LA POÉSIE EST ACTION, LE POÈTE EST UN CITOYEN

Les poètes sont souvent politiquement et socialement engagés. Partout, leurs cris sont audibles au Chili, Neruda, en Espagne, Machado, Lorca, en Turquie, Nazim Hikmet, en Algérie, Kateb Yacine...

Un ami poète m’a dit que les poètes ne pouvaient s’engager dans des postures politiques, ni être parties prenantes de polémiques autour de situations politiques et idéologiques. Je suis de ceux qui estiment que la poésie ne pouvait-être un déni de la liberté ni une mort de l’action. La poésie est action, sinon, elle perdrait sa substance originelle. J’aime beaucoup la poésie et les poètes, j’ai eu une chance inouïe d’avoir connu et fréquenté de grands poètes d’ici et d’ailleurs. Il se trouve que les plus grands rebelles, réfractaires à toute parole dominante, sont les poètes.

Les auteurs tragiques et comiques grecs osaient remettre en question le pouvoir athénien dont ils dénonçaient une propension à l’autoritarisme. Sans ces poètes, on n’aurait peut-être pas autant parlé de la nécessité d’une vie marquée par les jeux de la citoyenneté et de la démocratie. Aristophane, Eschyle, Sophocle et Euripide agissaient en entrepreneurs d’un monde à construire et de territoires à investir. Le poète se voulait citoyen au milieu des bruissements d’une tyrannie à abolir, son action permettait au mot de se frayer un chemin dans les entrelacs parfois cataclysmiques d’une polis-cité non dénuée de rêves à réaliser. Abou Nouwas et Omar el Khayyam n’étaient nullement les bouffons de rois déchus, mais des hommes avant d’être poètes ou les deux à la fois qui cherchaient, sans peur, à détruire les murs du mensonge et de la peur. Leurs textes et leurs actions témoignent de leur combat. Comme d’ailleurs, ces poètes que l’Histoire trop marquée par la domination des puissants du moment a tenté de faire oublier. Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, Pottier, Byron, Edgar Poe et bien d’autres, extrêmement proches des gens du peuple, de ceux qui n’avaient pas le droit à la parole, construisaient des sillons lumineux.

Ce sont des poètes qui ont osé braver la mort à Madrid, en Palestine, en Algérie, au Chili et ailleurs. Lorca, Machado, Alberti, Kateb Yacine, Aragon, Eluard, Neruda, Hikmet, Dib, Darwish, Samih el Qacem, Bsissou, AboulKacem Echabi…, ces éveilleurs de conscience et ces espaces lumineux ont pris parti pour des causes justes. Est-il normal que dans des moments de périls, ceux qui ont la possibilité de dire se murent dans une sorte de mutisme ? Est-ce un poète, au sens plein du terme, celui qui tourne les mots dans le sens de l’indifférence, alors que les mots n’existent pas sans la solidité de la chair humaine, les mots sont les lieux privilégiés d’une mise en œuvre d’actions possibles.

Le poète agit. Dire, c’est parfois agir, mais l’action, au-delà du vers, renforce la force poétique, le processus libérateur. Le poète n’est pas un versificateur inutile ou un simple aligneur de mots, mais un citoyen, un homme libre, comme Pablo Neruda qui a osé dire la répression, dénoncer en plein tumulte volcanique, la dictature de Pinochet, comme Kateb Yacine qui a bravé les interdits pour révéler les affres de la colonisation et à partir de l’âge précoce de 17 ans appelé à l’indépendance nationale (sa conférence en 1947 à la salle des sociétés savantes sur l’Emir Abdelkader et l’indépendance de l’Algérie), comme Louis Aragon qui ne pouvait rester silencieux face au nazisme, comme Machado, Lorca ou Alberti qui avaient résisté à la mort symbolisée par le tyran Franco, comme Nazim Hikmet qui, malgré « le dur métier de l’exil » n’avait pas arrêté de dire une nécessaire révolution à venir, comme Mahmoud Darwich, Samih el Qacem, Mou’in Bsissou ou Azzedine Menasra ont toujours fait cohabiter le mot et l’action, comme Bachir Hadj Ali qui ne pouvait se satisfaire du silence complice et de l’indifférence pour dire l’indicible, la colonisation et la torture après l’indépendance, comme Tahar Djaout qui a tout simplement osé dire.

Tous ces hommes sont de grands poètes qui ont, comme René Char, estimé que le mot ne pouvait ne pas s’accompagner d’une prise de position. On a toujours considéré les poètes comme de simples illustrateurs, des arrangeurs de mots dont la vocation première est d’éviter d’évoquer ce qui ne les regarderait pas, c’est-à-dire la société. C’est du moins l’idée ambiante marquée du sceau de l’idéologie dominante. De très nombreux poètes ont connu l’exil, la mort ou la prison. Mais ils sont toujours restés eux-mêmes, travaillés par le rêve, le désir d’une société aussi belle que ces vers qui composent le poème. Dans son sonnet, Les chats, Baudelaire dont on avait souvent dit qu’il était en rupture de ban avec la société, donne à lire une espérance, celle de rêves à croquer, à vivre. Pour le poète, l’homme, le rêve n’est rien d’autre que le moment plein du réel. Je parle du réel, pas de la réalité.

Je suis de ceux qui disent que la poésie se nourrit de cette sève qui fait l’homme, au-delà des normes établies et des vérités toutes faites, le poète est le briseur des certitudes. Le vers est une cassure, le poème est fait de blessures, de césures et de ruptures. Un poète, un vrai poète est condamné à dire le présent, à vivre le réel, à prendre parti. Les faux poètes sont ceux qui considèrent le vers comme un ensemble de mots vides, creux, sans consonance sociale, s’automutilant, habitant un vase-clos artificiel.

Neruda se démarque de cette hérésie, en ciselant les mots, leur donnant une vraie âme, nourrie du suc de ces venelles populaires qui construisent un demain possible. La poésie est mouvement. Victor Hugo le disait déjà, au-delà de ses effluves romantiques, la poésie est le lieu de la vie. Il a tout dit. D’ailleurs, Hugo, hors ses positions tragiquement inacceptables sur la colonisation, a pris parti.

Comment aurait été lu le silence de Kateb Yacine, de Malek Haddad, de Jean Sénac, Anna Gréki, de Bachir Hadj Ali, de Mostefa Lacheraf, s’ils avaient observé le mutisme durant la colonisation. Ils étaient de grands poètes, mais aussi de grands militants d’une indépendance à conquérir. Ce sont dans tous les sens du terme des montreurs de lumière. Ils savaient que le mot se conjuguait à la vie et que le mot accoucheur des mots est un mythe, le poète est plus que cela, un « perturbateur au sein de la perturbation » (Kateb Yacine).

 

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