mots similaires dans la plupart des médias, trop prisonniers de leurs commentaires-maison, respirant la pensée unique et le manque manifeste d’imagination.

Dans l’affaire libanaise, les télévisions évitent de présenter à égalité les parties en jeu et ne cachent pas du tout leur position en privilégiant un des groupes en conflit, utilisant souvent le même vocabulaire à tel point que nous avons l’impression que nous sommes en présence des mêmes mots et d’un langage prêt à porter, interchangeables et employables dans toutes les situations. Ce qui brouille la réception et incite souvent le lecteur-téléspectateur, trop gavé d’images et de commentaires redondants, à chercher le contraire de l’ « information » émise. Par exemple, le retrait syrien du Liban en 2005 ne signifiait nullement la fin des pressions. Ce n’était qu’un prétexte pour mettre en œuvre un plan de morcellement et de fragilisation de la région. D’ailleurs, déjà, côté « occidental », on continuait à estimer que cette sortie n’était que de la poudre aux yeux, préparant à un scénario à l’irakienne consistant à faire de ce pays un espace démoniaque. Cette image déjà fabriquée par les médias « occidentaux », relayés d’ailleurs par des journaux et des télévisions aux ordres du Golfe et de certains pays arabes, a été le prélude à une large offensive anti-syrienne, inaugurée par des tensions, puis une offensive généralisée, avec le soutien de la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Golfe, qui a fini par détruire ce pays. 

Bien avant l’accession au pouvoir de Donald Trump, l’administration Bush avait cherché à isoler Damas et à pousser tous les pays du Proche-Orient à évoluer en solitaire. Aussi, voulait-on,  la mise au pas du Liban et la marginalisation de la Syrie. Une autre inconnue : quel sort serait réservé aux Palestiniens du Liban dans les conditions actuelles qui ont vu la montée au créneau de forces trop peu solidaires avec la résistance palestinienne et cette volonté de liquider la question palestinienne ? 

Le retour à des conflits fomentés de l'extérieur n’est pas totalement exclu dans un contexte marqué par de graves débats d’ordre géostratégique et de sérieuses perturbations internes dans les pays arabes craignant de fortes contestations de leurs populations pouvant mettre un terme à des pouvoirs encore en place grâce au soutien de certaines chancelleries « occidentales ». La situation au Liban est considérée comme une véritable onde de choc pouvant affecter tous les territoires arabes. La montée de la contestation marque le quotidien de sociétés encore sous le sceau d’une sordide répression. Ce qui se passe aujourd’hui, grâce à une prise de conscience citoyenne, risquerait peut-être de bousculer les différentes chapelles et imposer, certes, difficilement une solution définitive en rupture avec le communautarisme, à l’origine de toutes les tensions.

LES BÉGAIEMENTS DE L’HISTOIRE

L’assassinat de l’ancien Premier ministre, Rafiq Hariri (1944-2005) le 14 février 2005 avait surtout révélé que les choses n’étaient pas du tout rentrées dans l’ordre malgré les accords de Taëf d’octobre 1989 qui avaient mis fin à une guerre civile qui durait depuis avril 1975. L’Histoire reste balbutiante tout en permettant de comprendre une situation marquée par la présence coloniale française et les fameux accords sur le régime institutionnel de 1943 proposant la mise en œuvre d’un régime fondé sur des considérations confessionnelles, favorisant d’ailleurs les Chrétiens du Liban qui allaient après le départ des Français et le morcellement de la « grande Syrie », dominer la vie politique libanaise.

Ici également, malgré les prétentions à la laïcité, le religieux prend le dessus. La dimension chrétienne reste toujours prégnante, à l’état visible et latent, elle alimente le discours dominant dans les pays « occidentaux », encore prisonniers des catégories religieuses « judéo-chrétiennes ».

La guerre civile, commencée en 1975, n’était nullement une surprise, d’autant que de nombreux facteurs et de graves problèmes laissés en suspens favorisaient les conflits et les tensions inter-religieuses. L’équilibre très relatif et très illusoire entre les divers groupes religieux (Chrétiens maronites, Chrétiens orthodoxes, Musulmans sunnites, chiites et Druzes) ne pouvait durer longtemps dans un pays trop marqué par le ressentiment et la rancune. Les différentes puissances, notamment la France et les Etats Unis, ont toujours cherché à conserver le caractère confessionnel de configuration du pouvoir politique, évitant toute organisation laïque. Ce qui d’ailleurs favorise règlements de comptes, retournements d’alliances et anathèmes.

Depuis 1975, les alliances ne correspondaient pas à une logique claire et n’empruntaient pas les chemins d’une certaine cohérence. L’Histoire de ce pays a connu énormément d’alliances contre nature se faisant et se défaisant au gré des circonstances et des humeurs politiques du moment. Mais souvent, notamment durant ces dernières décennies, le caractère profane commence à gagner du terrain.

La Syrie a, depuis 1975, soutenu les factions rivales l’une après l’autre, de telle sorte qu’aucune d‘entre elles ne prend le dessus, favorisant ainsi l’arbitrage syrien dans les conflits interlibanais. Un jeu machiavélique qui alimentait les conflits. Après avoir soutenu les Maronites contre les Musulmans, les « progressistes » et les Palestiniens jusqu’à provoquer le massacre de Tell Al-Zaatar, ils ont par la suite pris fait et cause pour d’autres groupes confessionnels et politiques. Même Bush père avait estimé en 1989 que la présence syrienne « était la seule solution ». Ce qui avait poussé pour la première fois l’écrasante majorité des tendances politiques et religieuses à signer en 1991 un traité de « fraternité, de coopération et de coordination » officialisant l’intervention syrienne.

Déjà, en octobre 1989, les accords de Taëf, à l’origine de la naissance de ce qu’on a communément appelé la « seconde République » qui avaient pour objectif de mettre un terme à la guerre reconnaissaient implicitement le rôle important de la Syrie et cherchaient à édifier une sorte d’ « entente nationale » en tentant de proposer une déconfessionnalisation des institutions et en insistant sur l’unité et l’indépendance du pays tout en affirmant la nécessité d’un rééquilibrage des institutions. 

On ne peut aujourd’hui comprendre la nouvelle situation en recourant à des grilles toutes faites, ce qui obscurcirait l’analyse. Il n’est nullement possible d’évoquer les excès langagiers, les attaques et les contre-attaques des camps en présence sans se référer à la résolution 1559 du Conseil de Sécurité, mise en œuvre par la France et les Etats Unis, invitant la Syrie à évacuer le Liban.

Les césures sont trop profondes et les alliances sont extrêmement changeantes. Ainsi, Joumblatt, qui avait toujours soutenu la présence syrienne allait se retourner, à un moment donné, au détriment de toute logique, contre ses anciens amis pour se joindre à Amine Gemayel et exiger le retrait des troupes syriennes tout en insistant sur la responsabilité de Damas dans la mort de Hariri qui connut à plusieurs reprises les foudres du leader druze alors qu’il dirigeait le gouvernement.

Dans cet imbroglio libanais où les excès de langage, les anathèmes, les rebondissements et les retournements d’alliances ont pignon sur pratiques et discours politiques, les interventions extérieures sont multiples et orientent l’échiquier politique. Américains, Français, Saoudiens et Iraniens pèsent lourdement sur ces alliances contre nature des formations politiques en présence et contribuent à la mise en œuvre de formations discursives antagoniques. Israël est le lieu perturbateur et l’élément central de toute production discursive.

C’est justement pour cette raison que le discours développé par les médias occidentaux et israéliens diabolisait la Syrie, usant d’un langage caractérisé par l’emploi de mots et d’expressions donnant à représenter ce pays comme l’ennemi, un lieu central de déstabilisation. La machine médiatique précède souvent les attaques contre un pays considéré comme hostile aux intérêts « occidentaux » dans la région. C’est ce qui fut fait avant l’intervention militaire contre la Syrie en 2015.  La presse accompagne l’empire dans son expédition guerrière, la justifiant et la légitimant en produisant un langage guerrier et un discours de diabolisation de l’ « ennemi » présumé.

Tout le monde savait que la Syrie dirigée par un autocrate réprimant toute opposition serait l’autre pays arabe qui allait connaître une profonde déstabilisation après l’Irak. Malgré les tentatives de Damas de se rapprocher de Washington en montrant patte blanche, l’actualité a fini par la rattraper malgré elle. Les accusations, trop légères, contre le gouvernement et la Syrie, faites d’approximations et de jugements trop hâtifs, donnaient à voir des constructions médiatiques, cherchant par tous les moyens à faire tomber le « pouvoir » actuel et à décrédibiliser Damas.

La presse européenne et américaine avait, après l’assassinat de Hariri[2], accusé le gouvernement syrien sans prendre le temps d’enquêter sur le terrainIl faut savoir que la veille de son assassinat, il déclarait à un journaliste du quotidien paraissant à Beyrouth, Essafir, qu’il privilégiait des relations d’amitié avec la Syrie. Le milliardaire El Hariri, fils d’ouvrier agricole de Saida, qui va devenir le propriétaire d’un grand empire médiatique, n’a jamais coupé les ponts avec Damas. Bien au contraire, en 1992, c’est grâce aux Syriens qu’il accède au poste de premier ministre qu’il tentera de quitter à trois reprises en 1994 et 1995 en déposant sa démission, mais chaque fois, El Assad réussissait à le convaincre de rester. Dans son rapport annuel de 1997, l’organisation Reporters sans frontières considérait Hariri comme un chef de gouvernement inféodé à la Syrie : « Sous couvert de donner un cadre légal à l'audiovisuel libanais, le gouvernement Hariri a, sous l'œil bienveillant de Damas, procédé à une répartition des fréquences, qui s'est faite au bénéfice des principaux leaders politiques du pays ; il a, par là même, interdit à l'opposition de posséder radio ou télévision ».

L’ancien chef du gouvernement célébré après sa mort par toute la classe politique, anciens adversaires et ennemis jurés se muant en « amis », a justifié toutes les positions et tous les discours contradictoires. Pouvoir et opposition usant souvent d’un langage excessif s’étaient partagé un cadavre qui semblait paradoxalement à la fois diviser et unifier un pays en guerre latente. L’exclusion paraît être l’espace commun des responsables politiques libanais qui ont les uns et les autres pactisé à un moment de leur Histoire avec une Syrie trop marquée par ses retournements d’alliances et sa propension à semer la division pour s’imposer comme lieu arbitral d’une scène politique libanaise traversée par d’inexplicables luttes de tranchées et de graves blessures historiques.

La Syrie devait-être le premier pays visé par une tentative de transformer radicalement la carte géopolitique du Moyen Orient. La résolution 1559 n’était qu’un prétexte pour affaiblir et fragiliser Damas qui ne cessait de donner en vain des signes de bonne volonté à une Maison Blanche qui avait classé ce pays dans la catégorie des « infréquentables ».

L’enjeu libanais est extrêmement important dans la mesure où il met en jeu la carte du conflit israélo-arabe. C’est pour cette raison que de nombreux observateurs trouvent peu sérieuse l’idée consistant à l’époque à suspecter Damas dans l’assassinat de Hariri. La Syrie a toujours manigancé certaines affaires, en faisant et en défaisant les alliances, et en cherchant à noyauter le jeu politique libanais, mais toute implication dans la mort de l’ancien premier ministre semblait exclue, illogique et trop peu rationnelle, notamment dans les conditions politiques de l’époque.

Rafik el Hariri, cet ultra-libéral a opéré une grande politique de privatisation (services publics, eau, électricité, télécommunications, aéroports, ports) et a voulu faire du Liban une sorte de « Singapour du Proche Orient » pour le reprendre. Il a été fortement critiqué et même suspecté d’être impliqué dans des scandales financiers et de favoriser ses entreprises dans la reconstruction du pays. Il était très proche des Saoudiens. On se souvient de la mésaventure  de son propre fils Saad el Hariri, devenu premier ministre en novembre 2017  et l’intervention du président français, Emmanuel Macron.  

Au Liban, scandales, polémiques et règlements de comptes marquent la vie politique. Le pouvoir central est très faible.  Le ton est souvent discourtois. D’ailleurs, un peu comme dans tous les pays arabes, la notion de partis reste traversée par des contingences tribales, ethniques et religieuses. C’est ce qui donne à voir une « classe » politique, peu encline à développer des sujets sérieux ou à favoriser la mise en œuvre de projets idéologiques. La mosaïque humaine provoque de profondes tensions et préfigure les graves césures qui caractérisent une société condamnée à ressasser les temps nostalgiques du Liban d’avant 1975 et à regarder impuissante le partage de l’Etat par des féodalités et des groupes d’intérêts communautaires.

L’Etat est l’otage de communautés religieuses faisant et défaisant les conflits au gré des intérêts et des alliances se construisant sur des réalités flasques et des discours en porte à faux avec une impossible unité que l’hymne national n’arrive pas encore à souder. Les bégaiements de l’Histoire font le reste.La corruption légalisée, du fait de l'existence de micro-Etats gérant, chacun à sa manière, son territoire dans un pays-marché, dollarisé à l'extrême, une économie en berne et une livre en chute libre. L'effondrement de l'économie, le "kidnapping" par les banques de l'argent des déposants, la régression sociale et culturelle sont des éléments graves contribuant à la déliquescence d'un pays placé entre lame et lamelle.

L’assassinat de Rafik Hariri n’était pas une première. La liste est longue. Un ancien premier ministre avait déjà été assassiné dans les mêmes circonstances. C’est Rachid Karamé qui, après avoir démissionné le 4 mai 1987 fut victime d’un attentat moins d’un mois après, le 1 juin de la même année. D’autres personnalités de premier plan ont connu le même sort : Kamal Joumblatt, Gemayel. Les assassinats et les attentats, certes peu nombreux ces dernières années, n’ont pas encore déserté le territoire. C’est dire que les choses se passent entre lame et lamelle, tellement les passions sont fortes et traversées par des brins de souvenirs trop peu heureux faits de conflits continus et de crises à répétition comme ces accrocs de 1997 opposant les présidents de la République, Elias Hraoui (1925-2006) et du Parlement, Nabih Berri (chef du parti Amel, chiite), soutenu à l’époque par la Syrie. La réalité, fort complexe, est marquée par de possibles ruptures et d’étonnants retournements.

 

[1] Walid Joumblatt, né en 1949, appartient à la famille aristocratique druze, Joumblatt qui dirige depuis fort longtemps cette communauté, ce serait après le 17ème siècle. Il est connu pour ses changements d’alliances et sa volatilité politique.

[2] Alors que selon la presse internationale et les révélations d’hommes politiques « occidentaux », Saad Hariri avait été séquestré en novembre 2017 par l’Arabie Saoudite à Riad, le prince héritier saoudien, Mohamed Ben Salmane lui avait imposé de démissionner en direct de son poste de premier ministre. C’est grâce à la France qui avait dépêché son ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian à Riad que Hariri avait été libéré. Cet épisode montre l’importance qu’accorde la France à son implantation au Liban et à son poids politique, compte tenu des accointances historiques.

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