Aux origines de la rencontre du Liban avec l'Europe

C'est surtout au dix-neuvième siècle que le Liban fait la rencontre avec l'Europe et la France, ne supportant plus la présence ottomane. Une lecture des conditions d'émergence des formes de représentation européennes, révélant les grandes faiblesses du « pacte national » de 1943, à l'origine du système confessionnel fait de « micro-États », engendrant un « État central » très fragile.

Beaucoup de gens ne connaissant pas l'histoire ancienne des relations franco-libanaises ont été surpris par la promptitude de la France à intervenir, proposant son "aide". On se souvient que lors de l’enlèvement de Saad el Hariri à Riad, c’était le président Macron qui avait réglé le problème. Aujourd’hui, avec cette catastrophe qui frappe ce pays, il décide de se déplacer sur place et rencontrer les dirigeants politiques d’un pays très fragile. On ne peut comprendre ces attitudes que si on entreprend une plongée dans l’Histoire du Liban et du Moyen Orient. Cela remonte essentiellement au dix-neuvième siècle. Les Arabes du Machrek découvraient l’altérité européenne, notamment avec l’expédition de Napoléon (1798-1801) et les différentes missions envoyées par le vice-roi d’Egypte, Mohamed Ali Pacha, en France dans le but de reproduire le système français en Egypte qui emprunta le système de gouvernement jacobin et les différentes formes de représentation européennes.

Le dix-neuvième siècle a permis aux Arabes du Machrek de s'interroger sur leur présent, de s'organiser en associations et de revendiquer une autre manière de vivre, c'est-à-dire l'autonomie ou l'indépendance. Les choses devinrent claires pour de nombreux réformateurs qui voulaient en finir avec le régime ottoman et décider librement de leurs choix et de leur devenir. La présence turque devenait de plus en plus intolérable. L'Europe semblait fasciner certaines élites qui voyaient en elle une sorte d'ersatz à la présence ottomane dont elles commençaient à contester les pouvoirs et à dénoncer les décisions répressives et le mépris affiché à l'égard des Arabes. La langue arabe était marginalisée, les postes-clés de l'administration et de la politique étaient dirigés par les Turcs qui pouvaient se permettre toutes les fantaisies et les lubies.

En Syrie ou bilad Cham qui comprenait alors le Liban, la Jordanie et la Palestine, commençait à se développer une conscience nationale. Les élites s'organisaient et animaient des clubs politiques. Les cafés se transformaient en autant de lieux d'opposition au régime en place. Les relations qu'entretenaient les Syriens avec les Européens et les Américains favorisaient cette prise de conscience qui allait provoquer des réactions violentes des dirigeants turcs.

Les liens établis par les missionnaires chrétiens venus d'Amérique et de France avec les Libanais qui ont, les premiers, adopté les formes de représentation « occidentales » étaient très solides. De nombreuses écoles ont été ouvertes par les Missions européennes. Les Maronites prenaient en charge un enseignement en arabe à côté de la langue turque obligatoire et animaient certains cercles politiques semi- clandestins. Des groupes de Libanais étaient envoyés poursuivre leurs études en Europe. Les Syriens, grâce à certains dirigeants turcs plus ou moins ouverts et séduits par les idées libérales de l'Europe, accueillirent sans trop de résistance les formes de représentation européennes.

Le sentiment national commençait à gagner de grands pans de l'élite qui, divisée, cherchait à mettre en œuvre une entreprise nationale de mobilisation sociale. On trouvait ici et là des "intellectuels", surtout des chrétiens, qui militaient pour la prise en charge totale des valeurs occidentales et d'autres, essentiellement musulmans, voulaient créer une synthèse entre les idées de l'Occident et de l'Islam. Le débat autour de cette question se caractérisait parfois par une grande violence qui mettait face à face les deux courants dominants de la société syrienne.

Les différentes missions catholiques et protestantes en Syrie et l’expédition de Napoléon (1798-1801) ont permis aux Arabes de cette région de se familiariser avec l'Europe et de connaître un certain nombre d'éléments de leur culture. Une autre réalité finit par décider certaines élites à se rapprocher davantage des Européens et à solliciter leur aide : le rejet de la présence ottomane déclinante. Ce choix n'était pas facile à prendre d'autant que l'Europe était également un facteur de crainte. Mais, pensait-on, leur alliance avec l' « Occident » les aiderait à se débarrasser définitivement des Turcs viscéralement haïs par les populations autochtones qui acceptaient mal les injustices criardes régissant les relations dans la cité.

Il y avait une sorte de rapport complexe qui alternait entre la fascination et la répulsion. Au Liban, le courant pro-européen était très fort et soutenu par une puissante communauté chrétienne qui cherchait par tous les moyens à mettre fin à la tutelle turque et à favoriser une certaine présence européenne. L’adoption des formes européennes par des pays comme l’Egypte, le Liban ou la Syrie allait pousser les lettrés à adopter ces structures. Certes, ces Etats n’avaient pas emprunté la langue française, mais reproduisirent les différents appareils idéologiques (école, justice, arts…) et répressif (police, armée). Les élites étaient très séduites par le mode de vie français et les formes culturelles et scientifiques. On reproduisait discours, vêtements, architecture…

Il n’en demeure pas moins que toute rencontre est marquée par le primat de l’appareil européen. La culture native est forcément, dans un contexte de domination, broyée par les structures agissantes ou dominantes qui investissent l’imaginaire social et mettent en œuvre de nouvelles formations discursives contribuant à l’émergence de nouveaux langages et de nouveaux signes. Même les lieux de l’altérité subissent, suite à ce processus d’assimilation, de profondes transformations. Le monde est, dans un contexte de domination coloniale ou impériale, prisonnier des structures dominantes et investi par les profondes traces du discours conquérant. Le colonisé est ainsi condamné à admettre la puissance de l’Europe, appelé à utiliser ses ingrédients dans la culture de l’ordinaire tout en restant amarré quelque peu à des traces de la culture autochtone qui perd progressivement de son aura et de son influence.

L’influence française investissait les structures politiques, culturelles et économiques au Machrek. Il est évident que les voyages en Europe, l'ouverture de centaines d'écoles par les missionnaires, le rejet de la présence ottomane et les contacts permanents avec l'Europe ont favorisé l'installation de ce discours profrançais, sous-tendu par des profonds relents idéologiques.

Il faut aussi signaler que les grands changements qui ont eu lieu au dix-neuvième siècle ont libéré la parole et permis aux élites qui ne pouvaient plus supporter le féodalisme mamelouk et la répression turque de revendiquer la construction d'un Etat centralisé et un développement équilibré qui ferait participer les populations autochtones à toutes les actions et rendrait sa place de premier plan à langue arabe supplantée par le turc, langue obligatoire. C’est ainsi que de nombreuses réalisations allaient voir le jour. Elles vont profondément marquer la société.

En 1847-48, la première pièce de théâtre, El Bakhil (L’Avare) est jouée à Beyrouth par un certain Maroun An Naqqash. En 1859, Khalil el Khouri créa le premier périodique privé arabe, Le jardin des nouvelles (Hadiqat el akhbar). De nombreux autres organes d'informations furent créés par la suite : les frères Takla donnèrent naissance en 1876 à l'emblématique Al Ahram (avant d’être repris au Caire); Jurgi Zaydan (1861-1914) créa Al Hilal en 1892 dans lequel il publia, entre autres, ses romans largement influencés par Alexandre Dumas père et Walter Scott.

La presse joua un rôle extrêmement important dans la prise de conscience nationaliste, le débat d'idées et la transformation de l'outil linguistique arabe libéré de ses scories et de ses tournures emphatiques et archaïques. C'est dans les organes d'information que se développaient des tribunes politiques et s'exprimaient différentes tendances politiques et idéologiques. Elle favorisa l'émergence d'embryons d'une intelligentsia de type "moderne" et permit l'organisation de sérieux débats qui mirent en exergue le conflit latent entre les "traditionalistes" et les "modernistes".

Les Missions catholiques et protestantes ont ouvrert de nombreuses écoles. Ce qui était important à souligner, c'est le fait que les Maronites assuraient l'enseignement en arabe, à côte du turc obligatoire. Les deux grandes familles Al Boustani et al Yaziji qui rivalisaient sérieusement dans le domaine culturel créèrent leurs établissements scolaires et tentèrent de mettre sur pied un enseignement ouvert aux sciences modernes tout en étant très lié aux techniques linguistiques "traditionnelles". Boutros el Boustani fonda el medrassa el watania (L'école nationale) en 1863. Les Britanniques, les Français et les Américains ont créé plusieurs écoles. Leur objectif était clair : mener un travail d'évangélisation et d'occidentalisation des esprits.

L'école était la base essentielle de leur politique. Cette école marquée par l’empreinte religieuse, catholique ou protestante, ne put finalement engendrer la mise en œuvre d’un discours autonome, provoquant de profondes césures et de perpétuelles blessures et condamnant les élites à être prisonnières de l’empreinte du discours religieux. Ce qui avait davantage renforcé les conflits de types religieux et ethniques, à l’origine de nombreux conflits.   

L'université de Beyrouth est inaugurée en 1866. Apparurent également, au milieu du dix-neuvième siècle quelques associations culturelles qui contribuèrent, grâce à leurs activités scientifiques, à éveiller les consciences, à organiser des rencontres et à promouvoir un important élan culturel qui traversa toute la vie sociale et politique. On peut citer, entre autres, l'association syrienne des Arts et des Sciences, le groupe scientifique et l'Académie orientale.

La France devenait un espace extraordinaire de fascination et de séduction. Au retour, on décrivit, avec le menu détail, leurs découvertes et leurs expériences et appelèrent leurs dirigeants à recopier le modèle européen.

C’est en 1920 que le gouvernement français avait décidé de créer l’Etat libanais, puis par la suite, la France sera mandatée par la Société des Nations (SDN) pour diriger ce pays qui allait recouvrer son indépendance et adopter sa première constitution, calquée sur celle de la IIIème République, le 23 mai 1926. Bien avant, en 1916, les accords franco-britannique, Sykes-Picot avaient conclu au dépeçage de la Syrie d’alors comprenant la Syrie et le Liban.

 En 1943, un « pacte national », non écrit, est adopté par les parties en présence, les Maronites et les Sunnites, attribuant les postes de président de la République, de Premier ministre et de président de l’assemblée à un Maronite, un Sunnite et un Chiite et des quotas à différentes fonctions mettant en place un système confessionnel fragile. Ainsi est consacré un régime confessionnel, avec 17 confessions reconnues. C’est finalement le pacte de 1943 qui prit le dessus sur une constitution de 1926, amorphe, qui ne pouvait concerner un Etat qui n’existait pas. La France ne se retire officiellement du Liban qu’en 1946 tout en gardant des liens très forts avec les parties chrétiennes, mais aussi avec d’autres forces politiques. Ce pacte qui n’a fondamentalement pas changé demeure aléatoire d’autant qu’il se fonde sur le recensement de la population de 1932, jamais refait pour ne pas envenimer encore davantage les conflits intercommunautaires. Un intellectuel libanais avait, en mars 1949 publié un article dans le quotidien L’Orient, donnait à cerner le « pacte » de 1943 : « Le Pacte national porte en lui les contradictions qui rendent tout gouvernement impossible. Ni Occident, ni arabisation, c’est sur un double refus que la chrétienté et l’islam ont conclu leur alliance. Un État n’est pas la somme de deux impuissances et deux négations ne feront jamais une nation. ». Il a été arrêté juste après, pour avoir exposé un point de vue qui semble encore d’actualité.

Si dans la constitution de 1926, le français était, au même titre que l’arabe, une langue officielle, juste après, notamment après 1943, son statut a changé, il est stipulé qu’ « une loi déterminera ultérieurement les cas où il sera fait usage de la langue française ».  

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