Le malheur d'être un intellectuel dans les sociétés arabes

Un exposé sur la difficile situation vécue par les intellectuels dans les sociétés arabes, soumises à la la censure sociale et politique dans un contexte où le savoir est marginalisé. Les pressions économiques et politiques sur la presse et les structures culturelles sont étouffantes. A partir de la production littéraire et artistique, un regard sur l'état de l'intellectuel critique aujourd'hui.

 

La tragique agression israélienne contre les Palestiniens donne à lire la solitude des populations arabes qui ne peuvent plus désormais manifester publiquement leur solidarité avec le combat de la Palestine au moment où de nombreux pays ont normalisé leurs relations avec Israël. Des journalistes, des écrivains, des femmes et des hommes politiques ont pris l’habitude d’y aller, rompant ainsi une sorte de refus tacite traditionnel, allant dans le sens de la frilosité des dirigeants, prompts à réprimer leurs intellectuels, souvent soutenus par des lettrés-clones dont l’objectif est de préparer la chasse, quémandant une certaine obole.

En France, en Belgique, en Europe et aux Etats Unis, des intellectuels, des militants de droits de l’homme ont bravé l’interdiction des dirigeants, souvent pro-israéliens, pour dire leur solidarité et exiger la fin du massacre d’un peuple. Les responsables des pays arabes montrent patte blanche aux puissances occidentales, interdisant toute manifestation publique, se contentant de communiqués rapides. Certes, les Tunisiens qui ont changé de système politique après un long processus constituant sont sortis dans la rue exprimer leur colère, comme d'ailleurs les Jordaniens et les Irakiens.

Ainsi, avec la complicité des dirigeants européens et américains, les intellectuels sont condamnés à la marginalisation, même si souvent, ils refusent le jeu du silence. Mais où publier quand tout semble fermé ? C’est cette question centrale que posait l’un des plus grands intellectuels arabes du vingtième siècle, l’auteur dramatique syrien Saadallah Wannous qui a vécu le martyre sous le règne de la dictature Al Assad. J’essaierais ici de parler la réalité des intellectuels critiques en illustrant le propos par de continuelles références à la production littéraire et artistique.  

Cette propension à la censure traverse la culture de l’ordinaire marquée par la prééminence d’un discours moral considérant que tout propos abordant des questions religieuses, politiques ou identitaires relèveraient d’une entreprise subversive. Les pouvoirs en place continuent encore à faire pression sur leurs élites allant jusqu’à l’assassinat, comme dans les pays du Golfe.

Toute parole considérée comme subversive est souvent censurée et son auteur embastillé. C’est ce que vivent de nombreux intellectuels, journalistes et artistes arabes. Aucun pays ne déroge à la règle de la censure, avec, bien entendu, des degrés et des niveaux de tolérance différents. Dans tous les pays arabes, existe une police chargée de contrôler, de surveiller et de punir toute lecture qui contreviendrait à la norme, notamment en matière littéraire, philosophique et artistique. De très nombreux écrits ont été censurés, comme d’ailleurs des films et des pièces de théâtre. Cette police, au-delà des instances institutionnelles, traverse le discours social. Le contrôle peut donc dépasser les espaces officiels pour concerner également une partie de la population ne tolérant aucun discours qui dérangerait son confort.

Ce discours trop conformiste traverse les contrées de certains territoires et se situe du côté des espaces officiels qui, de tout temps, ont dangereusement mis à mort la pensée libre et les paysages littéraires et artistiques engendrant exils, morts subites et renoncements.  Depuis longtemps, les lettrés arabes ont souffert de l’intolérance ambiante et des agressions continuelles les poussant parfois à de graves situations d’automutilation. Il faut signaler que ces histoires de mutilation des lettrés n’est pas nouvelle, mais marque depuis des siècles, la « pensée libre ». Même ce qu’on appelle « l’âge d’or » (8ème-15ème) a lui aussi connu ses moments d’obscurité, ce qui a poussé Ibn Rochd à l’exil après avoir été accusé d’hérésie. Mansour El Hallaj (858-922), adepte d’une sorte d’union mystique, tasawuf, mort crucifié à Baghdad en 922 a vécu aussi une situation de persécution extrême.

La censure sociale est outrageusement présente dans un univers trop prisonnier de discours singulièrement contraignant sur les questions religieuses et politiques. Les sociétés arabes, trop conformistes, vivent un rapport paradoxal, ambivalent avec le chef, marqué par une relation de fascination-répulsion, frisant un comportement schizophrénique, un certain dédoublement, et balançant entre une « tradition » aphone et une modernité crainte, mais désirée. Toute mise en question du discours dominant est vécue comme une blessure d’une identité perçue comme statique, figée.   

Les choses sont dès lors biaisées dans un univers arabe où toute parole différente est suspectée de subversion. Depuis trop longtemps, les intellectuels autonomes sont chassés, mis au ban de la société quand ils ne sont pas tout simplement liquidés. Tahar Haddad qui était un intellectuel, syndicaliste et homme politique tunisien a milité pour l’instruction, l’émancipation des femmes et la suppression de la polygamie. L’un de ses ouvrages les plus connus est Notre femme dans la charia et la société (1930). Après la publication de cet ouvrage, qui a rencontré l’hostilité des milieux conservateurs (Zaytouna notamment), il prend le chemin de l’exil.  

Toute critique exposait son auteur à de très sévères représailles. Les choses commencent plus ou moins à changer dans de très rares pays arabes. Les dures réalités politiques n’ont pas empêché certains auteurs et metteurs en scène de s’attaquer de manière indirecte au pouvoir, considéré comme le responsable de tous les maux. Les pièces des Algériens Abdelkader Alloula, Kateb Yacine, du Tunisien Lamine Nahdi, du Syrien Saadallah Wannous, et des Egyptiens Youcef Idriss, Lotfi el Kholi, No’mane Achour et Mamdouh Adouane s’attaquaient à certains maux de la société et considéraient que tout changement ne pourrait se faire qu’à travers une véritable vie démocratique.

La littérature et les arts exprimaient l’expression du mal-être des populations et des intellectuels, frappés par une sorte de sentiment de culpabilité qui les poussait parfois à des réactions nihilistes. Au lendemain de juin 1967, par manque de liberté, l’expression de courants de pensée est étouffée. Les deux saisons qui ont suivi la défaite de juin 1967 avaient été marquées par la parution d’œuvres littéraires, de films et de pièces politiques prônant la lutte nationale et développant une amère critique sociale. Ainsi, durant la « saison » 1967-1968, Sa’d al -dîn Wahba présente al-Masamir (les Clous), mis en scène par l’Egyptien Sa’d Ardach, rapide réaction aux événements du 5 juin. De nombreux auteurs ont été poussés à emprunter le chemin de l’exil.

Plusieurs pièces, films et romans, mettant en scène ces événements ou les prenant comme prétextes dramatiques furent censurées. Oughniya ala al mammar (le Chant du passage) – qui, d’ailleurs, fut adaptée avec succès au cinéma – de l’Égyptien Ali Salem, racontant l’histoire de soldats arabes isolés, mais puisant dans leur courage la force de résister, subit les foudres d’une censure agressive. Soirée de gala à l’occasion du 5 juin, qui analysait les véritables causes de la défaite, fut interdite durant plusieurs années. D’une manière générale, une sévère censure s’abattit sur les dramaturges et les intellectuels.

La censure marquait le quotidien. Partout dans les pays arabes. On se mit à tenter un certain nombre d’expériences esthétiques et artistiques dans le cadre de petits espaces comme le Théâtre de poche. Tout cela pour détourner les jeux tragiques de la censure.  La Situation de la femme en Algérie de Théâtre et Culture fut retirée de l’affiche juste après sa première représentation en 1970. Les pièces de Kateb Yacine connurent parfois des situations dramatiques. Babour eghraq (le Bateau coule) de Slimane Bénaissa fut interdite vers le milieu des années 1980 par le ministre de la Culture de l’époque. C’était un texte qui décrivait, avec une certaine violence et un propos caustique, la situation politique et sociale de l’Algérie. Elle fut autorisée quelque temps après, sur injonction d’autres responsables politiques et sécuritaires. En Algérie, il y avait plusieurs centres de décision et un pouvoir hétérogène, contradictoire, qui pouvaient interdire ou autoriser une production artistique.

Le cas de Kateb Yacine est éloquent à plus d’un titre. Le ministre de l’Information et de la Culture des années 1970, M. Ahmed Taleb Ibrahimi s’opposait ouvertement à ce que Kateb prenne en charge une structure dépendant de son ministère. C’est le ministre des Affaires sociales, M. Mohand Said Mazouzi – qui ne s’entendait apparemment pas avec Taleb – qui a pris en charge la troupe de Kateb Yacine. En Tunisie, un homme de théâtre, très populaire, Lamine Nahdi, a connu la prison en juillet 1981, après son retour d’une tournée au Venezuela. La troupe du théâtre du Maghreb Arabe (TMA) qu’il dirigeait présentait el Fourja (le Spectacle). Les deux comédiens, Lamine Nahdi et Mongi Ouni, ont été arrêtés avec de graves chefs d’inculpation : outrage à chef de l’État, diffamation et incitation au désordre. Des pièces de Nahdi et de Jaibi ont été censurées par les autorités tunisiennes. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui avec le changement de régime.

Les pays arabes possèdent des commissions de censure qui dépendent souvent, de manière étroite, des ministères de l’Intérieur et des services de sécurité. En Syrie, qui reste encore très fermée malgré la présence de sérieux dramaturges et de metteurs en scène compétents, il existe une commission triangulaire qui s’est transformée en comité des six. Le parti Baas contrôle cette structure. Les troupes libanaises et les éditeurs doivent passer préalablement le test de la censure avant de monter leurs pièces. La censure prend des aspects multiformes, religieux, politiques et économiques.

La « morale » considère que toute initiative ne correspondant pas à des canons précis et échappant au contrôle de certains pouvoirs est dangereuse et subversive. Ainsi, l’autocensure fait de sérieux ravages et pousse de nombreux auteurs, écrivains, réalisateurs et metteurs en scène, soit à quitter le théâtre, soit à se lancer dans le mélodrame – d’ailleurs très rentable. Les contraintes économiques réussissent à décourager toute bonne volonté tentant de faire un théâtre ou un journal différent et crédible.

La télévision, souvent contrôlée par l’État, est fermée à toute œuvre quelque peu contestataire.

Certes, les pouvoirs en place ont leurs scribes attitrés. Le scribe officiel a pour fonction essentielle d’illustrer le discours du chef et de faire souvent le bouffon, au même titre que les écrivains du sérail. Parfois, les fonctions du bouffon et du scribe se confondent, donnant à lire des lettrés n’ayant d’autres prérogatives que celles de légitimer le discours du roi. Cette entreprise d’illustration et de légitimation du discours du chef caractérise la production de lettrés traditionnels, usant parfois d’une vulgate « moderne », contournant et détournant le sens initial des termes utilisés pour en faire des coquilles vides. Des « intellectuels » traditionnels, parfois puisés dans un espace « progressiste » de lettrés reniant leur appartenance antérieure sont employés pour « débusquer » l’ennemi extérieur et les adversaires d’un Etat en manque de légitimité.

 La censure marquait la culture de l’ordinaire. Dans des romans d’auteurs comme l’Algérien Mohamed Dib, les Egyptiens Jamal El Ghittani, Son’Allah Ibrahim ou Wannous, ce personnage d’intellectuel-bouffon est présenté comme un être vil, opportuniste, sans aucune dignité. Dans Mille hourras pour une gueuse de Mohamed Dib, Wassem se caractérise par un dédoublement qui lui donne une formidable épaisseur. Ecrivain public, personnage, au départ, sans dignité, attend devant une porte d’un dignitaire du pouvoir nommé Chadly. Il ne découvre qu’une décharge d’ordures, il se couronne roi. Ainsi, il devient acteur en assumant une sorte de métamorphose pour reprendre Nietzsche dans Origines de la tragédie. De nombreux auteurs arabes n’ont pas eu peur de traiter de la question du pouvoir, malgré les nombreuses contraintes, en mettant en scène une société désabusée, désenchantée.  

Après les indépendances, plusieurs romans et pièces de théâtre présentant de manière critique le passage du passé (la lutte pour l’indépendance) au présent ont été publiés. Tous ces récits mettent en scène des personnages vivant un présent difficile, tragique. Ils font souvent appel à la guerre de libération comme une sorte d’espace sacrificiel. En Afrique Noire, comme dans les pays arabes, les écrivains se mettent à contester les pouvoirs en place en prenant comme espace-témoin, l’Histoire. Mohamed Dib, Youssef Idriss, El Ghittani, Wannous, Sony Labou Tansi, Wole Soyinka, Ahmadou Kourouma, Rachid Mimouni…mettent en scène, chacun selon ses orientations esthétiques et idéologiques, la tragédie des sociétés africaines et arabes après les indépendances et la défaite de juin 1967. Passé et présent s’interpellent, s’entrecroisent et s’interpellent tout en ne se confondant pas. Ils fonctionnent comme deux univers antithétiques et antagoniques. Deux temps, deux espaces structurent le récit.

Les années 1980 et 90 ont vu virent la production de nombreux textes artistiques, littéraires et artistiques donnant à lire désenchantement et désillusion. Les romanciers Naguib Mahfouz, Jamal el Ghittani, Son’allah Ibrahim, Mahmoud Badawi et bien d’autres employaient des personnages angoissés, sans repères sérieux tout en présentant des situations chaotiques.

Le cinéma, malgré sa grande dépendance envers l’État, avait suivi la même voie. Les Egyptiens Youssef Chahine, Salah Abou Seif, Chadi Abdessalem ou Tewfik Salah avaient ainsi réalisé des films (le Monstre de Salâh Abou Seif, 1954 ; Combat héroïque de Tewfik Saleh, l’Appel de la perdrix d’Henry Barakat 1959 ; Gare centrale de Youssef Chahine, 1956), maîtrisés sur le plan technique, qui abordaient les problèmes que connaissait la société égyptienne. Le théâtre et la littérature évoquaient la responsabilité de l’intellectuel et s’interrogeaient sur ses silences et ses reniements successifs.

Très ouvert et ne craignant pas de déranger, l’auteur dramatique syrien, Saad Allah Wannous cet empêcheur de tourner en rond, allait être présent dans tous les espaces où l’on réclamait la liberté d’expression dans des pays arabes, alors soumis à l’autoritarisme et au totalitarisme. Il ne réclamait pas uniquement l’instauration de la démocratie par la parole, mais il le faisait également par l’écriture, ce qui était une aventure très risquée dans des territoires habitués à en finir, par la force, avec toute voix contestataire. Ses textes Soirée de gala à l’occasion du 5 juin ou le Voyage de Hentala (Rihlat Hentala min el Ghafla illa el yaqadha) exploraient, en empruntant certains éléments à l’histoire populaire, une société décadente, marquée par la démission et la corruption de ses dirigeants. Après 1967, les choses ont sérieusement commencé à changer. Soirée de gala à l’occasion du 5 juin (1968) allait marquer un saut qualitatif dans le parcours dramaturgique de l’auteur et lui permettre d’affirmer son engagement politique et esthétique. C’est le début de la mise en œuvre d’un théâtre de contestation politique qui reprend également les techniques brechtiennes (dédoublement des personnages, fragmentation du récit, effet de distanciation…) et qui ose braver les interdits et les tabous politico-religieux.

Cette pièce, vite censurée par les autorités, s’attaquait ouvertement aux dirigeants, les rendant responsables de la défaite, et démythifiait le discours triomphaliste, tout en s’insurgeant contre l’héroïsme guerrier, qui avait toujours fait les beaux jours des différents appareils du gouvernement (presse, canaux officiels, « intellectuels »). Le théâtre dans le théâtre, procédé choisi par Wannous, permettait de tourner en dérision le discours officiel fonctionnant par clichés et stéréotypes et ne reconnaissant que l’écho de sa propre voix, et de révéler les compromissions de certains lettrés ainsi que la responsabilité de tous les pouvoirs politique, intellectuel et religieux dans la défaite.

L’expérience de l’Irakien Youssef el Ani pose le problème de la difficulté d’exercer un théâtre militant et engagé dans les sociétés autoritaires et fermées, gouvernées par des pouvoirs autocratiques. Actuellement, les grands auteurs irakiens se réclament ouvertement de l’héritage d’el Ani qui a apporté au théâtre irakien une dose de professionnalisme et la nécessité de maîtriser les contours techniques de l’art dramatique pour exercer la fonction d’auteur dramatique et de metteur en scène. Après l’exil forcé d’el Ani qui a connu, à l’époque de Saddam Hussein, les affres de la prison et de la marginalisation, les choses sont restées en l’état.

Toute parole différente était considérée comme subversive, à tel point que les journaux étrangers étaient souvent interdits d’entrée parce que considérés comme peu recommandables. Les gouvernements freinaient toute voix autonome. Des pièces étaient interdites, des livres édités à l’étranger n’étaient même pas en vente au Caire, à Damas.

La pensée libre est souvent matraquée au nom de jugements moraux condamnant à la disparition toute littérature porteuse de renouveau. La peur côtoie l’impuissance. La presse a toujours connu des moments difficiles, même si commence à s’amorcer un dégel trop relatif. Toute velléité d’autonomie semblait bloquée. Ce qui avait condamné beaucoup de journalistes au silence ou au départ. Mais malgré cette dure situation, des plumes, quelque peu libres, arrivaient/arrivent à s’exprimer alors que la grande partie des journalistes, souvent sans titres, se prenaient pour des militants politiques reproduisant à longueur de colonnes le discours politique officiel chantant d’improbables réalisations et délaissant royalement la fonction sacrée du journalisme : informer.

Certes, des journaux comme Ettali’a de Lotfi el Kholi et Rose el Youssef dirigé par Abderrahman Echerkaoui se singularisaient par leur liberté de ton, ce qui leur avait valu de nombreuses saisies et l’emprisonnement de leurs dirigeants. Même le quotidien Tachrin,  à Damas avait d’excellents journalistes dont certains sont décédés ou suicidés dans les prisons syriennes. Au Caire où sévissait une presse trop marquée par sa trop grande proximité avec le pouvoir, des noms comme Ahmed Baha’Edine ou Hassanein Heykal n’arrivaient pas à faire la distinction entre leur fonction de journaliste et leur rôle trop peu innocent de conseiller du roi.

Encore une fois, des plumes courageuses, certes rares, ont toujours marqué le paysage culturel arabe. Malgré une féroce censure et des risques considérables, ils arrivent à produire un savoir autonome. Nous ne pouvons que citer les travaux du Tunisien penseur tunisien Hichem Djaït, des Marocains philosophes marocains Abdellah Laroui, Mohamed Abed el Jabiri, l’écrivain Mohamed Berrada, des Algériens, Mohamed Harbi et Ali el Kenz et Mohamed Arkoun, les philosophes syrien Tayeb Tizini et libanais H’sin M’roua par exemple.  La lecture de ces textes va au-delà du constat pour interroger les fondements de la culture arabe et les réalités souvent ambiguës de la rencontre avec l’Europe. Cette manière de voir, marquée par la formation des intellectuels du Maghreb et les relations continues entretenues avec les « élites » du Moyen-Orient, permet un regard plus libre, moins contraignant.

Dans cet espace délétère, l’absence des universitaires, des journalistes et des avocats dans le débat public donne à lire des sociétés sclérosées qui, souvent, déplorent le « silence » des intellectuels tout en leur déniant le « droit » d’être libres, c’est-à-dire osant interroger des réalités qui semblent taboues. L’espace public est squatté par une parole bavarde, oiseuse, célébrant les « réalisations » du roi.

Certes, des voix critiques arrivent, malgré la peur et le conformisme ambiant, à dire une réalité singulièrement différente. Ne cédant pas facilement aux appels confortables et trop compromettants des pouvoirs dominants ni aux schémas préétablis de batailles tracées d’avance, ils exercent une sorte de mise en questionnement continu d’événements apparemment évidents. La position de nombreux intellectuels arabes dans la question irakienne, syrienne ou libyenne est justement travaillée par une grande méfiance du discours « occidental » et une lecture réaliste des faits à partir de paramètres historiques et stratégiques. Mais cela ne veut nullement dire que les grands intellectuels arabes, c’est-à-dire ceux qui ne fonctionnent pas comme les clercs des gouvernements en place, rejettent tout l’héritage culturel « occidental », mais entreprennent une introspection critique de ce « butin ».

Les situations difficiles et trop contraignantes de censure et de répression n’empêchent pas quelques rares écrivains, des cinéastes, des dramaturges et des penseurs d’aborder des sujets trop tabous. Ces derniers temps, surtout avec les crises successives vécues par les Arabes, la parole se libère quelque peu et les gouvernements, sous la pression internationale, tentent de ménager quelques espaces de liberté. La contestation gronde dans toutes les sociétés arabes. Dans des pays comme la Mauritanie, l’Arabie Saoudite, ou Bahreïn, les choses commencent à bouger, des intellectuels, longtemps enchaînés, s’expriment tout en s’exposant encore aux pires exactions. Des blogueurs se mettent à s’exprimer, en évitant parfois l’autocensure, ce qui dérange sérieusement les pouvoirs en place déterminés à vouloir contrôler toute production médiatique, littéraire et artistique. Le centre médiatique semble connaître un sérieux glissement du côté de la périphérie incarnée par les réseaux sociaux développant un discours plus ou moins autonome. L’émergence des réseaux sociaux a engendré la présence d’autres attitudes et d’autres comportements réduisant ainsi le champ d’intervention des pouvoirs dominants et démultipliant les espaces d’information et de communication. Les pouvoirs politiques réagissent en usant d’outils de dissuasion répressive.

La parole est dangereuse, c'est pour cette raison qu'elle est combattue depuis des siècles par des régimes qui, s'ils n'arrivent pas à la dompter et à la corrompre, la condamnent au silence. La désillusion et le désenchantement, nés après les indépendances et la défaite de juin 1967 favorisent un discours, parfois nihiliste, lieu de déception et d'impuissance. Les personnages plongent dans le passé pour dire les trahisons présentes et les divers retournements historiques. L’auteur dramatique syrien Mohamed Maghout fait parler dans El Mouharej (Le clown) Abderrahmane Eddakhel qui effectue un voyage dans les pays arabes pour s'enquérir de la situation présente. Déjà, à chaque frontière, il est arrêté, puis comble de la tragi-comédie, il est remis, après quelques négociations, aux autorités espagnoles comme un criminel contre quelques tonnes de matières alimentaires. Les écrivains Mohamed Dib, Sonallah Ibrahim, Mourad Bourboune, Jamal el Ghittani, Salah Abou Seif, Zakaria Tamer… montrent dans leurs œuvres exhibent décevant.

Quelle serait donc la fonction de l’intellectuel colonisé dans un contexte marqué par la prééminence du discours néolibéral, d’une certaine religiosité tactique et le recul de la pensée sociale dont l’élément central s’articule autour de la mise en berne dans un certain nombre de pays des conquêtes sociale et du retour aux affaires des dictatures militaires et des forces d’extrême droite en Amérique Latine, en Europe et en Afrique ?

L’ex-colonisé reste encore prisonnier du même regard porté sur lui par l’ancien colonisateur, reproduisant souvent les mêmes schémas fabriqués par l’ancien occupant qui continue à produire les catégories conceptuelles et discursives, plaçant encore l’ex-colonisé dans une posture de quémandeur. Les élites arabes arriveront-ils à se libérer de ce « nous » nationaliste et de mettre un terme aux postures symboliques générées par le regard nationaliste et dépasser le stade colonial en redéfinissant les contours de l’identité perçue comme strate active, loin des sermons nationalistes.

Une tradition qui a vraiment la peau dure chez de nombreux intellectuels colonisés, c’est de substituer au regard figé de l’orientaliste, la position statique du nationalisme. Il est peut-être temps de se libérer de cette propension à la victimisation paranoïaque pour construire une posture dépassant « le face à face entre le regard occidental et le regard du colonisé ».  

Le « réveil » de la religiosité tactique qui ne peut être assimilée au discours religieux engendre un discours social, excluant toute possibilité d’une lecture plurielle du monde, imposant une interprétation et une lecture restrictive, moins informée, peu à l’écoute de l’exégèse et de la connaissance des textes religieux. Cette attitude épouse les contours d’un rejet de tout métissage et hybridité s’inscrivant dans une logique de confrontation des « civilisations » et des cultures, donnant à lire le monde comme un espace pugilistique où s’affrontent en permanence l’ « Occident » et l’Islam. La géographie épouse ainsi les contours d’une identité perçue comme statique, figée et homogène, donnant naissance à un mythique monde arabo-musulman, masse informe et géographiquement glauque.

 La même logique est défendue par les intellectuels « néoconservateurs » en Europe et aux Etats Unis qui défendent l’idée de « choc » des civilisations (Samuel Huntington, Bernard Lewis…). Ainsi, les islamistes rencontrent les néoconservateurs. Une sorte de paranoïa active parcourt leur discours. Les deux ensembles usent de l’arme de la peur pour tenter de convaincre leurs adeptes qui voient leur nombre prendre de l’ampleur à tel point que dans les deux territoires, ils commencent à prendre le pouvoir. Ainsi, l’historien Bernard Lewis n’affirma-t-il pas que « « L’Europe sera musulmane d’ici à la fin du siècle. ». Le même discours se retrouve pris en charge par les islamistes qui, eux, déclarent à qui veut les entendre que l’Occident a pour objectifs de désislamiser les pays musulmans. En Europe et aux Etats Unis, le discours islamophobe domine de nombreux médias et commence sérieusement à se frayer un chemin rectiligne dans les différentes sociétés. C’est vrai que les médias n’arrêtent pas de donner la possibilité à différents orateurs-« philosophes » de justifier cette paranoïa. Ainsi, des « philosophes » ou des animateurs de télévision comme Alain Finkielkraut, Bernard Henri Levy, Caroline Fourest ou Eric Zemmour développent ouvertement ces idées de confrontation et de « danger » de l’Islam, en stigmatisant la population des banlieues.   

Toute parole ne reproduisant pas les vérités dominantes est vite montrée comme hérétique. D’ailleurs, les institutions politiques ne constituent pas les uniques lieux de censure. L’espace social s’évertue de sanctionner les contrevenants à une vérité collective souvent imposée par des exégètes religieux autoproclamés. C’est ainsi que depuis des siècles, des érudits et des lettrés ont connu des condamnations diverses, allant de l’assassinat à l’exil en passant par l’emprisonnement : Sohrawardi, Ibn el Mouqafaa, El Hallaj, Ibn Rochd, Hussein Mroué, Mehdi Amel, Abou Zeid, Jalal El Adm, Nawel Saadawi, Naji el Ali et Mohamed Boudia assassinés par les services de sécurité israéliens, le Mossad, Alloula, Djaout et de nombreux autres intellectuels.

Les sociétés arabes qui sont encore peu perméables à différentes formes artistiques et littéraires nourrissent une certaine méfiance à l’égard de l’intellectuel perçu comme un perturbateur public, mais on n’arrête pas dans les médias et dans la société de s’interroger sur son absence supposée ou son « silence ». Le regard porté sur les intellectuels critiques est péjoratif, non dénué de rejet. Tout lettré reste marqué par une sorte d’opprobre, surtout s’il ne se recrute pas dans l’espace religieux ou politique dominant. L’imaginaire arabe traversé par les jeux sournois d’une dualité paradoxale illustrée par le rejet de toute trace « occidentale » et la fascination d’un « Occident », désiré, mais apparemment répulsif, est le produit d’une histoire faite de confrontations mémorielles, d’échecs subis et d’actes manqués.

Emerge, ces dernières décennies, un discours essentialiste, hypernationaliste, teinté de religiosité, qui se réapproprie inconsciemment les clichés et les stéréotypes coloniaux pour fabriquer une sorte d’individu collectif fonctionnant comme une masse informe, reprenant finalement les « vérités » énoncées par de nouveaux faux  spécialistes  (François Gèze, Bernard-Henri Levy, Eric Zemmour, Robert Ménard…), en lieu et place de l’orientalisme traditionnel, avec moins de rigueur et d’exigence scientifique. Ainsi, le regard du colonisateur est repris en charge par des « indigènes » conservateurs qui usent de procédés et de références similaires. L’image de nous-mêmes est façonnée ailleurs et reproduite par nous-mêmes.  Ce « complexe du colonisé » n’est pas exclusivement l’apanage de certaines élites intellectuelles, mais également des pôles dirigeants et de la société qui entretient avec l’Occident un rapport de fascination-répulsion. Généralement, le chef a pour modèle des structures et des personnages « occidentaux » auxquels il voudrait s’identifier.

De nombreux intellectuels arabes inscrivent leurs pratiques discursives dans une sorte de supermarché néolibéral, s’improvisant comme les chantres du clergé du marché et de l’entreprise, désormais investi du sceau du sacré, se rapprochant de ce qui est entrepris par des « philosophes » néoconservateurs qui réemploient tous les clichés et les stéréotypes du discours colonial, allant dans le sens de « l’ordre des choses » (Bourdieu). Ces philosophes d’un type spécial, défenseurs zélés du marché et de l’islamophobie, s’expriment sur tous les sujets, avec arrogance et certitude, assènent des jugements définitifs tout en se présentant comme l’expression de la pensée collective. Ils ont comme cibles l’Islam, les Arabes, défenseurs d’Israël, attaquant sans cesse Derrida, Bourdieu, Morin ou Sartre.  

 

 

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