Anna Gréki, la poétesse qu’aucune torture ne pouvait faire taire

Anna Gréki (1931-1966), de son vrai nom Anna Colette Grégoire, une grande poétesse, auteure de deux recueils de poésie et d'un texte théorique, a pris fait et cause pour l'indépendance de l'Algérie, elle rencontre son compagnon, communiste comme elle, arrêté et brûlé vif en 1956, elle fut, elle aussi arrêtée à Alger en 1957 et torturée, la géhenne, l'électricité et le supplice de l'eau...

Elle était belle, rayonnante, la passion à fleur de peau, cette fille née à Batna, dans les Aurès, très douée, le baccalauréat à l’âge de 16 ans, le sourire finissait par illuminer la cité, elle était la poésie, elle qui conjuguait les vers à sept pieds qu’elle affectionnait tant, à l’amour du prochain, du grand nombre. Elle avait très tôt commencé à ciseler les mots et à en faire des ruelles pour l’amitié et la paix. Elle avait des yeux pour voir au moment où d’autres nombreux voilaient les leurs, elle voyait la misère et l’exploitation, elle savait reconnaitre les cruautés coloniales. Elle a vécu dans sa chair la torture, cette jolie femme, d’une grande intelligence, la géhenne, le supplice de l’eau, l’électricité, rien ne pouvait l’arrêter, elle qui n’arrêtait, pas disait-on, de chantonner l’hymne révolutionnaire algérien, Min Jibalina (De nos montagnes).

Anna Gréki, le bac en main, silhouette frêle, elle s’envole à Paris pour suivre des études de lettres à la Sorbonne, elle rencontre un étudiant algérien, un grand militant de la cause nationale, la chevelure blonde, originaire de Tlemcen, d’une très vive intelligence, Ahmed Inal qui avait obtenu une licence d’histoire. C’est une très belle rencontre, un amour infini drapé du sceau du militantisme. L’Algérie au bout de la réflexion. Dès le déclenchement de la révolution, la décision de rejoindre le maquis en Algérie était déjà prise. Le couple communiste s’engagea concrètement dans le combat. Mohamed Harbi qui les a bien connus disait qu’ils étaient déjà préparés à la lutte révolutionnaire bien avant le 1 novembre. Ahmed Inal qui enseigna quelque temps dans un lycée à Tlemcen prit le chemin de la wilaya 5, arrêté en octobre 1956, il fut brûlé vif par les soldats français.

Elle avait, certes, souffert de la disparition de Ahmed Inal, mais elle savait déjà en France alors qu’elle était étudiante que participer au combat n’était pas sans risque. L’historien Mohamed Harbi parle ainsi de sa passion et de son engagement : « passionnée dans la discussion. Elle ne discutait pas calmement. Toujours la passion l’animait. Mais elle était franche et loyale même si on poussait loin la discussion, aux extrêmes… C’était une femme agréable à voir. Très vive. Quand elle ne parlait pas, ses yeux parlaient…(…) Ce que je sais, c’est que dès le début de l’insurrection, dès fin 1954, son idée était de rentrer en Algérie ! Je ne sais pas si elle avait un projet d’engagement précis, ou l’attendait, mais elle était de ces militantes communistes qui voulaient monter au feu dès le déclenchement de la Révolution et cela avant même la création des CDL par le PCA Elle n’était pas du tout de celles ou ceux qui hésitent ou pouvaient tourner le dos à leur passé d’Algériens… ».

Elle continua la lutte avec d’autres camarades de combat, elle fut arrêtée le 22 mars 1957, conduite à la sinistre villa Sésini et torturée, elle connut toutes les formes de torture avant d’être transférée à la prison de Barberousse (Serkadji). Ses codétenues, européennes ou autochtones, se souviennent très bien d’elle. Comme Nassima Heblal, la secrétaire de Abane Ramdane et du CCE qui en parle avec une grande émotion : « Ma cellule s’est soudain éclairée quand on y a jeté Colette toute mouillée car elle venait de subir les supplices de la baignoire… Une toison d’or enveloppant son frêle corps jusqu’à la taille… et l’immensité de son regard ! Secouée par une tempête de colère comme elle seule savait en déclencher et proférant des injures à l’encontre des ennemis de la cause : “ Ah, les salauds, ils m’ont eue, les salauds…" La tempête passée, c’est avec une grande tendresse et une folle passion qu’elle me parla d’un amour intense qui brûlait dans son cœur. Mais, je devais découvrir après quelques heures d’échanges que dans ses yeux de paradis s’abritait une âme forte, une personnalité exceptionnelle, un caractère de roc… »

Une fois libérée, elle rejoignit directement Tunis et le GPRA. Tenace, elle ne pouvait se taire, ni pardonner l’ignoble, elle mobilisa du monde pour rédiger un texte-plainte publié dans la brochure du comité de défense des enseignants, intitulée « L’affaire des enseignants d’Alger », un ensemble de 21 témoignages de militants torturés durant la bataille d’Alger.  

Ses amies de prison témoignent de sa force et de sa pugnacité, Claudine Lacascade, Belkhodja, une des premières étudiantes algériennes à suivre des études de médecine et Nassima Heblal. La villa Sésini n’était pas un lieu de plaisir. C’est ainsi que Claudine Lacascade, elle qui y a séjourné, la décrit : « Massu a réorienté les fonctions de la villa Sésini : pièces, couloirs, garages, cours, jardins, caves et toutes dépendances de cet ancien consulat d’Allemagne ne désemplissent plus de suppliciés, — leurs hurlements, leurs explosions de folie… Un travail méthodique de saccage humain que personne ne peut voir de l’extérieur… Supplice de l’eau — au bord du bassin aux poissons rouges — avant de passer à l’électricité branchée aux oreilles, aux seins, aux appareils génitaux… Arrêt cigarette, qu’on écrase où on veut…Puis rebelotte, comme ils disent entre eux, pour de très longues séances de pendaisons à l’échelle à en perdre tout sens des articulations suivies de tentatives de strangulations ; de furieuses pressions sur les orbites oculaires et autres goulots de bouteilles à faire péter de terreur n’importe quel mulet… »

Elle ne pouvait ne pas écrire, la littérature lui permettait de mieux supporter l’insupportable et de dire l’indicible. Elle aimait beaucoup Marcel Proust considéré comme compliqué par ses codétenues, mais elle avait réussi à leur faire lire A la recherche du temps perdu. Elle donnait des conférences en prison tout en écrivant des poèmes. La poésie, c’était sa vie. Elle ne pouvait ne pas associer poésie et révolution. D’ailleurs, même en prison, elle parlait de ses choix d’écriture. Voilà ce que racontait son amie et codétenue, Claudine Lacascade : « Colette était vraiment flamboyante ! Et ses poèmes écrits en prison sont sortis d’un jet comme s’ils avaient été maturés pendant des années… Elle était très sensible à la prosodie. Un jour, je l’ai entendue en prison dire que les vers de sept pieds lui convenaient bien. Elle avait eu cette phrase… ».

Une fois, l’Algérie indépendante, elle allait se consacrer à la poésie, aux études, -elle achève sa licence de lettres en 1965,- et à son engagement. C’est vrai qu’elle avait été vite désenchantée par le cours autoritariste des choses, elle se mit, comme tant d’autres militants, poètes et artistes, à vitupérer les « requins de la révolution » et les « combattants de la dernière heure ». Elle participait à tous les débats aux côtés de Hadj Ali, Boudia, Bourboune, Mustapha Kateb qui s’interrogeaient sur quelle voie prendre. Elle a choisi d’enseigner dans un établissement d’Alger, le lycée Emir Abdelkader. Elle meurt brutalement en 1966 alors qu’elle âgée de 35 ans.

Gréki a publié des recueils de poésie, Algérie, Capitale Alger, préface de Mostefa Lacheraf, (SNED, 1966, traduction en arabe par Tahar Cheriaa) et Temps forts (Présence africaine, 1966), mais aussi des textes critiques. Elle avait une conception singulière de la littérature qui se distinguait du discours dominant. Ainsi, dans ses textes, Théories, prétextes et réalités, paru chez Présence Africaine en 1966 et Eléments pour un art nouveau, écrit avec le peintre Mohamed Khadda, il est question d’un art et d’une littérature en rapport constant avec la multitude tout en donnant à lire une écriture particulière, libérée des clichés et des stéréotypes et ouverte aux grands mouvements universels. Elle écrit ceci : « Il existe par ailleurs des textes à prétention artistique qui semblent sortir d’un cours élémentaire. Là on a voulu « faire » simple pour se mettre à portée du peuple. Le peuple, de la sorte, n’a droit qu’à des poèmes de fête patronale, de sous-préfecture du XIXe siècle français. Pour écrire national et révolutionnaire, on ne se permet que d’écrire, au mieux des éditoriaux de prose rythmée, médiocres, à la faveur de la confusion établie entre la propagande, vulgarisation et poésie par exemple. Le souci du peuple devient rapidement populisme, et donne le jour à une littérature du mépris qui n’a rien à voir avec une littérature populaire, et qui consiste à créer des œuvres mineures pour des hommes considérés comme mineurs ». Elle dit les choses sans complaisance, elle qui propose une écriture, nourrie certes de la quotidienneté, mais foncièrement belle, usant de métaphores et d’un rythme à donner à la poésie une force et un éclat particuliers. Elle me fait penser au propos d’un grand poète et un homme de théâtre, Bertolt Brecht : « Je puise mon esthétique des nécessités du combat ».  

Très peu d’Algériens connaissent ces poètes qui ont tant apporté au pays, qui se sont sacrifiés pour l’Algérie, comme si l’amnésie était la chose la mieux partagée dans nos écoles et nos universités. Heureusement qu’une nouvelle maison d’édition, Terrasses, un clin d’œil à Jean Sénac, un autre poète oublié, et la traductrice et romancière, Lamice Saidi ont édité des textes poétiques et théoriques d’Anna Greki, avec une très belle présentation-postface de Saidi qui a réalisé la traduction en langue arabe. Elle s’exprime ainsi sur les textes traduits et de certaines difficultés dans un entretien accordé au quotidien Liberté : « C’était surtout le cas pour Temps forts, parce qu’elle se cachait derrière des couches et des couches de métaphores. Le rythme en lui-même était aussi compliqué, Algérie, capitale Alger était optimiste, accessible, gai, mais dans Temps forts, on sent le malaise intérieur, elle l’a parfaitement traduit en rythme et en métaphores.  Ce n’était pas forcément facile, mais je voulais le faire parce que ce sont des textes représentatifs de son parcours humain. On voit comment elle a évolué ; elle était emballée par la révolution, puis déçue, puis complètement déprimée. Mais le génie d’Anna Gréki est sa capacité à garder une distance entre l’émotion et la création artistique. Même en écrivant sur un grand moment de désillusion, elle a su garder sa lucidité pour écrire quelque chose de beau qui exprime parfaitement son monde intérieur ».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.