Maissa Bey, une écrivaine à l'écoute du monde

Maissa Bey est une grande romancière algérienne, une œuvre prolifique, un engagement au quotidien, une écriture marquée du sceau de la culture de l'ordinaire. Un portrait subjectif

Elle est belle, Maissa, un sourire discret, elle marche, parle peu, n’économise nullement son sourire, expression d’une sorte de bonheur que ne semblent pas briser les meurtrissures de la vie, elle rit aux éclats au souvenir de je ne sais quel événement, elle qui n’arrête pas de marcher, d’écrire parce qu’écrire, c’est peut-être sa vie. On ne sait, m’avait dit un ami, si elle écrit pour vivre ou elle vit pour écrire. L’ami a peut-être raison, lui qui m’explique que cette passion de l’écriture lui viendrait de son père, instituteur, et martyr. C’est vrai que le père marque les lieux diserts de son écriture.

Les bruissements de la lutte de libération résonnent de cette grande capacité à ciseler les mots et les signes. Maissa, avec son air de rien, timide, est une femme d’action, née à Ksar el Boukhari, un jour brumeux de 1950, elle est au four et au moulin, elle quitte l’Algérois pour rejoindre ces femmes de cette société de la SONELEC où ne travaillent que des femmes, elle veut entreprendre un travail d’utilité publique, elle, l’enseignante de français. Que faire ? Se pose-t-elle cette question emblématique constituant déjà l’intitulé d’un des ouvrages les plus importants de Lénine. Elle donne naissance à une association culturelle, Paroles et écriture, lui permettant d’ouvrir des espaces d’expression multiples, bibliothèque, rencontres avec des auteurs, ateliers d'écriture, lecture de contes, animations diverses pour les enfants.

Elle avance, elle qui a eu la chance, de côtoyer l’équipe de Kateb Yacine à Sidi Bel Abbès, elle anime de nombreuses activités, en direction des jeunes, mais surtout des femmes. Elle en parle avec une grande passion, mère de quatre enfants : « Je voudrais rebondir sur ce que vient de dire Samira Bendris. Cela m’a rappelé que j’ai moi aussi animé des ateliers d’écriture dans les années 90. On a beaucoup parlé de ces années-là, je n’ai pas besoin de vous dire les choses qui se produisaient à l’extérieur… Quand nous avons voulu créer une bibliothèque, il nous a fallu créer d’abord une association de femmes qui s’appelait à ce moment-là Paroles et écritures. Nous y avons été en quelque sorte forcées, pour pouvoir être entre nous, entre nous, femmes. Il faut se remettre en tête le contexte de l’époque, avec ces contraintes que nous devions subir, ces atteintes à la dignité humaine que nous devions affronter quotidiennement, nous femmes, mais pas seulement, les hommes aussi étaient concernés. Nous avons en fait constitué d’abord des groupes de lecture et, ensuite seulement, des ateliers d’écriture qui ont fait que, après, nous avons pu avoir l’opportunité, grâce à la Commission européenne, de créer une bibliothèque qui existe toujours dans la ville où j’habite, Sidi Bel Abbès, une très belle bibliothèque que certains dans la salle connaissent bien. » (Extraits des Actes de l’UH de CDM « Paroles d’Algérie », novembre 2016)

La condition des femmes va d’ailleurs constituer le lien thématique principal d’une oeuvre foisonnante, elle veut écrire, parler à la place de celles qui ne peuvent le faire, elle est en quelque sorte leur porte-parole. Elle ne peut rester silencieuse, se dit-elle. Tout silence s’assimilerait à une certaine complicité. Elle tapote sur la table, ses doigts n’arrêtent pas de remuer, elle ne peut pas ne pas évoquer cette nécessité de dire, de s’exprimer, d’exprimer la condition des femmes, elle le dit à la revue Binatna : « Pour moi, tout s’est passé comme si tout à coup, garder le silence équivalait à se rendre complice de ce que nous devions subir. Et les mots ont été et sont toujours - salvateurs en ce sens qu’ils m’ont aidée à mettre de l’ordre dans le chaos que nous vivions au quotidien ».  

Maissa sourit toujours, regarde ailleurs, ses beaux yeux dorés et brillants sculptent des horizons lointains, elle est parfois absente, puis je ne sais comment ni pourquoi elle pense subitement à sa mère, son pseudonyme, elle rit aux éclats et se met à expliquer le choix de ce pseudonyme, Maissa Bey, en empruntant une voix affectueuse : « C’est ma mère qui a pensé à ce prénom qu’elle avait déjà voulu me donner à la naissance (…) Et l’une de nos grand-mères maternelles portait le nom de Bey (…) C’est donc par des femmes que j’ai trouvé ma nouvelle identité, ce qui me permet aujourd’hui de dire, de raconter, de donner à voir sans être immédiatement reconnue ».

Elle fait quelques pas, tape des mains, porte un regard sur une affiche évoquant le mouvement populaire, marche, puis se met à parler de la question de la langue, elle trouve que toute langue est avant tout un moyen de communication et d’expression à dompter, à en faire un espace pouvant donner à lire le monde. Ce serait, dit-elle, souriante, un « butin de guerre », reprenant ainsi l’expression attribuée à Kateb Yacine. Elle poursuit sa démonstration : « il est bien plus réaliste de considérer la langue française comme un acquis, un bien précieux, et peut-être même un « butin de guerre » ainsi que la définissait Kateb Yacine ».

Maissa n’a de leçon de patriotisme à recevoir de personne, son père, mort les armes à la main, ancien combattant de la libération, l’a laissée orpheline, méconnaissant ainsi pendant longtemps la chaleur paternelle. Elle n’a pas de haine contre le peuple français, malgré cela, elle sait que beaucoup de Français ont eux aussi combattu la colonisation, leur propre pouvoir. L’Histoire de la libération, c’est aussi, me dit-elle, l’histoire de Caliban et de Prospéro, l’esclave dit au maître qu’il avait appris sa langue pour le maudire. « C’est cela, nous avons été longtemps exploités, maltraités, le colonialisme n’est pas une mince affaire. Mais nous avons réussi à le combattre en employant ses propres armes. Même la langue française nous a permis de déchiffrer le monde, d’écrire… ».

Certes, Maissa, comme Djebar d’ailleurs, est née au milieu de plusieurs langues, l’arabe, le français et le tamazight, elle en est fière, c’est ce qu’elle soutient. Elle s’exprime très bien en arabe et en français, elle a tout simplement choisi d’écrire ses textes en français, elle qui a toujours été fascinée par Dib, Kateb, Faulkner, Mammeri ou Djebar. Elle passe indistinctement d’une langue à une autre, d’un monde à un autre : « Je suis née dans un milieu ou cohabitaient (…) deux langues, deux cultures, deux modes de vie. Et j’allais de l’une à l’autre naturellement, sans jamais avoir eu conscience d’une incompatibilité ou d’un antagonisme ».

Maissa respire l’air frais du cœur et de cette générosité qui donne à ses personnages féminins une sorte de quintessence humaine, un brin de lumière. Dans tous ses textes, depuis son premier, « Au commencement était la mer », la violence parcourt le destin de ses personnages, violentés, meurtris, condamnés au silence jusqu’au jour où la parole git libre pour dire une certaine délivrance qui ne va pas sans risques. Mais c’est vrai qu’il y a une volonté de dire qui semble prendre le dessus sur la peur malgré les violences subies, les persécutions endurées dans un univers où toute révolte est fortement réprimée. L’injustice caractérise tout ce monde dominé par une mentalité féodale.

Le discours romanesque est investi de paroles puisées dans la culture de l’ordinaire et puisées dans les jeux intertextuels de lectures de l’auteure. Elle aime énormément Marie Cardinal, Assia Djebar, Nawel Saadawi et l’Américaine Marylyn French (Toilettes pour femmes) dont des traces de leurs textes traversent ses romans, notamment dans Hizya ; Pierre, Sang, Papier ou Cendre ou Entendez-vous dans les montagnes. Elle parle beaucoup d’une grande romancière qu’appréciait énormément, Kateb Yacine, « une femme qui écrit vaut son pesant de poudre », disait-il d’elle, Yamina Mechakra.

Je trouve des points communs au niveau de l’écriture. Chez les deux écrivaines, le désir de dire la condition des femmes est patent, les traces de la lutte de libération sont manifestes, les phrases sont courtes, leurs romans également, elles usent d’un style réaliste, un peu balzacien, mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas déceler des résidus de fantastique et de merveilleux. L’écriture, chez Yamina Mechakra et Maissa Bey est un combat contre la mort et pour la liberté. Maissa ne peut ne pas laisser couler des larmes à l’évocation de Mechakra, ses yeux embués de larmes prennent une lumineuse clarté, avance, essuie ses larmes puis se met à évoquer ses souvenirs avec Yamina, puis passe à l’écriture, elle me parle de son entretien avec le quotidien Le Monde et m’en sort un extrait : « L’acte d’écriture a toujours été pour moi le seul lieu d’entière liberté, un lieu hors d’atteinte et surtout ma seule façon d’“être” dans un monde d’où je me sens de plus en plus exclue, dans une société où toute parole de femme ne peut être que subversive ».

Ecrire, c’est assumer sa liberté de dire, c’est vivre libre. Ce n’est pas pour rien qu’elle a ouvert des ateliers d’écriture pour, dit-elle, leur prendre conscience de leur puissance et de la nécessité de dépasser les jeux de la soumission et de la subordination. Elle fait un travail de militante, Maissa, qui sait qu’au-delà des mots, se dissimulent des boulevards lumineux, elle ne cesse de découvrir que les femmes ont un extraordinaire potentiel de production artistique. Elle est contente, elle sourit chaque fois qu’une de ses élèves réussit à présenter un très bon texte. Elle en est fière, chaque contribution féminine semble nourrir son égo, lui apporter plus de force, elle ne se retient pas en place, ce n’est pas facile de l’arrêter, une de ses élèves a produit un magnifique texte. Elle parle avec une grande effusion de ses ateliers : « Certains de ces ateliers d’écriture, nous les avons publiés dans des ouvrages des éditions Chèvrefeuille étoilé que nous avons créées par la suite, en 2000. Et j’ai été très fortement impressionnée par le besoin de dire ».

Elle marche encore tout en parlant de son expérience, de ses rencontres, d’un travail en commun avec Kateb Yacine, alors directeur du théâtre régional de Bel Abbès, elle touche à tout, poésie, théâtre, roman, nouvelle. On ne peut être surpris de ce désir de dépasser les genres et d’embrasser plusieurs arts. Elle aime beaucoup le théâtre, c’est dans la maison d’édition Chèvrefeuille étoilée dont elle est l’éditrice qu’elle édite ses pièces de théâtre (Tu vois c'que j'veux dire ? 2013 ; On dirait qu'elle danse, 2014 ; Chaque pas que fait le soleil, 2015). Ses romans osent emprunter les sentiers non battus comme dans  Nulle autre voix  où il est question d’une rencontre d’une écrivaine (les traits de Maissa ?) et d’une détenue qui assume le fait d’avoir tué son mari qui n’arrêtait pas de la maltraiter. C’est aussi dans L’une et l’autre qu’on découvre la rencontre avec le père, la guerre de libération, les souffrances, la torture. Ce n’est nullement sans raison que ce texte s’articule autour d’une phrase-clé donnant à lire la relation de l’auteure avec la patrie : « Je dois dire que je suis d’abord un lieu. L’Algérie ». C’est un peu Lakhdar dans Nedjma de Kateb Yacine criant : « Je ne suis plus un corps, mais je suis une rue ». Le lieu devient un élément fondamental structurant le récit, il investit les réseaux thématiques et marque profondément le style. Dans tous ses textes, notamment, Puisque mon cœur est mort ; Cette fille-là, Ne te retourne pas ou Hizya, la touche poétique faite de métaphores obsédantes et de jeux oxymoriques investit un univers narratif donnant à voir un parcours très sinueux du personnage féminin principal qui n’en peut plus de se battre, arrivant parfois à des situations de désillusion.

Maissa sourit toujours, regarde loin, marche, n’arrête pas de marcher

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