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Billet de blog 9 octobre 2020

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Antonin Artaud, le poète de l'humain, l'appel de l'"Orient"

Antonin Artaud (1896-1948) est un être extraordinaire qui, déçu du surréalisme, va aller mettre en œuvre le "théâtre de la cruauté", cette profonde plongée dans l'inconscient. Il rompt avec le "rationalisme" occidental pour découvrir d'autres cultures, d'autres mondes, en Orient, Algérie, Indonésie et ailleurs, il veut construire une culture humaine et humaniste, l'homme comme objectif.

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« Je me connais, et cela me suffit et cela doit suffire, je me connais parce que je m’assiste, j’assiste à Antonin Artaud. »

J’aime beaucoup Antonin Artaud, c’est un être extraordinaire, un poète et un homme de théâtre, un homme au sens plein du terme. Ainsi, à travers Antonin Artaud, on trouvera la même expérience dans le soufisme, les spectacles balinais (Indonésie) ou les Aissaoua algériens. Le monde a toujours été finalement un « village planétaire ». Artaud le savait.

C’est quelqu’un qui cherche à découvrir à l’intérieur de lui-même ses énergies vitales. Il sourit tout en étant triste parce qu’il sait que les mots sont impuissants à dire les êtres et les choses, il revendique l’empire de la parole avant les mots. Il savait, Artaud, le poète qu’on ne peut embastiller la parole, les mots peuvent porter des situations possibles, des virtualités et des mensonges. « Ce langage concret, destiné aux sens est indépendant de la parole, il doit satisfaire d’abord les sens ».

C’est un grand poète réfractaire à toutes les conventions. Ce n’est pas sans raison qu’il se retrouve vite au mouvement surréaliste qu’il a marqué de son empreinte et qui a, à son tour, été marqué par ce mouvement. Il côtoie Breton, Aragon, Eluard et les autres poètes et artistes qu’il quittera vite parce qu’il estimait qu’ils avaient oublié l’homme, cette espérance. Il était lui aussi, comme eux, désenchanté par cette entreprise de guerre qui allait mettre un terme à l’homme, la guerre, juste entre les deux guerres, il se mit à chercher l’amour dans « l’ombilic des limbes ». Artaud dans le sillage des surréalistes, ses amis, ses compagnons, était plongé dans une recherche systématique de l’inconscient.

Artaud voulait aller au-delà de la littérature, entreprendre une expérience singulière, plonger dans les profondeurs pour retrouver sa véritable réalité d’homme. Souvent, il parle de cette découverte qu’il a faite à Bali, en Indonésie, ce qu’il appelle le « théâtre balinais ». Ici, il réussit deux choses, rompre avec le théâtre européen qu’il considérait trop bavard à son goût, notamment Racine et Corneille et découvrir le « théâtre de la cruauté » qui n’est nullement simple, mais c’est une véritable libération de l’être. Son théâtre me fait penser à nos Aissaoua qui, eux-mêmes, vivent carrément le présent immédiat. D’ailleurs, Artaud a bien connu les Aissaoua chez nous. Ce que font les Aissaoua, les Balinais et Artaud, c’est cruel, c’est tout oublier, retrouver les manifestations de tout son être. L’être se substitue au paraitre. Il définit ainsi son théâtre de la cruauté : « C’est pourquoi, je propose un théâtre de la cruauté. Avec cette manie de tout rabaisser qui nous appartient aujourd’hui et cruauté, quand j’ai prononcé ce mot, il a tout de suite signifié sang pour tout le monde. Mais théâtre de la cruauté veut dire théâtre difficile et cruel d’abord pour moi-même. Et sur le plan de la représentation, il ne s’agit pas de cette cruauté que nous pouvons exercer les uns contre les autres en nous dépeçant mutuellement les corps, en sciant nos anatomies personnelles, ou tels des empereurs assyriens, en nous adressant par la poste des sacs d’oreilles humaines, de nez ou de narines bien découpés, mais de celle beaucoup plus terrible et nécessaire que les choses peuvent exercer contre nous. Nous ne sommes pas libres. Et le ciel peut nous tomber sur la tête. Et le théâtre est fait pour nous apprendre d’abord cela ».

L’homme n’est pas libre. Il lui faut ces marges de liberté. Pour cela, une prise de conscience des énergies et de leur libération est d’une nécessité absolue. Ce dépassement ne peut-être réalisé par le rationnel et la logique. Ici, il n’y a nulle possibilité à une représentation ou à l’imitation de tel ou tel fait, nous avons chaque fois, affaire à une présentation, une nouvelle expérience. Ainsi, comme le tassawuf (soufisme), il entre en rapport avec les énergies nouvelles et le cosmos. Cette situation permet la libération de l’inconscient. C’est une entreprise cathartique fusionnelle qui n’est pas celle d’Aristote qui favorise une certaine distance.

C’est un acte gratuit, c’est la transcendance de la raison et la dimension métaphysique. Il n’y a plus de distance entre l’objet et le sujet, tout est instantané, ni passé ni futur. C’est le caractère de la « métaphysique de la peste ». Tout est contagieux, c’est comme chez les Aissaoua. Tout le monde entre en transe, un peu comme possédés.  Ainsi dit Artaud : « Une vraie pièce de théâtre bouscule le repos des sens, libère l’inconscient et…impose aux collectivités rassemblées une attitude héroïque et difficile ». C’est la surexcitation de tous les sens. C’est la grande liberté. Aussi découvre-t-on un moi collectif qui est en chacun de nous. C’est la mise en berne de la notion de temps et d’espace. L’homme perd tous ses attributs dans cette situation, c’est la profonde bataille d’une âme avec un au-delà mystérieux.

Artaud rejette l’idée d’Occident pour épouser les contours de l’homme. Il voulait aussi montrer que l’homme est le produit d’une Histoire très ancienne et que les cultures s’entremêlent et s’entrecroisent. C’est ce que nous trouvons aussi dans les expériences de Peter Brook, Jerzy Grotowski, Kantor et bien d’autres artistes qui vont dans ce sens.   

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