Ces grands intellectuels dont on dit qu'ils seraient controversés

Dès qu'un intellectuel sort des sentiers battus du discours dominant, il est vite rappelé à l'ordre. On use de mots prêts à l'emploi: charlatanisme, langue de bois, populisme, controversé, etc. Sartre, Foucault, Bourdieu, Derrida, Edward Said, Arkoun, Barthes ont été souvent mal vus pour des raisons idéologiques, ils ne s'inscrivaient pas dans « l’ordre naturel des choses ». Une lecture .

Je crois que ce qui articule la quête du (des) savoirs, c’est la liberté de chercher et aussi, bien entendu, de trouver. L’on passe ainsi de l’hypothèse, de la possibilité à la vérité, la certitude, la science. La recherche n’est nullement la science, mais une quête vers la science, un processus marqué par la présence d’une multitude de possibilités. Une hypothèse reste une hypothèse, pour reprendre une tautologie souvent employée dans des discussions dites scientifiques. La vérité absolue est de l’ordre du divin. Chaque locuteur défend sa propre vérité.

1-L’illusion du vrai : La réalité binaire (le vrai et le faux) semble correspondre à des fictions, des constructions, mettant en opposition la perfection et l’imperfection et consolidant l’« ordre naturel des choses ». On use de cette opposition dans le but de péjorer le discours de l’adversaire, le diaboliser. Le puissant impose ses valeurs et installe ses adversaires dans la case réservée aux forces du « mal » et du « faux ». Le vrai est mouvant, mobile. C’est dans ce sens que Claude Levi-Strauss parle de « structures inconscientes » et Pierre Bourdieu d’ « habitus ». La notion d’habitus se pose, pour Pierre Bourdieu, comme « un principe générateur et unificateur) de pratiques reproductrices des structures sociales ». La latence de traces inconscientes marque tout discours. Ainsi, intériorise-t-on certains jugements ou des lectures devenant parties prenantes de notre propre regard.  Ces catégories sont élastiques, aptes au changement et au mouvement en fonction du contexte et de la conjoncture. Pour Spinoza, cette distinction, « ne désigne pas non plus rien de positif dans les choses, mais rien d’autre que des manières de penser ou notions que nous formons de ce que nous comparons les choses entre elles »

 

2- Des mots qui entretiennent le conformisme : Ces derniers temps, notamment à la télévision, beaucoup se présentant le plus souvent comme des « experts » emploient, à n’en plus finir, les mots « science » et « méthodologie » pour paralyser l’adversaire, alors que ce n’est pas si simple. Il faut savoir qu’un chercheur est tout simplement quelqu’un qui cherche. Il n’y a pas plus simple formule que ça. Il n’a pas encore trouvé, mais il tente de trouver. La science, pour faire aussi, simple, c’est quand on a trouvé. La distinction est normalement facile à faire.

Au cas où il y aurait des critiques ou l’usage d’un langage jugé non convenable, ne correspondant pas à l’idéologie dominante, on convoque désormais des termes qui mettraient en pièces toute parole paraissant trop libre, « complotisme », « conspiration » tout en effaçant le vocabulaire considéré comme peu avantageux au capitalisme, mettant en œuvre un nouveau langage stéréotypé consacrant le discours capitaliste traditionnel, une nouvelle langue quelque peu barbare (« optimisation fiscale », « gouvernance », « flexibilité », « populisme, « réforme », « ajustement structurel », « misère », « couches défavorisées », liberté, marché, plan social, entreprenariat, post-vérité, fake-news, efficacité, « vérité des prix »…), cherchant à faire accepter aux victimes du capitalisme leur exploitation devenant ainsi, par la grâce du langage, « naturelle ».   

Ce discours favorise le statuquo, l’« ordre naturel des choses », l’illusion, la négation de toute remise en question ou contestation et la mise en œuvre d’un certain consensus discursif et social. Mais paradoxalement, il contribue à la fois à l’acceptation du creusement des inégalités et à une latence qui donne à lire les réalités concrètes traversées par une régression sociale et une certaine réification.

Les mots dans certaines situations, on s’en sert pour essayer de freiner son interlocuteur avec le moins d’arguments possibles. Quand on manque d’arguments, on use de mots marqués idéologiquement, ayant subi de profonds glissements sémantiques. Il y a des mots qui reviennent beaucoup ces derniers temps sans que leurs utilisateurs ne prennent le temps de les questionner : controverse, langue de bois, populisme, complot, science, méthodologie, liberté, entreprenariat. Ce sont des catégories lexicales puisées dans un champ idéologiquement déterminé. Ces mots ou groupes de mots ne sont pas neutres idéologiquement. L’adjectif « controversé », ou les mots « populisme » et « langue de bois », « théorie du complot » sont souvent repris dans la presse quand il s’agit de personnes ou de réalités en porte-à-faux avec le discours dominant et l « ordre naturel des choses ».

Il est souvent question quand on évoque par exemple l’avocat Jacques Vergès dans la presse d’user de la qualification fortement subjective « controversé » reproduisant sans l’interroger un terme qui a subi un glissement sémantique négatif puisé dans le discours médiatique trop prisonnier des catégorisations idéologiques et politiques. Il se trouve que Vergès a soutenu, entre autres causes, l’indépendance de l’Algérie et le combat des Vietnamiens. Ce qui le rend « controversé », aux yeux de certains médias. Si on suit la définition donnée par le Larousse, « controversé » signifierait : « qui suscite des controverses, des contestations, discuté ». Les mots obéissent fondamentalement à un rapport de forces.

Il faudrait faire très attention avant d’employer des mots qui ne sont nullement neutres, correspondant à des considérations idéologiques. Est « controversé », celui qui développe un discours n’allant pas dans le sens de l’imagerie dominante. Une autre formule adossée au terme controversé, c’est la « théorie du complot » et de la « conspiration », employée dans le but de décrédibiliser le discours différent, trop peu conformiste. A côté de ces syntagmes, pullulent des « évidences » qui font de l’adversaire un diable.

Même le groupe de mots « langue de bois », utilisé, au départ, par Gilles Martinet, dans ses articles dans Le Nouvel Observateur et son ouvrage Les cinq communismes, cible le discours socialiste et ménage la vulgate libérale. Au départ, l’expression est marquée par les jeux idéologiques et s’inscrit dans une démarche politique particulière. Pour le dictionnaire encyclopédique, Le Larousse, elle serait « la phraséologie stéréotypée utilisée par certains partis communistes et par les média de divers Etats où ils sont au pouvoir ». Il est possible de détourner le sens originel en l’élargissant à tout discours où interviennent clichés, stéréotypes, effets de dissimulation, logorrhée, enveloppant ainsi le vocabulaire néolibéral.

Le mot populisme dont la définition est floue et ambiguë est souvent malmené, sans aucune interrogation de ses sources et de son évolution. Tout simplement, le populisme, né, à partir des années 1870, en Russie, grâce à un mouvement politique anti-tsariste cherchait à instituer un socialisme agraire soutenu par les communautés agraires. Cette doctrine philosophique et politique s’appuyant sur le rejet des élites dirigeantes représentées par le grand capital et la convocation du « peuple » considéré comme l’instance naturelle du pouvoir rejette la démocratie « représentative » pour tenter de lui substituer une démocratie « participative » et directe. Ce courant qui s’est surtout développé à partir des années 1930 en Amérique Latine est actuellement péjoré dans le discours dominant pour des raisons strictement idéologiques et politiques. Le péronisme est souvent cité comme l’incarnation-type de ce courant. Le mot « peuple » qui est lui­ même ambigu est fortement exclu des travées du discours par l’idéologie dominante, c’est-à-dire néo-libérale et libérale qui ne l’admet que comme sujet passif.

Ainsi, le jeu de sens obéit tout simplement à un rapport de forces dont les fondements sont idéologiques. Les puissances de l’argent détournent le sens du « populisme », avec le soutien des institutions officielles (académies, médias, prix…) en l’investissant d’un contenu péjoratif et négatif et en faisant admettre ce glissement sémantique au grand nombre. Dès qu’un intellectuel ou un leader politique évoque le « peuple », il est qualifié de « populiste », avec le sens voulu par les forces de l’argent, soutenu par la machine médiatique et les appareils politiques dominants.

La langue est lieu et enjeu de luttes, elle est marquée par les multiples rapports de force qui agitent les univers politique et idéologique. Tout est à interroger.

3-L’ « ordre naturel des choses », une tromperie : Toute proposition ne s’inscrivant pas dans « l’ordre naturel des choses » n’est pas la bienvenue dans un univers conventionnel dominant considérant qu’il n’y a qu’une seule méthodologie allant dans le sens de la « nature des choses », la question de la norme est consubstantielle à ce débat. Cette attitude a été, à maintes reprises, dénoncée par le sociologue Pierre Bourdieu[1] qui y voyait une grave dérive et un déni de démocratie provoquant, par la force de la puissance médiatique un dangereux « ordre des choses » naturel :  

De toutes les formes de « persuasion clandestine », la plus implacable est celle qui est exercée tout simplement par l’ordre des choses.

Il n’y a pas d’ « évidence », tout devrait-être questionné récusant tout argument d’autorité. Il n’y a pas si longtemps, parce que proposant une autre manière de faire, Edward Saïd (L’Orientalisme), Noam Chomsky et Edward S. Herman (La fabrication du consentement. L’économie politique des médias de masse), Jacques Derrida, Pierre Bourdieu (Sur la télévision et bien d’autres textes), Michel Foucault (Surveiller et punir) et Didier Raoult (environ 3000 publications scientifiques) avaient été considérés comme des « charlatans » et des personnages « controversés ». Même d’ailleurs, Sartre a « bénéficié » de cette qualification. Ces auteurs tentent de remettre en question le discours dominant en entreprenant un travail de déconstruction/reconstruction et en contestant « l’ordre naturel », fait de récits collectifs préfabriqués et d’une altérité biaisée. Ces intellectuels sont présentés comme des « charlatans » ou des « fous » qui n’obéissent pas aux carcans méthodologiques et épistémologiques dominants. Leurs propos sont souvent déformés.

Edward Saïd avait été présenté comme quelqu’un qui défendait le Sud avec ses dictatures contre le Nord qui serait de « véritables démocraties ». Noam Chomsky a tout d’un « fou », il publie beaucoup, génial, il déstructure les contraintes systémiques, relativise la tendance à l’excessive individualisation des relations sociales tout en refusant de réduire les constructions collectives à des instances individuelles, excluant le cirque de la « fin des idéologies », tout en étant proche de Claude Lévi-Strauss ( structures inconscientes) et  Pierre Bourdieu (habitus) qui serait aussi ce chérubin, trop rebelle, non conformiste, n’incarnant pas le discours intellectuel dominant qui ose s’attaquer à « l’ordre naturel » des choses et aux espaces médiatiques. Le penseur algérien, Mohamed Arkoun, ancien professeur à Paris-Sorbonne, un empêcheur de tourner en rond, avait lui aussi eu ses contempteurs.

Dans tous les cas, à aucun moment, un de ces auteurs ne recourt à l’hypothèse d’une conspiration mais use d’un protocole d’analyse particulier. Tous savent que les réalités sont complexes (Edgar Morin), en partant de l’idée d’un monde fait de métissages, de négociations et de constructions.

Deleuze parle de « rhizome », d’Ortiz préfère la notion de transculturalité ou Claude Lévi-Strauss qui exclut la présence de races ou de civilisations au pluriel vont remettre en question un (des) savoir (s) considérés comme stables, statiques. Tous ces maîtres à penser sont très nuancés dans leurs questionnements, partant du terrain n’excluant pas l’existence de contradictions. Chomsky explique ainsi son regard sur le fonctionnement des médias : « Je n’ai jamais dit que tous les médias n’étaient que propagande. Loin de là. Ils offrent une grande masse d’informations précieuses et sont même meilleurs que par le passé, mais il y a beaucoup de propagande ».

Il faut savoir que ces intellectuels, souvent attaqués, n’étaient souvent pas invités à s’exprimer, mais dénigrés sans un travail de confrontation ou de questionnement de leurs textes. Toute attaque du système dominant est assimilée à une conspiration. Tout est construction. Le questionnement de la norme, de la normalisation et de la contre-norme est fondamental. Lacan et Foucault accordent une grande importance à l’ici et maintenant et à la réalité pratique ou empirique, et au-delà à Ibn Rochd et Spinoza qui plaidaient pour la non dissociation du corps et de l’esprit, c’est-à-dire de la totalité.

4-Foucault, la méthodologie et l’empirisme : C’est vrai que Foucault qui a énormément interrogé le savoir médical rejette le postulat de la norme et de la normativité. Souvent, les questions méthodologiques posent sérieusement problème surtout dans l’espace médical où les égos prennent parfois le dessus au niveau du débat. Ainsi, nous sommes en présence de deux entités, l’une dominante, conformiste et l’autre, réfractaire aux normes dominantes, pragmatique, privilégiant la démarche empirique. Les deux, dans ce moment crucial, utilisent leur savoir pour détenir le pouvoir, l’un est légitimé par les instances officielles et l’autre, par des réalités extérieures.

Il va ainsi dans le sens de l’invitation de Michel Foucault qui insiste sur la nécessité pour le médecin de s’équiper d’un savoir médical sérieux qui lui permettrait de mettre en œuvre sa propre méthode et un protocole qui peut être nourri des aléas du présent. Foucault cite Arétée de Cappadoce (Premier siècle A. J-C) qui fait une distinction entre la partie diagnostique et les éléments thérapeutiques pour illustrer justement sa vérité : « il faut que nous soyons souvent pour nous-mêmes des conseillers accomplis eu égard aux choses utiles pour la santé ; car il n’y a presque aucun instant de la nuit ou du jour où nous n’éprouvions le besoin de médecine ».

Foucault va entreprendre de contester les lieux établis et les sentiers battus des rets de la méthodologie dominante. Il convoque l’archéologie du regard médical, au-delà de l’observation clinique d’un cas, il retrouve une attention particulière à la souffrance, au pathos.

Cette crise est foncièrement idéologique, elle met en scène la question de la norme et de la normativité et la relation qu’entretiennent les uns et les autres avec la norme, réfractaire aux contours d’une position normative apparemment marqués par la croyance d’un savoir stable et d’instruments méthodologiques permanents.

La question éthique est au cœur de ce débat entre un discours normatif et des pratiques empiriques, accordant une grande importance aux empiricités. Ce n’est donc pas nouveau cette question qui met en opposition deux conceptions du monde, deux manières de construire les choses, l’une normative et l’autre empirique.

 

[1] Pierre Bourdieu, avec Loïc J. D. Wacquant, Réponses. Pour une anthropologie réflexive, Paris, Le Seuil, 1972, p.143

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