FIDEL CASTRO, UN FLEUVE VOLCANIQUE

Un regard subjectif sur Fidel Castro, une lecture donnant à voir un homme issu de la bourgeoisie qui aurait pu devenir écrivain, comme tous ses amis, Neruda, Carpentier, Aragon ou Marquez...

Castro, Un fleuve au sourire fait de gaieté

Fidel Castro, je ne sais pas comment et à quel âge j’avais découvert cet homme, qui aimait les écrivains et les artistes. Peut-être quand il était passé dans ma ville natale, Collo, qui a quelque ressemblance avec les petites villes cubaines, en visite officielle en 1972, en compagnie du président de l’Algérie Houari Boumediene, sur le Boulevard des Arcades, les bruits de sa visite était arrivée à l’oreille discrète qui cherchait à savoir qui était cet homme tant célébré à l’époque. C’était 1972. « Casse-croute », n’arrêtait-on pas de scander son nom, mes corrections n’en faisaient rien.

Mais je sais aussi que, déjà, au lycée, en seconde, j’avais lu Citations de Fidel Castro (Editions du Seuil, 1968) qui me permettait de cerner quelques éléments de son parcours et d’admirer ce personnage, cet intellectuel qui avait, malgré lui, emprunté les contours de la politique pour se débarrasser de la dictature de Batista soutenue par l’Amérique qui faisait de Cuba un de ses lieux de jeux et d’indignité.

Mon frère ainé me parlait aussi du passage de son ami et compagnon de route, le Che en 1963 et de leurs offres à Alger, d’ailleurs, c’est durant cette période que les premiers médecins cubains allaient débarquer pour soigner leurs « frères », encore trop pauvres. Alger disposait d’un budget rudimentaire. L’aide des amis, Yougoslaves, Cubains, Russes et d’autres pays, étaient primordiale. Il y avait aussi des professeurs français, italiens, égyptiens, espagnols et autres qui enseignaient à l’université d’Alger. Le Che qui devait visiter Alger pour quelques jours en juillet 1963, il était ministre de l’industrie de Castro, restera plus de trois semaines, assistant à une pièce de théâtre « 132 ans » de Ould Abderrahmane Kaki et sillonnant le pays, la Kabylie, prend part à une opération de déminage à la frontière algéro-marocaine, il fut même victime d’un accident de voiture alors qu’il était en route, le conducteur avait perdu la vie.  

Le rapport entre Alger et la Havane était fort. Beaucoup d’Algériens appréciaient le combat contre le dictateur Batista. Castro et ses compagnons, Guevara en tête, ne pouvaient admettre que l’Amérique Latine soit la proie des dictatures militaires et des entreprises américaines. Ils avaient réussi à forger une image autre mettant en pièces cette caricature d’une Amérique Latine passive, joueuse, donnant à voir des populations prêtes, malgré la féroce répression des dictatures en place, à changer les choses.

Fidel Castro devait quitter beaucoup plus tôt le pouvoir, aimait-il dire, si le blocus n’avait pas autant duré. Issu d’une famille bourgeoise et intellectuelle, il lisait beaucoup. C’est pour cette raison qu’il aimait être en compagnie des intellectuels et des écrivains. Il entretenait d’excellents rapports avec l’intellectuel algérien Mostefa Lacheraf (arrêté par les forces coloniales en 1956) qui aimait énormément l’Amérique Latine. Il avait d’ailleurs été ambassadeur dans ce sous-continent, en Argentine, au Mexique et au Pérou comme chef de mission et avait publié d’excellents articles sur ces pays. Pinochet a mis sur liste rouge son ouvrage L’Algérie, Nation et Société (Editions Maspero).

Je le voyais/vois écrivain, comme Marquez, Asturias ou Carpentier, qu’il enviait et qu’il admirait. Ils étaient ses amis. Il recevait de nombreux intellectuels, artistes et écrivains européens. Il appréciait beaucoup Daniele Mitterand qui lui rendait visite. Je ne sais pas, mais j’aurais aimé lire des romans qu’il n’a jamais écrits, lui qui a une grande culture littéraire et artistique. D’ailleurs, il avait dit que son rêve depuis qu’il était enfant, c’était de devenir romancier, lui qui avait lu tous les romans de Gabriel Garcia Marquez et d’écrire des essais historiques et littéraires. Je le vois bien esquisser les contours d’une lecture de l’œuvre de son ami, Gabriel Garcia Marquez ou parler sans fin de cet enfant adoptif, Diego Maradona, qui fut soigné par des médecins de Cuba qui a une médecine et un enseignement supérieur performants. C’est de cela que j’aurais aimé l’entendre parler, lui qui, dans ses entretiens, réussissait la gageure de dominer facilement son interviewer, comme lors de la fameuse rencontre avec le journaliste Patrick Poivre d’Arvor.  

C’est vrai qu’on dira beaucoup de choses, bonnes ou mauvaises, sur cet homme qui réussit à déjouer plus de 150 tentatives d’assassinat organisées par la CIA. Surtout maintenant, avec cette mode crasse de reniement et de révisionnisme marquée par cette mode néolibérale qui risque d’affamer les peuples. On parlera de déficit démocratique, alors que ce pays était la cible du plus inhumain blocus de l’Histoire de l’humanité. Castro avait aussi commis des erreurs, il pouvait peut-être, au-delà du développement économique, mettre en œuvre plus de libertés.

Fidel Castro, c'est quelqu'un qui a réussi l'exploit, malgré un blocus injuste, de faire vivre les Cubains, avec les moyens du bord, il ne dispose pas de grandes richesses naturelles, mais malgré cela, il réussit la gageure de permettre à ses Cubains de se soigner, d’aller à l’école et de manger normalement, malgré l’embargo dont Cuba était l’objet.

Je me suis toujours posé la question de savoir si un pays arabe ou africain avait vécu le même blocus que Cuba, que deviendrait-il ? L’exemple de l’Irak, par exemple, est tout à fait significatif. Je ne sais pas, mais chaque fois, que je lis Alejo Carpentier ou Fernando Ortiz, je m’imagine un pays vivant, joyeux dansant et chantant, avec des voitures et des bus, plusieurs fois remodelés, le rire toujours là, l’Algérien, Yasmina Khadra en avait parlé dans un de ses romans, Dieu n’habite pas la Havane, qui met en relation deux mondes, celui d’un passé révolu, caractérisé par la présence de nombreuses contradictions et un présent, certes festif et teinté de joie, mais restant néanmoins traversé par une certaine déception parcourue par les jeux de la corruption et du blocus américain qui condamne Cuba à une certaine fermeture.

Quand je lisais/lis les articles de presse s’attaquant à Castro et Cuba, évacuant le blocus américain, les attaques continues contre sa personne et son pays, je me dis où va ce monde qui soutient les coups d’Etat contre Evo Morales ou Hugo Chavez, par exemple, affublé du terme de « controversé », alors qu’il avait remporté quinze élections, et au Brésil, contre la Présidente élue, Dilma Roussef ou Lula, au Paraguay, en Bolivie.

Cuba est un pays en fête, un territoire où tout est recyclé, où l’intelligence se substituait à l’absence de matières premières. Alejo Carpentier en fait une description extraordinaire, une société, malgré les privations, est vouée à la fête et au sourire. Ses romans, La guerre du temps, La guerre des mondes et Le recours de la méthode donnent à lire un monde marqué par une certaine mélancolie, mais la fête est permanente, le combat contre les dictateurs est un lieu essentiel. Fernando Ortiz[1], ce grand anthropologue, a souvent donné à lire les origines culturelles de Cuba, mais aussi permis l’émergence d’un concept pour expliquer la question de l’identité, la transculturalité.

Cuba est une fête permanente, il sait qu’il est encerclé, mais il résiste. Cuba est devenu un lieu de pèlerinage, un espace touristique, ce qui n’était qu’une vaste salle de jeux s’est muée en un espace de fête et de vigilance permanentes. Marquez, Asturias, Aragon, Neruda, Nazim Hikmet et bien d’autres artistes et intellectuels vouaient une admiration sans faille pour cet homme qui lisait beaucoup et qui les aimait beaucoup lui aussi. Victor Jara, cette victime de Pinochet et des putschistes militaires chiliens disait de Castro dans un de ses textes qu’il était une lueur lumineuse dans un monde à construire.

Dans un monde travaillé par le discours néolibéral, c’est vrai que Sartre, Marquez, Castro, Allende, le travailleur transformé en simple objet, l’immigrant, le réfugié, n’ont plus de place. D’ailleurs, même le mot « impérialisme » est effacé, supprimé de ce nouveau dico qui gouverne le monde préférant redonner du sens au révisionnisme colonial et à la mort de l’homme, éludant toute conquête sociale.

Castro vit encore entre ses discours-fleuves, ses petits clins d’œil à Marquez, à Amado,  à Picasso et à l’autre, l’architecte brésilien, Oscar Niemeyer…

 

 

 

[1] Grand anthropologue cubain, Fernando Ortiz Fernandez (1881-1969) a produit des travaux extraordinaires sur une réalité flasque et fluide, l’identité, proposant à partir d’un travail sur la relation du tabac et du sucre à Cuba la notion de transculturation qui pourrait-être définie comme le processus menant une communauté à emprunter, volontairement ou involontairement, de nombreux éléments à la culture conquérante ou dominante. C’est à travers le questionnement des conditions démographiques, historiques et sociologiques et la mise en jeu des différentes forces sociales en présence qu’il donne à lire l’enchevêtrement et l’imbrication des cultures. C’est peut-être la première fois qu’un anthropologue arrive à mettre en relation l’identité avec les rapports sociaux et les différentes luttes sociales. Il substitue à la réductrice interculturalité, binaire, une logique transculturelle (quelques décennies après, Deleuze et Guattari parleront de rhizome).
Malheureusement chez nous, on connait très peu ce grand anthropologue et ethnologue qui redéfinit la notion d’identité longtemps prisonnière de lectures essentialistes en la mettant en relation avec le monde du travail. Son livre-phare, « Controverse cubaine entre le tabac et le sucre », paru pour la première fois à La Havane en 1940, puis réédité en 1963, avec 200 pages supplémentaires, préfacé par Bronislaw Malinowski a été publié chez « Mémoire d’Encrier » (Montréal,) en 1991. Ortiz a donc, bien avant Deleuze et Guattari, évoqué cette question d’identité marquée par les jeux sociaux et historiques. L’évolution d’Ortiz est surprenante : d’une posture équivoque à l’endroit du racisme, il se mue en grand chantre de l’antiracisme intégrant la dimension africaine dans l’identité cubaine.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.