Au sujet de l'engagement de Sartre et de la psychanalyse existentielle

Jean-Paul Sartre était de tous les combats, de tous les engagements. Il est depuis quelques décennies attaqué, souvent, pour avoir ouvertement pris position, pensé et écrit autrement. Il est aussi à l'origine d'une intéressante approche du texte littéraire, la psychanalyse existentielle.

Sartre est l’intellectuel en « situation », il continue à déranger. ». Il donnait à lire ainsi la place de l’intellectuel dans un article paru dans Les Temps modernes en 1945 : « L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. Ce n’était pas leur affaire, dira-t-on. Mais le procès de Calas, était-ce l’affaire de Voltaire ? La condamnation de Dreyfus, était-ce l’affaire de Zola ? L’administration du Congo, était-ce l’affaire de Gide ? Chacun de ces auteurs, en une circonstance particulière de sa vie, a mesuré sa responsabilité d’écrivain ».

Décidément, Jean-Paul Sartre, l’homme de tous les combats serait désormais indésirable si l’on suit l’implacable logique de transfuges du maoïsme ou de philosophes autoproclamés qui n’interrogent nullement l’œuvre et le parcours de l’auteur des  Mots, celui qui a réussi à subvertir Kierkegaard marqué du sceau de l’idéalisme, épousant les contours du discours heideggérien, refusant les honneurs (refus du Nobel, Collège de France ou la Légion d’honneur), et condamnant toutes les censures, ce qui n’est pas le cas de ses contempteurs qui n’existeraient que grâce aux plateaux de télévision, appelant au lynchage de leurs adversaires. Sartre était différent, il était l’un de ceux qui soutinrent le quotidien, Libération, alors du côté de la France des gens qui travaillaient et qui voulaient changer les choses, avant de tourner casaque en se donnant au plus offrant, il était partie prenante de Mai 1968, comme d’ailleurs Godard et d’autres, que ces nouveaux philosophes, reprenant le discours de la droite et de l’extrême droite, n’arrêtent pas de maudire et de fustiger, il fit signer la pétition des 121 soutenant l’indépendance de l’Algérie…

Il était de ceux qui ne pouvait pas ne pas prendre parti pour l’anticolonialisme et l’indépendance de l’Algérie, il n’arrêtait pas de faire le parallèle entre le silence de nombreux intellectuels français durant l’occupation, la situation de l’époque et le mutisme à propos de l’Algérie. Il leur faisait rappeler ainsi leur lâcheté : « Fausse candeur, fuite, mauvaise foi, solitude, mutisme, complicité refusée et, tout ensemble, acceptée, c’est cela que nous avons appelé, en 1945, la responsabilité collective. Il ne fallait pas, à l’époque, que la population allemande prétendît avoir ignoré les camps. “Allons donc ! disions-nous. Ils savaient tout !” Nous avions raison, ils savaient tout et c’est aujourd’hui seulement que nous pouvons le comprendre : car nous aussi nous savons tout. Oserons-nous encore les condamner ? Oserons-nous encore nous absoudre ? »

A entendre ces philosophes de la dernière heure (Onfray, Bernard-Henri Levy) ou des écrivains type Houellebecq ou l’écrivain et journaliste officiel, Jacques Julliard gloser sur Sartre, avec une flagrante méconnaissance de son œuvre, insistant constamment sur ses voyages à Moscou, son engagement anticolonial ou sa fameuse préface au texte de Frantz Fanon, Les damnés de la terre, mais ne pipant mot sur son œuvre, tout en usant de jugements de valeur et d’adjectifs dépréciatifs, on se dit que le monde intellectuel est en nette régression. Ils voudraient bien imiter Sartre qui se solidarisait avec les ouvriers de Billancourt, se déplaçant dans les usines. Ils passent, eux, du paysage maoïste à l’auberge nationaliste, xénophobe et ethniciste, brocardant à n’en plus finir Fanon, Nizan et Althusser. Oui, Nizan, Althusser et Fanon étaient ses amis, il admirait l’auteur des « damnés de la terre » dont il rédigea une très belle préface.

Où sont ces débats avec Foucault, Aron, ces colères intelligentes d’Althusser, ces répliques de Badiou et de Rancière ou ce travail de déconstruction et de dissémination de Derrida et de Bourdieu ? Mais pour celui qui connaît plus ou moins le paysage français, il se dit que ce ne sont pas ces animateurs médiatiques qui risqueraient d’oublier qu’il existe encore dans les travées des universités et de la pensée française des voix autonomes, libres et de grands sociologues, historiens, littéraires ou écrivains ou hommes et femmes de théâtre comme la femme debout, Ariane Mnouchkine.

Ces gens-là qui cherchent à opposer Sartre à Camus, faisant de l’un l’ennemi irréductible du « monde libre » et de l’autre, le héraut de l’humanisme, plongent consciemment ou inconsciemment dans les travées de l’histoire algérienne, reprochant à Sartre son engagement intégral en faveur de l’Algérie, prenant position pour Camus qui est, sans doute, un immense écrivain, mais qui, dans la question algérienne, avait choisi le déni de l’histoire, lui qui, pour reprendre Roland Barthes, un admirateur de Sartre, considérait les textes camusiens comme l’incarnation du « degré zéro de l’écriture », du désengagement total. Sartre assumait et revendiquait ses engagements politiques, l’Algérie, le PCF, Moscou, Mai 1968 et bien d’autres faits reprochés à l’auteur de « l’existentialisme est un humanisme ». On lui a même sorti une histoire abracadabrante de collaboration, alors que c'est Camus, lui-même, qui aurait recruté Sartre dans Combat, le journal de la résistance. Certes, il y aurait eu peut-être un moment de manque de discernement, mais il faudrait le prouver, d’autant plus que sa pièce Les Mouches, jouée en 1943, mettait en scène la nécessité de s’opposer à l’oppresseur. Le même procès avait été fait à Heidegger. Il avait le courage de ses idées et la force de ses convictions.

C’est vrai qu’ils ne peuvent pas pardonner à Sartre son anticonformisme, ses positions politiques et philosophiques, ils pensent balayer d’un revers de la main toute une œuvre, un engagement, une posture humaniste. Auteur d’une œuvre immense, l’amoureux de Faulkner, de Flaubert, de Baudelaire et de Genet, un autre anticonformiste, celui qui réussit la gageure de combiner magistralement la psychanalyse -tout en la dépouillant de ses éléments essentiels, l’inconscient et la libido- et le marxisme, mettant en œuvre une méthode où l’homme s’intègre dans une totalité, « le mouvement général de l’Histoire », est un génie.

C’est un génial touche-à-tout. Ce n’est pas pour rien qu’un autre géant, également honni par ces derviches-tourneurs du dernier quart d’heure, Roland Barthes, est attaqué, fustigé par ces mêmes philosophes de foire. Philosophe, auteur dramatique, romancier, Sartre est de tous les engagements. L’enjeu est tout simplement idéologique révélant deux postures, deux conceptions du monde, l’une historique, ouverte au monde et l’autre, essentialiste, sans attache avec le monde, proche des puissances de l’argent. Sartre contre Camus ?

Ces philosophes de gare n’auront jamais le souffle nécessaire pour réussir à ternir l’image d’un véritable homme de pensée, un homme libre dont les attaques le visant ont surtout commencé avec la montée du discours néolibéral, un retour annoncé du colonial et un certain fléchissement du débat intellectuel et culturel. Sartre n’est pas mort. Ses contempteurs de commande l’ont-ils lu pour en parler en employant anathèmes et jugements tronquant le parcours d’un homme total? Les conditions d’aujourd’hui, l’arrogante poussée du discours libéral, la corruption des lettrés par la télévision ont asséché la cour intellectuelle.

Dans un très bel article sur Sartre (Une détestation intacte quarante ans après la mort du philosophe. Le refus de Sartre, Le Monde Diplomatique, Avril 2020), Anne Mathieu, maîtresse de conférences de littérature et de journalisme à l’université de Lorraine et directrice de la revue Aden cite Pierre Bourdieu qui va justement dans ce sens, mettant au jour la disparition des vrais intellectuels : « Les conditions conjoncturelles, mais aussi structurales, qui (…) ont rendu possible [l’intellectuel par excellence] sont aujourd’hui en voie de disparition : les pressions de la bureaucratie d’État et les séductions de la presse et du marché des biens culturels, qui se conjuguent pour réduire l’autonomie du champ intellectuel et de ses institutions propres de reproduction et de consécration, menacent ce qu’il y avait sans doute de plus rare et de plus précieux dans le modèle sartrien de l’intellectuel et de plus réellement antithétique aux dispositions “bourgeoises” : le refus des pouvoirs et des privilèges mondains (s’agirait-il du prix Nobel) et l’affirmation du pouvoir et du privilège proprement intellectuels de dire “non” à tous les pouvoirs temporels ».

Sartre a touché à plusieurs savoirs, de nombreuses disciplines, des genres divers. Il a notamment proposé une démarche critique de la littérature, la psychanalyse existentielle. Pendant longtemps, la critique sociologique et marxiste et la lecture psychanalytique ou même structuraliste dominaient la scène littéraire et artistique et marquaient de son empreinte le discours littéraire. C’est vrai que durant cette période, le marxisme tenait une place dans les débats intellectuels en Europe. La psychanalyse et le structuralisme commençaient également à s’imposer et à séduire de grands pans de l’intelligentsia. L’individu se trouvait au cœur de ce nouveau type d’introspection qui convoque l’inconscient et la libido comme éléments essentiels de toute analyse.

La lecture sociologique et marxiste et la critique psychanalytique ont un point commun : chercher la ou les significations d’une œuvre littéraire en dehors de l’interrogation des structures littéraires, c’est-à-dire dans les espaces sociaux ou dans les rets de l’inconscient ou dans le jeu des relations sociales et des rapports de production contribuant à la mise en œuvre du texte littéraire.

Jean-Paul Sartre va proposer, à partir des années 1940, une lecture pouvant faire cohabiter les approches sociologiques et psychanalytiques. Cette position singulière mise en œuvre dans un contexte particulier mettant en opposition marxisme et psychanalyse permet de combiner les deux critiques, en leur empruntant un certain nombre d’éléments. C’est à partir de son ouvrage, L’être et le néant (1943) que Sartre propose cette nouvelle lecture appelée, psychanalyse existentielle, pouvant inscrire la quête individuelle dans un projet collectif, mettant en exergue la place de l’individu dans le mouvement de l’Histoire tout en insistant sur la relation dialectique entre style et vision du monde qu’il explique dans ses travaux sur Faulkner et Baudelaire. Il s’exprime ainsi à propos de Faulkner et de son style : « Une technique romanesque renvoie toujours à la métaphysique du romancier. La tâche du critique est de dégager celle-ci avant d’apprécier celle-là » (Situations I, 1947).

Sartre tente de chercher dans le texte littéraire tous les éléments contribuant à la mise en relief du choix libre de chaque homme de devenir écrivain, décrivant son expérience singulière d’un homme qui a choisi d’être écrivain pour exprimer ses angoisses. L’œuvre littéraire est extrêmement complexe et fondamentalement ambigüe. Ainsi, insiste-t-il sur l’importance des rapports philosophie/littérature et de l’interrogation du « je » pour cerner l’itinéraire de l’œuvre et voir dans quelles conditions certaines personnes réussissent à écrire leurs œuvres. Cette démarche suggère une profonde et synthétique connaissance de l’auteur. Ce qui semble rapprocher quelque peu le travail de Sartre de Sainte-Beuve et de Lanson, tout en s’éloignant en intégrant des éléments du marxisme et de la psychanalyse, un mariage paradoxal.

Sartre explique ainsi sa méthode, évoquant Flaubert : « Être, pour Flaubert comme pour tout sujet de « biographie », c’est s’unifier dans le monde. L’unification irréductible que nous devons rencontrer, qui est Flaubert, et que nous demandons aux biographes de nous révéler, c’est donc l’unification d’un projet originel, unification qui doit se révéler à nous comme un absolu non substantiel » (L’être et le néant)

Si la psychanalyse empirique « cherche à déterminer le complexe, elle veut découvrir, aux sources de la personne, un déterminisme psychobiologique », Sartre qui insiste sur l’idée de responsabilité et de choix évacue deux éléments essentiels de la psychanalyse : la libido et l’inconscient et mettant en lumière le choix personnel et subjectif par lequel chaque homme se fait homme. Il pratique une certaine castration sur la psychanalyse, dépouillée de ses fondements essentiels, le marxisme est amené à passer de la formation groupale (classe) à une exploration individuelle. La psychanalyse fait ainsi sa révolution : « « Les conduites étudiées par cette psychanalyse ne seront pas seulement les rêves, les actes manqués, les obsessions et les névroses, mais aussi et surtout les pensées de la veille, les actes réussis et adaptés, le style, etc. »

Jean-Paul Sartre avait mis en application sa méthode avec un essai sur Baudelaire, paru en 1947 et des travaux sur Flaubert et Genet considère que l’homme est libre de ses choix et maître de son destin. Le critique Roger Fayolle le souligne dans son ouvrage, La critique, Armand Colin, 1978 : « Il (Sartre) déclare que l’existentialisme est seul en mesure d’intégrer la singularité dans le « mouvement général de l’histoire » par une  méthode « progressive-régressive » qui unit dialectiquement l’enquête de type historique et l’analyse de l’œuvre même, et qui établit un va et vient entre l’objet (qui contient toute l’époque comme significations hiérarchisées) et l’époque (qui contient l’objet dans sa totalisation). »

Sartre explique sa démarche dans son texte, Questions de méthode, mettant en relation et combinant deux approches « théoriques », la psychanalyse et le marxisme, intégrées au sein d’ « une anthropologie qui parvient à rendre compte de l’homme -d’un homme-dans sa totalité ». Il pousse l’analyse jusqu’à l’éventuelle mise en œuvre d’un discours pouvant concilier « création » romanesque et critique « objective ».

Sartre dérange parce qu’il est un intellectuel en situation, refusant tout silence, usant du mot pour dire la liberté et rejeter le conformisme, l’indifférence et l’opportunisme qui ont fait trop de mal à l’humanité. Sartre est un intellectuel total. Il est plus qu’un philosophe, il est comme Foucault, Althusser, Barthes ou Deleuze inclassable.

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