IL Y A 12 ANS DISPARAISSAIT LE GRAND POÈTE PALESTINIEN, MAHMOUD DARWICH

Il y a douze ans, le 9 août 2008, disparaissait le grand poète palestinien, Mahmoud Darwich, l'icone de la Palestine. Ici, un portrait de cette figure emblématique, son parcours, ses combats et sa poésie

Je m’arrête à ce constat pour parler d’un poète, d’un « nuage amoureux » pour reprendre Nazim Hikmet d’un poète qui a toujours porté dans ses multiples déplacements une valise particulière, la Palestine qu’il a connue en 1941, puis s’est égarée avec le soutien de ce qu’on appelle communément la « communauté internationale », poussant Mahmoud à l’exil et à un spleen infini, depuis cette année tragique de 1948 qui a vu tout un peuple accroché aux basques d’une Histoire virtuelle et d’un Temps marqué du sceau d’un mythe paradoxal. Darwich, c’est un territoire comme identité, l’exil comme un lieu de mémoire, une mort vaine, une maison squattée, des peines de prison sans fin et un espoir infini, un sourire toujours présent.  

Mahmoud, expulsé de chez lui, vivant clandestinement, pas loin d’une demeure volée, il écrit, les mots lui permettent de reconstruire l’espoir, une certaine blancheur sans neige trop marquée par des nuages qui expriment la splendeur d’un âge majeur à venir. En 1960, à l’âge de 19 ans, il publie son premier recueil de poésie, Asafir bila ajniha (Oiseaux sans ailes). Je ne sais mais l’oiseau est toujours présent, comme l’olivier qui expriment la liberté désirée et la paix possible. Emile Habibi, le grand romancier palestinien, a appris à Mahmoud à conjuguer le temps présent aux instances futures, à des moments à venir avec des oiseaux recouvrant enfin leurs ailes. Quand décédé Habibi (Péchés oubliés, sombre relation du retour d'un Palestinien dans sa ville natale ; Soraya fille de l'ogre, où la réapparition d'une sauvageonne est le prétexte à l'exploration d'un exil intérieur ; Les Aventures extraordinaires de Sa'îd le peptimiste, petite chronique de l'absurdité quotidienne) en 1996, il a tenu à assister à ses funérailles.

Le poète se met à écrire dans des journaux tout en écrivant des textes littéraires, disant la patrie perdue à récupérer, comme Lorca, Samih el Qacem ou Neruda, collectionnant les peines de prison. Puis en 1964, un texte fait l’effet d’une bombe, Rameaux d'olivier (Awraq Al-zaytun), qui fait penser au discours de Yasser Arafat à l’assemblée générale de l’ONU en novembre 1974 signé d’ailleurs par Mahmoud : « Aujourd’hui, je suis venu porteur d’un rameau d’olivier et du fusil du combattant de la liberté. Ne laissez pas tomber le rameau d’olivier de ma main ». Et puis ce texte très beau, à l’époque, comme une réponse au déni d’identité, il plonge volontairement dans un moment d’ironie et d’appartenance qu’explique d’ailleurs Fanon, « Identité » (بطاقة هوية) : «   سجل انا عربي و رقم بطاقتي خمسون الف و اطفالي ثمانية وتاسعهم سيأتي بعد صيف فهل تغضب؟).

Mahmoud Darwich qui a vu la maison de sa famille spoliée, restera clandestinement SDF, avec comme voisins, des oliviers et des figuiers, des rêves de verdeur, luttant et se battant, par les mots et le combat politique, il est emprisonné, réemprisonné, il en rit de la débilité du geôlier qui ne sait pas qu’il est mentalement aliéné, alors que lui est libre, le sourire en bandoulière. En 1970, il est encore condamné pour avoir tout simplement écrit des textes jugés attentatoires à « la sécurité de l’Etat », il s’installe pour un temps à Moscou, puis un peu partout, avec comme bagages, une valise, une identité volage et un rêve fou d’un « retour au pays natal ». Il écrit dans de nombreux journaux, avant de créer sa propre revue, un espace culturel et littéraire de référence, El Karmel.  

Darwich qui est un poète au sens plein du terme, qui connait tous les espaces poétiques a évoqué dans ses textes, la Palestine, le combat de ses frères, l’amour et le désir. Il cisèle les mots avec une extraordinaire maitrise et une extraordinaire sensibilité. Entier, profondément sincère et franc, ce paysage humain qui n’aime pas tricher, dit les choses sans chercher à dissimuler ses colères et ce regard clair comme l’eau de roche. Un grand amoureux en sursis, il aimait passionnément la vie, les choses ordinaires et la Palestine. Il décide, lui de rejoindre l’OLP début 1980, apprécié de la plupart des dirigeants palestiniens, notamment Habbache du FPLP (Front Populaire pour la Libération de la Palestine), Hawatmeh du FDLP (Front Démocratique pour la Libération de la Palestine) et Ahmed Jibril (FPLP-CG). En 1982, du 13 juin au 12 août, ce sont les bombardements  et le siège israéliens de Beyrouth contre les Palestiniens et la résistance qui font des milliers de morts dont des intellectuels. Il y était. Il écrira d’ailleurs un très long poème, Qasidat Bayrut ( قصيدة بيروت).

En 1983, je le rencontre à Alger, avec d’autres poètes et intellectuels palestiniens et arabes, il était, certes, marqué par cette douloureuse expérience, mais il avait énormément d’espoir, lui qui, quelques années après allait devenir membre du comité exécutif de l’OLP. En 1993, il décide de claquer la porte de l’OLP après les accords d’Oslo, d’ailleurs dénoncés par d’autres poètes comme Samih el Qasim, Azzedine Menasra et des penseurs de la trempe d’Edward Said et de Mustapha Al Barghouti qui estimaient que c’était tout simplement un « reniement ».

Le poète, n’arrêtait pas de sourire comme s’il cherchait à attraper la lumière.  Marcel Khalifé a raison de dire que ses textes étaient tellement beaux qu’ils pouvaient neutraliser un régiment de soldats. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison qu’il a chanté certains de ses poèmes. Je me souviens de nos trois rencontres à Damas, en compagnie de l’homme de théâtre algérien Alloula, Alger en 1983 ou à Paris où il ne cessait pas, alternant calme olympien et colères magistrales, de décrire sa Palestine et la « trahison » des dirigeants arabes trop collés à leurs fauteuils de chefs-liges.

Il admirait, de manière extraordinaire, les écrivain algérien, syrien et palestinienKateb Yacine et Saadallah Wannous et Emile Habibi, l’auteur de l’excellent roman, « L’optissimiste » qui raconte l’histoire d’un personnage singulier, Saîd, tantôt fortement marqué par un pessimiste impossible tantôt par un optimisme béat qui fait penser à Candide. Il a tenu en 1995 à assister aux funérailles de cet auteur, retrouvant ainsi sa terre spoliée, toujours sous occupation et ses oliviers, rappelant le fameux discours empreint de poésie et d’une certaine effusion lyrique d’Arafat à l’assemblée générale des Nations Unies, texte rédigé par Mahmoud Darwish.

Mahmoud Darwish aimait rire, parler de tous les sujets, mais n’oubliait jamais sa condition d’exilé perpétuel, il disait sa mal-vie et ses espérances de très belle manière à Samih el Qasim dans des correspondances épistolaires parues, il y a à peu près deux décennies dans l’organe du FDLP, El Hourriyeh. Il était libre, comme tous les vrais poètes, comme Abou Nouas, Aragon, Neruda et Hikmet dont il admirait le parcours et leurs textes. Le poète est déjà loin, rejoignant ainsi le grand Mou’in Bsissou, emporté lui aussi, par ce foutu arrêt cardiaque et partageant, comme lui, l’amour des belles choses et les mots de la résistance. Les deux poètes pensaient avoir vaincu la mort à tel point que Darwish avait intitulé un de ses textes « Mort, je t’ai vaincue ».

En 1983, j’ai vécu une soirée mémorable, en compagnie de ces deux poètes et d’un autre grand auteur, aujourd’hui, professeur dans une université d’Amman, Azzedine Menasra, qui a tant chanté Jaffra, bellement repris par notre ami Marcel Khalifé. La veille, il avait clôturé le conseil national palestinien (CNP) avec une « confrontation » poétique le mettant face à son ami Mou’in Bsissou. Chaque poète avait ses supporters. Il avait dit son texte-manifeste, Madih al-dal al'ali (بحرٌ للنشيدِ المرِّ. هيَّأنا لبيروتَ القصيدةَ كُلَّها بحرٌ لأيلولَ الجديدِ. خريفُنا يدنو من الأبوابِ...). Applaudissements, cris et gesticulations ponctuaient cette rencontre singulière. Tous les dirigeants palestiniens étaient là, suppportant l’un ou l’autre, avec force gesticulations. Le plus grand allié de Darwish était El hakim, Georges Habbache. C’était beau.  C’est ici que Darwish lut pour la première fois, « Beyrouth, Le masque est tombé ». J’ai eu la chance d’être présent, couvrant le CNP pour Algérie-Actualité. Ce poème dit ici était une sorte de réaction poétique à la tragédie de Beyrouth de 1982.

Comme c’est beau d’écouter ses textes dits avec une beauté rare par le grand Marcel Khalifé, Khaled el Habr, Majda Erroumi ou Ahmed Qa’bour, ils disent la terre à retrouver, l’espoir jamais répudié, la solitude et l’exil. De nombreux textes de Darwich ont été mis en musique aux Etats-Unis, en Allemagne, en France et ailleurs.   

Ce poète intégral, marqué trop tôt par les nécessités de la résistance et les jeux ludiques de la poésie, ne cessant de dire les lumières à éclore aurait aimé, lui aussi, déclarer, à l’instar de Neruda, qu’il avait pleinement vécu, il a vécu ses dernières années à Ramallah, avec les gens de son propre peuple, ses frères de toujours… Il était d'une grande ouverture, lui, l'ancien militant du parti communiste israélien et ami de figures de la gauche comme Avnéry, Amos Gitai, Beenboïm, Eyal Sivan et Shlomo Sand et bien d'autres. Ce n’est pas pour rien que lors de son discours à l’assemblée générale de l’ONU le 23 septembre 2011, il a cité un poème de Mahmoud Darwich :

Debout ici. Assis ici. Toujours ici.

Éternels ici. Nous avons un seul but, un seul :

Être.

Après quoi, nous divergerons sur tout :

Sur le dessin du drapeau national

(Tu seras bien avisé, mon peuple vivant, si tu choisis l’emblème de l’âne simple),

Et sur les paroles de l’hymne nouveau

(Tu seras bien avisé si tu choisis une chanson sur les noces des colombes),

Et sur les devoirs des femmes

(Tu seras bien avisé si tu nommes une femme à la tête des services de sécurité),

Et sur les pourcentages, le public, le privé,

Sur tout. Nous avons un seul but :

Être...

Après quoi chacun aura toute latitude de choisir.

 

 

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