AU NOM DE LA DEMOCRATIE, LA PENSEE UNIQUE…

Ce texte tente d'interroger les conditions de construction du regard porté par les Européens sur l'Afrique, les Arabes et l'Asie tout en donnant à lire la reproduction du discours colonial et la fabrication du consentement à laquelle participent médias et intellectuels. Le débat est monophonique, unilatéral, excluant le plus souvent toute entreprise plurielle et polyphonique.

Le débat-monologue est souvent fait de certitudes dans un monde où les plus forts imposent une façon de parler et de penser, de regarder les êtres et les choses et de construire constamment des images des autres. Cette altérité exclut des mondes, asiatique, latino-américain ou arabo-africain, considérés comme ne correspondant pas à la norme, leur norme et met en œuvre des catégories figées. C’est au nom de leur conception de la démocratie subvertie, muée en espace uniciste, marquée par la présence d’une vérité unique, relevant du religieux, qu’on impose, au nom d’une universalité biaisée, une seule conception du monde, les uns seraient « bons », les autres « ennemis de la démocratie », sans définir, à aucun moment, cette notion de démocratie. Le débat, c’est tout simplement accepter la parole légitime, juste et vraie. Toute parole différente serait peu sérieuse.

Les gens, conditionnés par le discours dominant, intériorisent des attitudes, des réponses et des comportements, reproduisant des « ordres » et des « évidences » allant dans le sens de l’« ordre naturel des choses », comme si le monde ne pouvait correspondre qu’à une seule vision, un seul ordre fait d’évidences et de constructions du dehors. Nous sommes en présence d’une lecture unilatérale, caractérisée par une certaine binarité représentant le monde à partir d’un centre qui considère les autres entités comme périphériques.

On peut parler d’hypertrophie du moi péjorant les autres attitudes perçues comme périphériques, condamnées à obéir aux instances du centre, détenteur de la vérité. Le vrai est souvent la propriété de celui qui s’autoproclame le centre imposant ses vues et sa manière d’être aux autres considérés comme des entités, obligées de se renier et d’assimiler le discours dominant, celui du plus fort, même si aujourd’hui d’autres puissances commencent à émerger comme la Chine par exemple qui exige, piégeant ses contempteurs, la stricte application des pratiques démocratiques et de la légalité internationale.

Aujourd’hui, la réapparition de la Chine et le retour possible de la Russie fragilise ce discours et met en œuvre la présence d’autres discours, pouvant donner la possibilité aux anciennes colonies de forger un discours autonome et de mettre en œuvre un autre regard. D’où la présence de conflits et des modifications au niveau des rapports de force.

L’Arabe et l’Africain sont souvent marqués du sceau de la négativité, affublés de qualification trop peu prestigieuses (fanatique, barbare, autoritaire, sauvage), ce qui serait tout à fait le contraire de l’ « Occidental » qualifié de « modéré », « civilisé », « libéral » et « ouvert » ou « tolérant ». Ces attributs donnant à lire la relation de domination qu’entretient l’ « Occident » avec les anciens pays colonisés fabriquent tout simplement un centre qui ne peut-être qu’Européen et une périphérie incarnée par le reste du monde. Ce qu’Alfred Sauvy avait désigné par « Tiers-Monde ». Ce discours européocentriste a toujours été porté par des écrivains et des intellectuels qui avaient d’ailleurs accompagné la colonisation et qui soutiennent, pour beaucoup d’entre eux, cette manière de voir le monde et les gens à partir de catégorisations particulières.  

Les écrits de Renan, Lamartine, Flaubert, Chateaubriand, Delacroix, Sylvestre de Sacy ont contribué justement à justifier cette bipolarité qui semble aujourd’hui assumée par un certain nombre d’intellectuels européens et américains, à l’instar de Samuel Huntington, Francis Fukuyama, Bernard Lewis, Zbigniew Brzezinski qui considèrent que l’hégémonie de la civilisation « occidentale » serait menacée par l’Asie et l’Islam.

La posture dominante semble partagée par de nombreux intellectuels qui reproduisent le discours colonial. Mohamed Arkoun, Alain Badiou et Edgar Morin mettent en relief cette question en considérant que, souvent, même les élites de gauche, reprennent consciemment ou inconsciemment ce discours péjorant les attitudes et les comportements des anciens colonisés et les réfugiés.  Nous sommes en présence d’un discours binaire, essentiellement marqué par la prédominance d’attitudes morales et subjectives, donnant à lire un regard manichéen. Le professeur de Paris Sorbonne, Mohamed Arkoun démonte les mécanismes du fonctionnement de l’altérité européenne marquée par une sorte de regard européocentriste et une construction chrétienne : « Les Français modernes, représentants des Lumières laïques, ont créé en Algérie le droit de l’indigénat conçu et géré par l’État républicain. L’Autre est ainsi vraiment l’étranger radical, qui ne peut entrer dans mon espace citoyen ou dans mon espace de valeurs religieuses et/ou démocratiques que s’il se convertit ou s’assimile, comme on dit encore à propos des immigrés ». Alain Badiou va dans ce sens en considérant que de nombreux intellectuels de gauche stigmatisent ouvertement les réfugiés et les immigrés ou tentent de les priver de parole en parlant en leurs noms.

Le monde d’aujourd’hui semble justement travailler par cette dualité, à travers la fabrication de l’ennemi et la mise en sourdine des « valeurs » démocratiques par les grandes puissances qui reproduisent sciemment la pensée unique et les pratiques coloniales, rejetant toute entreprise plurielle. Il est souvent fait appel à des socles fondateurs grecs pour justifier la « grandeur » et le prestige de l’ « Occident » qui est pluriel, alors que la Grèce qui n’a jamais été européenne, a été « inventée » (Jean Duvignaud) pour servir d’espace légitimateur, aurait, selon l’historien Cheikh Anta Diop, emprunté à l’Egypte ses différents savoirs : « l’Egypte est la mère lointaine de la science et de la culture occidentales... Autant la technologie et la science modernes viennent de l’Europe, autant, dans l’antiquité, le savoir universel coulait de la vallée du Nil vers le reste du monde, et en particulier vers la Grèce, qui servira de maillon intermédiaire . Il y a eu donc « transmission des valeurs culturelles et des connaissances d’Egypte en Grèce, et de la Grèce au monde »    

La présence de « civilisations » distinctes, idée sérieusement contestée par Naipaul, Edgar Morin ou Edward Saïd et par de nombreux autres intellectuels ne résiste pas du tout à l’analyse, surtout si on prend en considération les conflits internes qui marquent ces « civilisations ». C’est également dans ce sens que Claude Lévi-Strauss critique l’Idée d’inégalité des races (chère à Arthur de Gobineau), considérant que la notion de race n’était pas pertinente.

En « Occident », comme en « Orient » qui ne sont nullement des totalités, d’ailleurs réfractaires à toute définition sérieuse, des groupes politiques tentent de communautariser les rapports sociaux, favorisant une lecture essentialiste du monde, tantôt, on évoque une « Oumma », un « bloc arabo musulman » illusoires, une « colonie chinoise », un « Occident chrétien » ou « judéo chrétien » occultant les multiples secousses qui agitent cet ensemble très fragile, excluant la Russie par exemple, qui a une culture extrêmement riche qui a longtemps influencé les élites des pays « occidentaux. L’Orient et l’Occident s’exhibent comme deux entités qui s’entrechoquent, mais la réalité est différente.

De nombreux intellectuels récusent cette vision binaire, défendant l’idée d’entités hybrides, d’emprunts et de métissage. C’est le cas par exemple de Mohamed Arkoun, Edward Said, Tayeb Tizini, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Felix Guattari, Edgar Morin, Fernando Ortiz… Tout discours élaboré par un colonisé est condamné pour être accepté à être validé par l’ancien colonisateur. Toute parole devrait obéir aux canons de la culture dominante ; dans le cas contraire, elle serait considérée comme suspecte. Le dominé reproduit souvent la parole du dominant qui n’est pas forcément la plus adéquate.

DEL’INCONSCIENT COLONIAL ET LES ECRIVAINS, SOUTIENS DE LA COLONISATION CONTRE LA COMMUNE

Les écrivains qui avaient soutenu la colonisation allaient se liguer contre la commune de Paris de 1871, justifiant et défendant le discours de Versailles et de Thiers, exception faite de Jules Vallès. Zola, Sand, Flaubert, Gautier, Daudet, Leconte de Lisle, Taine, Renan...applaudissaient au massacre des communards. Tous les journaux, sauf Le cri du peuple, soutenaient Versailles et cherchaient à décrédibiliser la Commune. Zola écrivit un roman, La débâcle, s'attaquant aux communards alors que Jules Vallès défendit ces "petites gens" dans un roman intitulé L'insurgé. Emile Zola dont on cite toujours sa défense de Dreyfus prit position contre les communards en justifiant les massacres et les déportations de ces "gueux" et de ces "sauvages". Le même lexique employé pour qualifier les colonisés était employé pour nommer les communards. Un parallèle saisissant. C'est aussi durant cette grande révolte populaire que s'imposa une femme, Louise Michel incarnant, en quelque sorte, le combat pour la justice sociale.

 Le discours colonial fonctionne comme un inconscient, un langage particulier fait de domination et de péjoration des formations discursives des colonisés condamnés à reproduire le discours dominant qualifié de « civilisé » et « moderne ». De nombreux espaces intellectuels, politiques littéraires et artistiques sont otages d’un discours « occidental » péjorant leur culture et minorant leurs entités sociales et institutionnelles considérées comme peu crédibles.

Le regard européen qui est marqué par les jeux idéologiques se caractérise par une vision culturaliste qui fige le colonisé et l’autre installés dans une posture statique. L’inconscient colonial régit encore les rapports entre « colonisateurs » et « colonisés » et perpétue les rapports de domination. Ainsi, il faudrait avant tout tordre le cou à l’idée d’excessive singularité qui serait prompte à envisager la présence d’un ennemi virtuel et de séculariser les rapports interindividuels et collectifs. Il serait bon d’aller dans le sens des propositions d’un certain nombre d’auteurs qui ont tenté de revoir les réalités conceptuelles, à l’instar d’Ortiz, Foucault, Derrida, Deleuze, Glissant, Edward Saïd, Mohamed Arkoun…

Le langage est tout simplement une affaire de rapports de force, révélant les jeux de domination et donnant à lire des échanges inégaux déterminés par le poids symbolique et matériel des locuteurs. Le puissant qui occupe une posture dominante a le droit de définir les termes du contrat et à mettre en scène la parole tout en dominant l’espace territorial régi par sa propre logique. Le regard est donc conditionné par un rapport de forces et une hypertrophie du moi condamnant le dominé ou le prétendu tel à une posture de sujet passif, reproducteur du discours impérial. La parole est à sens unique. Tout est déterminé, construit par le regard du dominant qui fabrique son propre appareil conceptuel, mondialisé, et ses différents éléments conceptuels, « mondialatinisés » (Derrida).

Cette « division » du monde, certes traversée par l’Histoire, est fondamentalement alimentée par le discours politique dominant qui use de la peur de l’Autre, provoquant la poussée des extrêmes droites et du discours nationaliste dans le monde, réalités alimentant  différentes fractures qui ont endeuillé l’Europe, les centaines de milliers de déportés et de morts après la Commune de Paris de 1871, l’ère du fascisme et du nazisme, produits d’un « Occident », trop sûr de lui qui continue à permettre l’emploi d’un discours anhistorique. Sans parler des expéditions coloniales et de nombreuses dictatures soutenues. Sans aller jusqu’au Moyen Age et aux différentes tendances inquisitoriales caractérisant l’Histoire de l’Europe, comme d’ailleurs, il ne faut pas avoir peur de le dire, celle du « Monde arabe », trop négativement marqué par les différentes colonisations et les répressions continues de régimes illégitimes (ayant d’ailleurs provoqué la poussée de mouvements fascistes) trop bien soutenus par un « Occident » qui se souvient de la démocratie à des moments précis, c’est-à-dire en fonction de ses intérêts immédiats et de ses calculs géostratégiques. Ainsi, peut-être Berlusconi, quand il parlait de « Moyen Age » à propos des Arabes, pensait-il aux dirigeants arabes qu’il soutenait, trop éloignés de leurs populations, trop peu crédibles et trop peu légitimes.

CONDITIONNEMENT DU LOCUTEUR

Le locuteur a l’impression d’être autonome et de produire une parole libre, alors qu’il est prisonnier d’images construites qu’il ne fait que reproduire tout simplement. A partir de sa posture, investi d’attitudes faites d’« évidences », il use de constructions d’images et de stéréotypes, excluant toute pratique démocratique, tout en se proclamant de celle-ci, acceptant telle violence et la refusant quand elle ne va pas dans le sens des intérêts du producteur réel de la parole dominante. Il est l’otage passif de la machinerie médiatique qui construit le « bon discours », le « bon » ami, même s’il est brutal et cruel et incruste dans la tête l’idée d »un  « mauvais » et d’un « méchant » défini, déterminé.

Les machines médiatiques court-circuitent le débat public, orientant le discours des différents locuteurs, évacuant toute possibilité de la mise en œuvre d’une « opinion publique » neutre, autonome et tentant d’intérioriser un sentiment de domination dans le regard des colonisés et de puissance chez les colonisateurs, continuant toujours à reproduire les mêmes contingentements méthodologiques et épistémologiques, évitant toute possible remise en question. Ecrivains, journalistes, chroniqueurs et essayistes accompagnent souvent les gouvernants dans leur escalade dominatrice. Par exemple, durant la colonisation, beaucoup d’écrivains ont justifié et légitimé la colonisation par leurs écrits et leurs déclarations. Ces dernières décennies, des « philosophes » et des journalistes ont conseillé, justifié et parfois poussé les dirigeants de leurs pays à aller en guerre. C’est l’idée d’un « universalisme occidental » et d’une péjoration des autres cultures vues sous un angle trop peu prestigieux, contribuant à l’imposition de conduites et de schémas particuliers. D’ailleurs, Francis Fukuyama dans son ouvrage, La fin de l’Histoire, va dans ce sens, considérant que le monde finirait par adopter le libéralisme. Les locuteurs sont poussés à intérioriser des attitudes fonctionnant comme des structures inconscientes (Claude-Lévi Strauss) ou des habitus (Pierre Bourdieu).

Les rapports de domination sont soutenus par tout un travail de fabrication du consentement et de l’ennemi, souvent pris en charge par la machine médiatique, productrice d’images et de discours rabaissant davantage le colonisé et soutenant les représentations de type impérialiste et orientaliste. Les structures inconscientes constituent les lieux prédisposés d’emmagasinement de la parole des uns et des autres, des espaces latents, chacun porte les stigmates d’une construction mémorielle marquée par des siècles de tensions et de rencontres. Peut-être, pour le cas des Arabes, les croisades du XIème et du XIIIème siècle constitueraient un inusable lieu de mémoire, susceptible de fabriquer une image hostile de l’Arabe et du musulman. Alors que nous sommes au vingt et unième siècle. Le monde a changé, les rapports de forces également.

LE BIEN ET LE MAL, UNE REALITE BINAIRE

Le recours répétitif et à géométrie variable aux valeurs de la laïcité et à la loi de 1905, tronquée et orientée, qui fut le produit d’accords consensuels ambiguïse davantage le discours tout en révélant les intentions des médias et de certains intellectuels surtout quand il s’agit de viser une seule religion, l’Islam, vouée aux gémonies de l’exclusion.

La réalité binaire (le bien et le mal) dans le fonctionnement actuel des institutions semble correspondre à des fictions, des constructions, mettant en opposition la perfection et l’imperfection, le vrai et le faux. En politique, on use souvent de cette opposition dans le but de péjorer le discours de l’adversaire, le diaboliser. Le puissant impose ses valeurs et installe ses adversaires dans la case réservée aux « forces du mal ». C’est ce qu’entreprend, par exemple, l’Amérique. Ici, ces catégories sont élastiques, aptes au changement en fonction du contexte et de la conjoncture. Pour Spinoza qui tente d’expliquer cette distinction, le bien et le mal « ne désignent pas non plus rien de positif dans les choses, mais rien d’autre que des manières de penser ou notions que nous formons de ce que nous comparons les choses entre elles »

L’ancien colonisateur s’arroge, consciemment ou inconsciemment, tous les droits pour décider du comportement à tenir par l’ancien colonisé. Souvent, les gouvernants des pays du Sud, en mal de légitimité, font le dos rond et tentent de satisfaire les attentes du colonisateur. Le blanc reste toujours la référence. Ainsi, expliquent Nicolas Bancel et Pascal Blanchard : « Si l'on devait décrire le citoyen universel idéal […], le neutre est un homme blanc des classes moyennes et supérieures ». L’ « Occident » n’est pas une totalité hermétique, il est fait de forces plurielles et contradictoires, c’est un ensemble peu cohérent marqué par la présence d’éléments contraires.

Le regard est manichéen, caractérisé par la fabrication du « bon » et du « méchant », diabolisé et négativement présenté. La machine médiatique et l’appareil intellectuel participent activement à cette entreprise impériale qui fabrique le regard porté sur l’autre, éternellement perçu comme étrange et barbare. Le travail entrepris par les appareils médiatique et intellectuel dominant a pour fonction d’inculquer dans l’esprit du dominé ou de l’ancien colonisé le sentiment d’infériorité et de lui faire admettre sa domination et la supériorité des valeurs européennes qui, souvent, ne lui sont pas appliquées par le dominant. Ce rapport de domination travaille les relations « nord-sud ».  L’imaginaire social semble avoir intériorisé l’image négative façonnée sur l’Autre, un discours latent et des positions implicites.

C’est souvent une sorte de non-dit et d’implicite qui marque le discours trop sollicité par les différentes contingences historiques et religieuses et un imaginaire, produit de constructions fantasmagoriques et mythiques, donnant à voir une image déformée de celui qui ne vous ressemble apparemment pas. Jacques Derrida a bien raison de parler de la « déraison mythique » qui caractérise ce regard que se portent les uns sur les autres, s‘excluant et se niant. En « Occident » comme en « Orient », l’imaginaire collectif reste encore investi des marques historiques et d’une profonde paranoïa empêchant souvent toute communication, d’ailleurs biaisée par un particularisme outrancier. Ce discours comme semblent le regretter de nombreux intellectuels, est l’otage de la puissance médiatique, reflétant une profonde crise de l’illusion démocratique, d’une démocratie pervertie. L’Italie, ce n’est pas uniquement Berlusconi, en porte-à-faux avec l’Histoire intellectuelle d’une Italie et d’une Europe généreuse qui a donné d’extraordinaires noms en littérature, cinéma, théâtre comme Umberto Eco, Ettore Scola, Federico Fellini, Leonardo Sciascia, Luchino Visconti et bien d’autres.

L’IDENTITE EST PLURIELLE, METISSE

Les droits de l’homme sont souvent utilisés comme un espace de légitimation du discours « occidental » et des intérêts européens et américains. L’âge d’or arabe permit sérieusement de mettre en œuvre la circulation des savoirs et de montrer comment une grande culture, la Grèce, transmit des savoirs adaptés par les Arabes qui les communiquèrent à l’Europe. Le grand spécialiste de l’Islam, William Montgomery Watt (1909-2006), auteur de plusieurs ouvrages dont The faith and practice of al-Ghazālī, 1953 ; Islamic Surveys: The Influence of Islam on Medieval Europe (1972) ; Muslim-Christian Encounters: Perceptions and Misperceptions (1991) explique ainsi l’apport des Arabes de l’Andalousie à l’ « Occident » : «  Quand on se rend compte de toute l'étendue des domaines que les Arabes embrassèrent dans leurs expérimentations scientifiques, leurs pensées et leurs écrits, on voit que, sans les Arabes, la science et la philosophie européennes ne se seraient pas développées à l'époque comme elles l'ont fait. Les Arabes ne se contentèrent pas de transmettre simplement la pensée grecque. Ils en furent les authentiques continuateurs […] Lorsque vers 1100, les Européens s'intéressèrent à la science et à la philosophie de leurs ennemis sarrasins, ces disciplines avaient atteint leur apogée. Les Européens durent apprendre tout ce qu'on pouvait alors apprendre, avant de pouvoir à leur tour progresser eux-mêmes ».

Le monde commence à changer, notamment avec l’apparition de nouvelles puissances possibles et le niveau de scolarisation pouvant permettre aux « peuples » de s’armer intellectuellement et de mieux saisir le fonctionnement de leurs sociétés et les tenants et les aboutissants de la politique internationale.

Les télévisions emploient souvent quantité de « spécialistes », d’ « experts » et d’ « intellectuels médiatiques » procédant d’une logique de cautionnement du discours dominant et entretenant souvent des discours paternalistes, stigmatisant l’immigration et attaquant des puissances émergentes, ignorant le processus d’hybridation des cultures et le mouvement de métissage, altérant ainsi toute possible communication. Cette attitude a été, à maintes reprises, dénoncée par le sociologue Pierre Bourdieu qui y voyait une grave dérive et un déni de démocratie provoquant, par la force de la puissance médiatique un dangereux « ordre des choses » naturel :  « De toutes les formes de « persuasion clandestine », la plus implacable est celle qui est exercée tout simplement par l’ordre des choses ».

La démocratie ne serait bonne que si elle excluait les électeurs, le « peuple » qui ne serait pas mûr. Les souvenirs des renversements de Mossadegh, Soekarno ou Allende sont encore vivaces. Les scrutins référendaires engageant les peuples sont souvent évacués du langage dominant. Ainsi, ni le référendum sur Maastricht en France, ni celui de la Grèce n’ont été validés par les véritables décideurs. Lors de la crise grecque qui a sérieusement posé la question de la démocratie et de la validité du système électoral, les grands économistes, K. Galbraith, J.Stiglitz et P.Krugman avaient pris des positions de principe, allant dans le sens de la sauvegarde de la souveraineté de la Grèce. Le référendum grec ne fut pas pris en considération par la troïka.

L’idée de Bourdieu met en pièces cette caricature de démocratie, lieu central d’une violence double, à la fois symbolique et concrète. La pratique du pouvoir est essentiellement prisonnière, dans les pays « démocratiques », de la puissance de l’argent et de la prééminence d’une minorité. Il est possible d’appliquer le jeu démocratique aux sociétés colonisées si les capitales étrangères laissaient les mouvements populaires mettre en œuvre des changements sérieux. Le colonisé bénéficie désormais de la même éducation que l’Européen, a les capacités de produire les mêmes outils et de mettre en œuvre des espaces théoriques. Il est le produit de l’Histoire « moderne », vivant dans un contexte architectural de type européen, ayant adopté les formes de représentation européennes et nourri d’une culture désormais mondialisée. S’il y a problème, c’est au niveau du mal-gouvernement qui sévit dans la majorité des pays anciennement colonisés, encore prisonniers de structures étatiques et politiques calquées sur les formes coloniales de pouvoir.

Ce qu’ignore le locuteur, c’est qu’après une minutieuse préparation idéologique d’une entreprise de marginalisation de l’espace étatique, le marché impose sa loi et devient le lieu privilégié où se prennent les grandes décisions. Il y a eu donc un déplacement masqué de légitimité et une sorte de coup d’Etat contre l’Etat légal et légitime affaibli et dénigré incapable de prendre en charge ses fonctions traditionnelles. Cette posture fabrique du consentement, grâce à la mobilisation d’intellectuels, fonctionnaires de l’idéologie néolibérale, dont la fonction est de permettre un conditionnement consenti des populations. La société connait une profonde « crise organique » (Gramsci) qui voit l’Etat et l’économie subir de réelles métamorphoses.

Aujourd’hui, la « fin de l’histoire » ou des idéologies, souvent mise en avant par certains intellectuels, n’est qu’une tentative idéologique qui ne peut-être qu’infructueuse, de mettre en œuvre un discours idéologique monophonique, unilatéral, ignorant la complexité et la multipolarité des sociétés, charriant une dynamique interne et un constant renouvellement. Les adeptes de cette « fin » de l’Histoire cherchent à en finir avec la pratique démocratique, légitimant les inégalités et les discriminations, ayant comme fin une pensée et un système uniques.

 

 

 

 

 

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