Jacques Derrida, ce génial "voyou" d'Alger

Jacques Derrida, ce natif d'Algérie, comme Althusser, Camus et bien d'autres écrivains, n'est pas comme tout le monde, lui qui a été contraint de quitter l'école, alors qu'il était enfant, parce qu'il était juif, la "république" coloniale était marquée par les jeux de la discrimination. Cette blessure allait peut-être servir d'élément catalyseur dans la formation du grand Derrida...

Je ne sais pourquoi, mais je ne peux ne pas t’associer avec Louis Althusser, Jean-François Lyotard et Pierre Bourdieu. Tous, vous avez un rapport spécial avec Alger et l’Algérie. Althusser et toi, vous avez vécu votre enfance à Alger, Lyotard et Bourdieu ont enseigné dans ce pays que tu aimes beaucoup. Je sais que tu es proche et loin de Camus, lui l’enfant de Belcourt, qui aimait le foot et le théâtre, comme toi, « voyou » d’El Biar, mais tu n’as jamais réellement cherché à fricoter avec cet autre enfant d’Alger, je ne sais vraiment pas pourquoi, toi l’amoureux de littérature qui a plutôt préféré cet autre, Sartre, un être et un philosophe atypique, lui aussi marqué par Alger. Quand on parle de lui, on cite souvent le Manifeste des 121 pour l’indépendance de l’Algérie. Vous avez tous, pris le parti de mettre en pièces l'idée de norme, de normativité et de normalisation, vous avez tous entrepris un travail de déconstruction qui ne peut laisser indifférents ceux que votre intelligence dérangeait/dérange.

Mais toi, tu es différent, j’emploie ici différent avec e, tu as été exclu de l’école à l’âge de 10 ans parce que tu étais juif, tu as ainsi appris à un âge précoce ce que c’était que le fascisme et la colonisation. Ainsi, s'était forgé très tôt ton désir de te battre contre le racisme et l'antisémitisme. Ce n'est pas sans raison que tu as soutenu l'ANC et le combat contre l'Apartheid en Afrique du Sud et toutes les discriminations. Tu as aussi appris à ne pas trop aimer l’école et l’enseignement, même si paradoxalement, tu as fini enseignant, comme ton maître, Louis Althusser qui a tout fait pour que tu rejoignes l’ENS (Ecole Normale Supérieure).

Ton rêve n’était pas d’être un intellectuel, mais un footballeur professionnel, il n’y avait pas de livres à la maison, tu passais ton temps à taper sur un ballon. Le foot t’a tourné le dos, tu as terminé philosophe, ce n’est pas si mal. C’est à l’extérieur que tu apprendras qu’il existait un monde extraordinaire, une sorte de fiction qui raconte le réel ou plutôt le réel mué en fiction. Tu découvres André Gide, tu commences à lire deux ouvrages de cet écrivain qui, lui aussi, a connu l’Algérie, Les nourritures terrestres et L’immoraliste dont les événements se passent à Blida et à Biskra. Décidément, l’Algérie est toujours obsessionnellement présente, elle est au cœur de ton œuvre, elle hante les lieux interstitiels d’un corps blessé.

Les textes « algériens » de Gide ont fini par te conquérir et à travers la narration algérienne, émerge un métarécit, ton ami, Jean-François Lyotard ne me pardonnera pas peut-être l’usage de ce mot, tant pis ! Tu lisais aussi Rousseau, Nietzsche, des revues littéraires, et tout ce qui te tombait sous la main. Tu découvris un éditeur atypique qui avait édité des textes de ce qu’on appelle improprement l’école d’Alger, Edmond Charlot. C’est le coup de foudre ! Alger incorporait (corps ?) totalement Jackie-Jacques. C’est là qu’il avait découvert dans sa chair les horreurs et la cruauté du colonialisme à tel point qu’il imaginait les métropolitains comme des oppresseurs. Tu avais aussi dénoncé la politique coloniale. Tu avais vécu l'antisémitisme dans ta chair, c'est pour cette raison que tu as toujours dénoncé les amalgames. L'école "républicaine", coloniale avait mis à la porte de l'établissement scolaire un petit garçon parce qu'il était juif. Aussi, se solidarisait-il avec les colonisés et prenait-il conscience de la cruauté et de l'inhumanité du colonialisme.

Nietzsche, Rousseau, la littérature, les amours d’Alger allaient te suivre partout, structurer ton travail. Je ne crois pas qu’on puisse interroger ton œuvre sans visiter tes premières amours, chaque fois que je lis un de tes textes, avant le « je » que tu vas employer plus tard, le temps avant le temps, il y a des traces de pas qui rythment ton écriture, des traces qui font sens, la généalogie nietzschéenne traverse toute ton expérience faite de dureté, de belles choses et surtout de jalousies à ton endroit.

Tu voulais être comme ces écrivains, tu t’étais mis à rédiger au jour le jour un journal, tu écrivais des poèmes, tu voulais toi aussi être un écrivain. Tu entendais déjà parler de Sartre, il t’impressionnait, lui qui a touché à tout. Très tôt, tu voulais faire une sorte de synthèse entre la littérature et la philosophie. Tu y tenais, tu ne comprenais pas ce qui pouvait réellement séparer ces deux disciplines. D’ailleurs, toi, tu étais déjà enfant, réfractaire aux espaces étanches, tu trouvais le moyen de ne pas séparer deux amours le football et la littérature. Il n’y a pas de frontières entre les disciplines. Je n’aime pas ce mot, mon cher Jackie, j’emploie ton vrai prénom, discipline sonne comme surveillance, sanction. C’est pourquoi, par la suite, tu ne pouvais que refuser tout cloisonnement des disciplines et rompre avec l’académisme dominant. Tout s'imbrique, s'interpénètre, s'entrechoque, il y a un mouvement continu de déplacement des signes et du sens.

Tu as touché à tout, tu as tout mélangé, littérature, linguistique, philosophie, peinture, architecture, anthropologie, tu fais du texte ou de la réalité analysée une machine cybernétique à tel point qu’on se pose souvent la question de la centralité et d’un temps qui est sa propre négation, un présent éphémère, volage.

C’est vrai, comme tout le monde, d’ailleurs, tu avais commencé par obéir aux jeux des normes avant de prendre tes distances. Tu avais après tes débuts « académiques », avec des pronoms impersonnels, gages de l’objectivité, dit-on, choisi le « je » libérateur, un je-moi sans être moi parce qu’il convoque le collectif, un nous absent-présent. Le "je" est un paradoxe, tu le savais avant tout le monde. Il est singulier tout en étant multiple, débordant ses propres frontières, hybridant le sujet, en mouvement constant, croisant ces "entrelacs, lieu catalytique de la différance".

On ne peut pas comprendre cette grande distance avec l’enseignement si on ne revisite pas tes années d’école, ton arbitraire exclusion. Sartre que tu adulais/critiquais aussi aurait esquissé une terrible moue, considérant mon propos comme une invite à une attitude déterministe, lui qui fait du choix libre, après son maître, le tien également d’ailleurs, Heidegger, le lieu central de toute existence. Toi, tu es un peu tout, selon moi, on te trouve partout et nulle part. Tu étais, à tes débuts en quête d’un sujet-toi, à travers tes lectures de la phénoménologie, de Sartre, Merleau-Ponty et Husserl. Je suis sûr que le choix de Husserl pour ton mémoire de DES (diplôme d’études supérieures) n’était pas fortuit.

Mais ce qui t’intéressait apparemment chez Husserl, c’est la question de l’écriture parce que tu avais envie d’écrire de la littérature. Parce que peut-être, elle est l'objet d'elle même, une sorte de méta-objet. C’est une sorte de sujet manqué et manquant. C'est aussi le plaisir, cette dimension ludique, érotique, dirait ton ami, Barthes.

Je ne sais pas si, déjà, au départ, tu faisais la distinction entre l’écriture et les Ecritures ou c’est venu après, mais, malgré tout, on ne peut évacuer la genèse, une sorte d’appel ontologique adressée au monde d’avant, une trace, une suite de réminiscences, des souvenirs.

Dans tous tes textes, il y a justement cette obsession de l’écriture, il y a aussi ce désir d’être ce que tu n’as jamais peut-être été, d’où ce jeu exquis avec la langue et/ou le langage, une sorte de frustration, un profond refoulement, un acte manqué. Tu sens que le jeu ne vaut finalement pas la chandelle, toi qui as, à plusieurs reprises, cherché à tordre le cou de la psychanalyse freudienne. Tu as même titillé Lacan qui t’appréciait beaucoup.

Tu voulais peut-être, pour te faire plaisir penser philosophiquement l’écriture et la littérature. C’est ce que tu sembles dire dans ton texte, L’écriture et la différence, avec un a, à tel point que ta maman n’a pas voulu croire que son fils qu’elle aimait tant puisse, croyait-elle, commettre une telle impardonnable faute.

Ta maman n’avait pas tort, parce que, peut-être, toi qui aimais les néologismes, la différence peut-être, aussi un processus au-delà de ce jeu de mots différer, reporter, différence (distinction) et différant (participe présent), action, en mouvement, finalement ça fait mal à la tête, dira le lecteur, non averti. D’ailleurs, même certains de tes collègues t’avaient reproché cela, Bourdieu, lui-même, ton ami Pierre, n’a pas réussi à t’installer au Collège de France, parce qu’il voulait que tu sois à côté de lui, beaucoup de professeurs s’étaient opposés à ton élection.

Tu te dis toujours que les titres, ce n’est pas le plus important, surtout que toi, Jackie, tu avais comme amis des noms qui comptent dans la représentation littéraire et artistique, Genet, Pierre Boulez, Sarraute, Bourdieu, Foucault, Hélène Cixous, tu as côtoyé comme enseignant de grands maîtres, Hyppolyte, Althusser, Ricœur. Tu cultivais avec eux des différences. Comme cette différance qui devient un thème central de ton discours, la non similarité dans un monde en mouvement, une trace dénuée de toute origine, le centre déterritorialisé/reterritorialisé, elle est là, éphémère, comme les pas, les suites de pas sur du sable.

Je sais que tu n’es pas d’accord. C’est tout simplement ma lecture. Dès qu’on évoque l’archive, on pense directement à la trace, à la marque, mais surtout, on pense à ton travail sur le sujet. Mais qu'est-ce qu’une trace ? Qu’est-ce qu’une marque ?

J’aime beaucoup te citer dans mes travaux, toi qui répondais ainsi à une question sur les archives tout en entreprenant une extraordinaire gymnastique consistant à distinguer entre archive et trace : « Sur ce fond général et sans limite, ce qu’on appelle l’archive, si ce mot doit avoir un sens délimitable, strict, suppose naturellement de la trace, il n’y a pas d’archive sans trace, mais toute trace n’est pas une archive dans la mesure où l’archive suppose non seulement une trace, mais que la trace soit appropriée, contrôlée, organisée, politiquement sous contrôle. Il n’y a pas d’archives sans un pouvoir de capitalisation ou de monopole, de quasi-monopole, de rassemblement de traces statutaires et reconnues comme traces. Autrement dit, il n’y a pas d’archives sans pouvoir politique. ».

Tu dis donc que l’archive est contrôlée, surveillée, elle n’existerait pas d’elle-même. Les traces subissent un tri, une sélection qui ne peut être faite que par différents pouvoirs. Il y a donc une censure préalable. On choisit ce qui doit faire mémoire.

J’ai appris ainsi que c’est à moi de faire ce travail de déconstruction pour ne pas être trop prisonnier du pouvoir. Ainsi, se pose la question du rapport du savoir et du pouvoir, ce qui nous mènera logiquement à la problématique de la domination et de l’hégémonie.

Ton ami Michel Foucault a permis justement de problématiser judicieusement la question dans tous ses ouvrages, essentiellement dans « Surveiller et punir ». Il n’y a pas que lui, la plupart de ceux qui ont travaillé sur le discours ont été obligatoirement obligés de chercher à démêler l’écheveau des formations discursives, Deleuze, Bourdieu, Althusser, Rancière, Macherey et bien d’autres questionneurs ou auteurs. J’ai aussi et surtout saisi, à partir de tes écrits et ceux de Pierre Nora que la trace est furtive, la trace-témoin est, certes nécessaire, mais d’une incroyable fragilité.

La trace nous mène peut-être encore une fois, à ton enfance, à la reconstruction officielle du métarécit, ton récit reconstitué en fonction de la doxa dominante, à force d’oublis volontaires, d’effacement de traces ou d’archives retravaillées, une tragique tricherie de l’espace officiel. C’est ainsi que toi-même, Jackie Derrida, tu ne te reconnaissais pas dans la narration (établie ?) de ton propre parcours. Ainsi, je ne sais pas si la trace n’a de trace que le nom, vidée de toute signification, mais non, l’absence de trace fait sens. Je ne sais pas, mon cher Jackie, s’il ne faut pas mieux parler de débris, de bribes, de fragments. Ce n’est qu’une simple proposition.

Je sais que cet hommage que je te rends ici n’est nullement à sa place, mais je ne sais pourquoi je le trouve nécessaire, toi qui reviens toujours à Alger sans y revenir définitivement, tu étais à Alger pour enseigner en 1971, encore Alger, l’obsession d’Alger, espace nourricier. Tu y gardais tous tes documents, tes papiers, tout, a-t-on dit, des traces, mais marquées du sceau de l’absence. La trace est une absence, une fausse présence, une impossible possibilité, une fiction peut-être, un retour vers un passé qui n’existe pas, qui n’a, peut-être, jamais existé, comme le futur qui n’est qu’une possibilité ou peut-être une impossibilité.

Tu étais aussi celui qui voulais reconstituer des images furtives d’un passé en fonction d’un désir, le tien, nous sommes finalement ici dans la reconstruction, mais aussi la marque indélébile de l’incomplétude du désir, le retour vain vers un passé fait de douleurs et de choses trop dissimulées, latentes, faisant corps avec les traces disséminées, éparses d’un discours à construire.

Dans ce fatras de souvenirs et de réminiscences, la mère, comme chez Camus, Sartre, Chraibi, reste un élément central de ce désir de se confier. Jackie publie juste après le décès de sa maman un texte qualifié d’ « autobiographique », Circonfession, écrit alors que sa mère se mourait, une impossible confession, disais tu, une autobiographie qui n’en était pas une, parce que tout est fiction, construction, la vie est médiatisée, ailleurs, un mariage pudique de deux mondes, circoncision et confession, tu sembles vouloir te dire sans avoir conscience de ton propre dit, un incessant va et vient, les mots sont-ils viables pour exprimer le sang, son propre sang? Tu te poses la question : « Peut-on nommer son propre sang ? Et décrire la première blessure, ce moment où, paraissant au jour, le sang se refuse encore à la vie ? À supposer qu’on se rappelle sa circoncision, pourquoi cet acte de mémoire serait-il une confession ? L’aveu de quoi, au juste ? Et de qui ? À qui ? ».

C’est une blessure double, ombilicale et génitale. C’est « une parole torsadée », plurielle. Tu mets en rapport la mère avec une tragédie personnelle vécue par Saint-Augustin juste après le décès de sa mère, Monique, toi ta mère se mourait. Ainsi, le philosophe que tu es, oui philosophe, reprend les confessions en leur apportant une tonalité particulière, dans un dialogue singulier confondant ses propres désirs, ses inquiétudes, le drame de la mère souffrante et ses rêveries avec la souffrance et la douleur accompagnant la perte de Monique. Circonfession serait, selon toi, « une autobiographie d'un genre nouveau, écrite dans les marges ». De quelles marges, parles-tu ? La marge n’est-elle pas le centre ? Tu ne voulais pas te raconter et voilà que tu fais semblant de te dire, une parole se disant. Je ne sais pas mais j'aurais aimé que tu ailles tout simplement dans la même direction que cet autre maître, Antonin Artaud qui disait ceci, je sais que tu connais par cœur Artaud:"« Je me connais, et cela me suffit et cela doit suffire, je me connais parce que je m’assiste, j’assiste à Antonin Artaud ».

Je sais que tu vivais l’écriture comme une volonté de parler de dire, de s’auto-dire. Même dans les textes les plus « hermétiques », finalement, on ne peut parler que de soi, soutenais tu.

Sans doute, d’ailleurs, la référence à Antonin Artaud est extraordinaire, lui, l’écorché vif, qui n’est à l’aise qu’au moment de la parole avant les mots, de l’homme nu, expression de la manifestation de ses énergies vitales, ni passé, ni futur, le présent instantané, furtif. J’aime beaucoup ce que dit ton ami, Gilles Deleuze à propos du présent, c’est le milieu ou le présent investi par l’Histoire peut-être : « Ce qui compte dans un chemin, c’est toujours le milieu, pas le début ni la fin. On est toujours au milieu du chemin, au milieu de quelque chose : dans le devenir, il n’y a pas d’histoire ».

Délestée de la dimension historique et de ses conditions de production, toute entité temporelle est illusoire. Ce qui importe, c’est la quête d’une vérité peut-être impossible.

Le retour à la mère, c’est aussi le retour à la genèse, à El Biar, que tu quittes pour Paris, c’est un autre monde, d’autres rencontres. C’est aussi, parfois la quête d’opportunités comme celle qui t’a fait rencontrer Philippe Sollers et l’équipe de Tel Quel, tu y as publié certains de ses textes avant de claquer la porte et de rompre définitivement avec Sollers. Il y avait du monde, Kristeva, Jean-Edern Hallier, Ricardou, Pleynet, Faye…Ici aussi, Nietzsche n’était, semble-t-il pas absent, le titre de la revue, Tel Quel est inspiré d’une de ses phrases : « Je veux le monde et le veux TEL QUEL ». C’est peut-être ce qui t’a conduit dans cet espace qui, pour se faire connaître, épousait les contours du structuralisme dominant tout en s’attaquant à tout ce qui bougeait : surréalisme, littérature engagée, la notion d’auteur ou de « création » en recourant à l’intertextualité, le texte comme production collective, ce qui était/est très discutable. Ces jeux de mode ne pouvaient te satisfaire, tu étais au-dessus, il faut le dire.

L’épisode de Tel Quel fut salutaire. C’est là-bas que tu as fait connaître certaines de tes idées, notamment la déconstruction. Ton ouvrage « De la grammatologie » est fondamentale. Tu oses user d’une critique déconstructrice pour déchiffrer Lacan et Lévi-Strauss, écouter les mots, traquer l’implicite, écailler les combinaisons de mots et lire l’impensé, les présupposés et les jeux de l’inconscient.

Tu as été énormément critiqué parce que tu as osé dire les choses autrement, même ta lecture d’Austin a sorti de ses gonds un de ses grands disciples, Searle qui a risqué de te qualifier de « faussaire ». Chomsky était de la partie. On t’en voulait. Mais tu ne te laissais pas faire, même si tu répondais en prenant du temps, ton temps. Tu n’acceptais pas qu’on puisse te critiquer sans t’avoir lu, on se serait satisfait de résumes, ce serait le cas d’Habermas, si j’ai bien compris ton allusion. On t’a même accusé de complaisance avec le fascisme et le nazisme en Allemagne et en France parce que tout simplement tu admirais Heidegger.

C’est toujours au nom d’une éthique qualifiée de démocratique qu’on cherche à t’atteindre parce que tu es réfractaire à tout consentement. Tu as dans tes ouvrages expliqué cela, comme le fait « de dénoncer des procédés d’intimidation autoritaire qui consiste, par exemple de traiter d’antisémitisme quelqu’un qui est contre la politique israélienne ».

La politique t’a toujours intéressé, j’en suis convaincu, depuis la « blessure du nom propre » au moment où on t’a mis à la porte de l’école. Le fait de vouloir transformer la philosophie, d’en faire une matière centrale au lycée, suite à la contestation de la loi Haby qui avait pour objectif de retirer la matière de la classe terminale et de l’épreuve du baccalauréat est une attitude politique. Ton texte singulier sur le 11 septembre suggère, certes, de la compassion, mais pas de la disculpation du monde politique tout en exigeant une véritable justice. Pour toi, la justice, ce n’est pas le droit. Pour toi, le droit serait déconstructible, alors que la justice ne l’est pas ». C’est vrai, le Droit serait tout simplement la Norme, le Texte, le lieu du Pouvoir. Tu disais aussi que le pardon, s'il n'est pas pur, serait impossible. Et tu cites, comme point d'appui, la commission "Vérité et réconciliation" de l'Afrique du Sud.

Tu as toujours finalement été dans la dissidence, je ne sais pas si ce mot ne te dérange pas, ou plutôt dans le non consentement. Altermondialiste, militant exigeant anti-Apartheid, tu as même osé participer à un séminaire clandestin à Prague, arrêté, tu as provoqué un tintamarre diplomatique, tu as eu peur, tu as décrit à tes étudiants ton épiement, le regard sévère des policiers, tes sentiments, avec un certain comique, c’était passionnant, toi qui soutenais que tu ne savais pas raconter les histoires et que tu n’aimais pas qu’on parle de toi, mais tu l’as fait dans Circonfession, mais aussi dans toute ton œuvre, notamment la dernière partie où tu as décidé d’user de la première personne du singulier. Tu aimais souvent répéter cette phrase de Heidegger : «Il est né, il a vécu, il est mort ».

Tu n’aimais pas l’enseignement, mais tu avais assuré des cours dans des institutions prestigieuses en France (Sorbonne, Ecole des hautes études et ENS) et aux Etats Unis sans oublier vos conférences données un peu partout dans le monde.

C’est vrai qu’en France, tu as toujours été mal aimé, au Collège de France, tu as été recalé, de nombreux professeurs te reprochaient paradoxalement ta « réussite » et ton « hermétisme » parce que disais-tu, tu remettais en question un certain nombre d’ « évidences » et d’espaces institutionnels, beaucoup n’acceptaient pas l’analyse faite sur l’université. Tu avais effectivement dérangé parce que tu mettais en œuvre une autre rhétorique, un autre langage, une autre analyse de l’évaluation, des normes établies et des hiérarchies dans une université trop marquée par les jeux de clientèles. Tu avais, soulignais-tu, un certain découragement, pas uniquement du pouvoir politique, mais aussi et surtout d’une partie du corps enseignant. Pas uniquement, de ton temps, mais aussi maintenant, l'écrasante majorité des enseignants court après les plans de carrière, des salaires à gonfler et aux courbettes. Ils sont tout à fait inutiles. Déjà, Kant, Weber et Bourdieu en ont parlé. Chez moi, je ne te raconte pas, tellement les choses sont graves. Et en plus, je ne voudrais pas t'embêter.

Mais tout cela te poussait encore à travailler davantage. Tu revenais à la littérature, ton véritable monde, tes premières amours, tes amours éternelles, intégrales. Sans exclure la philosophie. Ni ton désir d’entremêler toutes les disciplines, tu estimais que la littérature était/est au centre de tout, à la fois texte, document, monument, archive. Elle a peut-être cette liberté de tout dire, de tout annoncer, elle arrive à se libérer des leurres, des simulacres, des masques, même si elle use de simulacre qu’on appelle fiction pour tout dire, parler. Peut-elle survivre aux censures « massive » et/ou « subtile », pour te reprendre ?

C’est extraordinaire, cher Jackie/Jacques, ta conférence sur Marx, tu l’as donnée aux Etats Unis, en 1993, bien après la chute du mur, alors que beaucoup disaient que Marx et le marxisme étaient morts, même ceux qui en étaient dedans, girouettes aléatoires, toi, tu avais essayé d’expliquer ici, aux Etats Unis, l’antre du capitalisme, que Marx n’était pas mort. Bien au contraire. Tu répondais ainsi à Fukuyama et à sa « mort de l’Histoire ». Tu étais aussi à l’aise, c’était ton territoire, la French Theory. Tu osais dire que « la théorie marxiste restait un instrument de libération ». Tu expliquais que la chute de l’Union Soviétique allait permettre une meilleure lecture du marxisme. C’est un peu ce que soutenait quelque part un antimarxiste, mais marxien, Raymond Aron. Tu prophétisais la résurgence des idées de Marx au moment où certains chantaient le libéralisme et le marché comme des attitudes universelles, alors que pour toi, le marché tel qu’on est en train de le penser, serait la négation de l’homme.

Je ne sais pas, mais j’ai essayé de parler à ma manière de toi enfant d’Alger, grand séducteur, auteur de 84 livres, qui a dérangé beaucoup de monde,…

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