L'inconscient colonial: le dominé, ce sauvage

La question de l'altérité marque fondamentalement les structures mémorielles. L'entreprise coloniale nourrit l'inconscient des colonisés et des colonisateurs. Souvent, les mêmes catégorisations de l'époque coloniale se retrouvent aujourd'hui reprises dans un rapport de domination qui a peut-être subi certains glissements tout en maintenant la domination coloniale.

Il n’est nullement possible d’évoquer l’homme sans convoquer le concept d’altérité, la relation qu’il entretient avec l’autre, les autres, le jeu du discours de soi avec les autres discours. « Je » serait un autre, selon Arthur Rimbaud, un autre inséparable de ma propre subjectivité, mais tout en étant l’autre, j’entretiens des rapports avec l’autre ou les autres, souvent fabriqué (s). En littérature, le personnage ne peut être saisi sans les autres qui lui fournissent une certaine consistance.

La question de l’altérité marque les relations interindividuelles et détermine les rapports collectifs. Les espaces de domination régissent les différentes instances sociales, politiques et individuelles, mettant en avant l’idée de soi et de la construction de l’Autre. Ce travail de représentation est investi par les jeux de domination et les différents rapports de forces de groupes ou d’individus, provoquant une lecture unilatérale, caractérisée par une certaine binarité représentant le monde à partir d’un centre qui observe les autres entités considérées comme périphériques.

On peut parler d’hypertrophie du moi péjorant les autres attitudes perçues comme périphériques, condamnées à obéir aux instances du centre, détenteur de la vérité. Le vrai est souvent la propriété du plus fort qui impose ses vues et sa manière d’être aux autres considérés comme des entités obligées de se renier et d’assimiler le discours dominant, celui du plus fort. La colonisation, par exemple, a imposé son discours aux colonisés perçus comme des « sauvages » et des « barbares », mettant en scène deux entités, l’une puissante et « civilisée », moralement irréprochable et l’autre, mineure, sans passé ni Histoire, ni mythes. Dans nos universités, nous avons l’impression qu’il n’existe qu’une seule culture illustrée par les mythologies et les arts grecs qui, en fin de compte, ne sont pas d’origine européenne. D’ailleurs, la seule littérature considérée comme viable à l’université reste la littérature européenne et ses valeurs. C’est le centre.

Cette posture binaire mettant en scène deux pôles antithétiques traverse, de manière extraordinaire, le discours social, médiatique et politique. Aux « lumières » de l’Occident, on opposait/oppose la « barbarie » des colonisés. Le colonisé est souvent marqué du sceau de la négativité, affublé de qualifications trop peu prestigieuses (fanatique, barbare, autoritaire, sauvage), ce qui serait tout à fait le contraire de l’ « Occidental » qualifié de « modéré », « civilisé », « libéral » et « ouvert » ou « tolérant ». La littérature coloniale et certaines œuvres littéraires et artistiques de la période post-indépendante d’écrivains de pays colonisateurs ou colonisés reprennent ces catégories.

Ces attributs donnant à lire la relation de domination qu’entretient l’ « Occident » avec les anciens pays colonisés fabriquent tout simplement un centre qui ne peut-être qu’Européen et une périphérie incarnée par le reste du monde. Ce qu’Alfred Sauvy avait désigné par « Tiers-Monde ». Ce discours européocentriste a toujours été porté par des écrivains et des intellectuels qui avaient d’ailleurs accompagné la colonisation et qui soutenaient/soutiennent, pour beaucoup d’entre eux, cette manière de voir le monde et les gens à partir de catégorisations particulières.

Les écrits de Renan, Lamartine, Flaubert, Chateaubriand, Delacroix, Sylvestre de Sacy ont contribué justement à justifier cette bipolarité qui semble aujourd’hui assumée par un certain nombre d’intellectuels européens et américains, à l’instar de Samuel Huntington, Francis Fukuyama, Bernard Lewis, Zbigniew Brzezinski qui considèrent que l’hégémonie de la civilisation « occidentale » serait menacée par l’Asie et l’Islam.

Le discours semble partagé par les intelligentsias européennes qui, consciemment ou inconsciemment, reproduisent le discours colonial. Mohamed Arkoun, Alain Badiou et Edgar Morin mettent en relief cette question en considérant que, souvent, même les élites de gauche, reprennent consciemment ou inconsciemment ce discours péjorant les attitudes et les comportements des anciens colonisés et les réfugiés. Mohamed Arkoun tente de démonter les mécanismes du fonctionnement de cette altérité européenne : « Les Français modernes, représentants des Lumières laïques, ont créé en Algérie le droit de l’indigénat conçu et géré par l’État républicain. L’Autre est ainsi vraiment l’étranger radical, qui ne peut entrer dans mon espace citoyen ou dans mon espace de valeurs religieuses et/ou démocratiques que s’il se convertit ou s’assimile, comme on dit encore à propos des immigrés ». Alain Badiou va dans ce sens en considérant que de nombreux intellectuels de gauche stigmatisent ouvertement les réfugiés et les immigrés ou tentent de les priver de parole en parlant en leurs noms.

Cette dualité est présente dans la représentation littéraire et artistique qui préfigure déjà les positions politiques et idéologiques. C’est à travers la mise en œuvre d’un discours essentiellement dominé par les jeux de la mémoire et les retournements de l’Histoire que se construit une opposition entre deux entités en fabrication présentées comme incompatibles : Orient-Occident.

La querelle « Occident » - « Orient »

Souvent, on essaie de justifier des oppositions et des guerres par la mise en œuvre de frontières géographiques qui, souvent, ne résistent pas à l’analyse. Qu’est-ce que l’Orient ? Qu’est-ce que l’Occident ? Où commence l’un ou l’autre et où finit-il ? Aucune réponse sérieuse et rigoureuse à ces questions n’est possible. Samuel Huntington (Le choc des civilisations, Paris, Editions Odile Jacob, 1997) a, certes, tenté une explication culturaliste sans y parvenir réellement, reconnaissant tout simplement la difficulté à le faire. Se fondant sur des exemples ponctuels et aléatoires, Samuel Huntington tente de confirmer son discours en insistant sur le sentiment identitaire et religieux qui serait, selon lui, pertinent dans l’analyse des sociétés. Il pense que la chute du mur de Berlin et de l’Union Soviétique allait mettre un terme aux clivages et conflits idéologiques, allant dans le même sens que Francis Fukuyama qui défend l’idée selon laquelle le libéralisme dominerait le monde, ce qui serait, pour reprendre le titre de son ouvrage, « la fin de l’Histoire ».

Les justifications sont idéologiques, permettant la construction de machines collectives de guerre. Il découpe le monde en huit blocs civilisationnels opposés les uns aux autres, mais privilégiant essentiellement le « choc » entre le monde de l’Islam, l’ensemble asiatique et l’ « Occident » présentés comme des blocs informes, solidaires, privilégiant le sentiment d’appartenance à une identité. Le recours à la géographie décrédibilise sa thèse tant les frontières ne sont pas étanches. L’Europe de l’Est se redécouvre arbitrairement occidentale après la chute de l’Union Soviétique. Qu’est-ce qui expliquerait le fait que le Japon et la Chine appartiendraient à des blocs à part ? La logique de Huntington semble manquer de rigueur.

Il est souvent fait appel à des socles fondateurs grecs pour justifier la « grandeur » et le prestige de l’Occident, alors que la Grèce qui n’a jamais été européenne, inventée pour servir d’espace légitimateur, aurait, selon l’historien Cheikh Anta Diop, emprunté à l’Egypte ses différents savoirs : « l’Egypte est la mère lointaine de la science et de la culture occidentales... Autant la technologie et la science modernes viennent de l’Europe, autant, dans l’antiquité, le savoir universel coulait de la vallée du Nil vers le reste du monde, et en particulier vers la Grèce, qui servira de maillon intermédiaire . Il y a eu donc « transmission des valeurs culturelles et des connaissances d’Egypte en Grèce, et de la Grèce au monde » (Civilisation ou barbarie, Paris, Présence africaine, 1981).

La présence de « civilisations » distinctes, idée sérieusement contestée par Naipaul, Edgar Morin ou Edward Saïd et par de nombreux autres intellectuels ne résiste pas du tout à l’analyse, surtout si on prend en considération les conflits internes qui marquent ces « civilisations ». C’est également dans ce sens que Claude Lévi-Strauss (Race et Histoire, Paris, Gallimard, 1987, Première édition, 1952) critique l’Idée d’inégalité des races (chère à Arthur de Gobineau), considérant que la notion de race n’était pas pertinente.

L’Occident comme l’Orient sont finalement des constructions idéologiques autour desquelles s’articulent différents conflits et des attitudes idéologiques. L’« Occident » et l’ « Orient », souvent présentés comme des entités homogènes sont marqués par de profondes contradictions et des conflits internes récurrents.

L’aventure de la bipolarité

Le discours est toujours le lieu d’articulation de deux ou de plusieurs entités. Chaque groupe entre en dialogue permanent avec d’autres groupes, en cultivant une certaine proximité ou en cherchant à fabriquer un discours antagonique. Cette manière de faire recourt, pour justifier son attitude, à des constructions doubles puisées dans le lexique religieux et les circonvolutions mémorielles et historiques. Toute formation discursive est le produit d’une Histoire, de gesticulations mémorielles et d’emprunts consentis et/ou imposés. De nombreux intellectuels récusent cette vision binaire, défendant l’idée d’entités hybrides, d’emprunts et de métissage. C’est le cas par exemple de Mohamed Arkoun, Edward Said, Tayeb Tizini, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Felix Guattari, Fernando Ortiz…

Les rapports de domination

Toute dualité est l’expression d’un échange particulier caractérisé par une propension à la domination. Le langage est lui aussi le terrain privilégié d’un rapport de forces, mobilisant de nombreuses entités sociales, politiques, psychologiques, anthropologiques et sociologiques. Les espaces public (Habermas) et médiatique participent de cette configuration et contribuent à la construction d’un modèle de domination qui se manifeste dans les rapports entre les individus et dans les relations internationales (Jürgen Habermas, L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978). Alain Letourneau propose cette définition de l’espace public : « L’espace public, c’est un ensemble de personnes privées rassemblées pour discuter des questions d’intérêt commun. Cette idée prend naissance dans l’Europe moderne, dans la constitution des espaces publics bourgeois qui interviennent comme contrepoids des pouvoirs absolutistes. Ces espaces ont pour but de médiatiser la société et l’État, en tenant l’État responsable devant la société par la publicité, la Öffentlichkeit dont parlait Kant. » ( Remarques sur le journalisme et la presse au regard de la discussion dans l’espace public » L’Éthique dans la société de l’information, Québec/Paris, Presses de l’université Laval/L’Harmattan, 2001). Cette notion proposée par Habermas donnant à lire l’émergence d’un Etat démocratique défendant les intérêts de la collectivité suite à un débat général entre en contradiction avec la théorie des champs de Pierre Bourdieu et la dialectique marxiste partant de l’idée que l’Etat dans une société capitaliste serait au service des dominants.

Les machines médiatiques court-circuitent le débat public, orientant le discours des différents locuteurs, évacuant toute possibilité de la mise en œuvre d’une « opinion publique » neutre, autonome et tentant d’intérioriser un sentiment de domination dans le regard des colonisés, continuant toujours à reproduire les mêmes contingentements méthodologiques et épistémologiques, évitant toute possible remise en question.

Les locuteurs sont poussés à intérioriser des attitudes fonctionnant comme des structures inconscientes (Claude-Lévi Strauss) ou des habitus (Pierre Bourdieu). Tout discours élaboré par un colonisé est condamné pour être accepté à être validé par l’ancien colonisateur. Toute parole devrait obéir aux canons de la culture dominante ; dans le cas contraire, elle serait considérée comme suspecte. Le dominé reproduit souvent la parole du dominant qui n’est pas forcément la plus adéquate. Entre le dominé et le dominant, les jeux de pouvoirs sont médiatisés par les instances mémorielles et historiques.

Les souvenirs, les moments de remémoration, les réminiscences, les états de latence, les lieux physiques et symboliques, les moyens linguistiques et physiques contribuent à la mise en œuvre de mémoires construisant des sens en fonction des différents parcours discursifs. Dans ce contexte, l’oubli est constamment alimenté par les jugements et les postures du présent. Toute faille, tout trou fonctionne comme un espace à combler, se substitue parfois à un espace matériel, marqué par différentes marques idéologiques ou religieuses, il est soutenu par des traces préconstruites. Les études orientales fonctionnent comme des instruments de légitimation du discours de l’empire.

Les justifications de l’entreprise coloniale sont nombreuses. Ainsi, les indigènes seraient incapables de s’autogouverner, trop peu « civilisés ». La colonisation est présentée comme un acte de générosité. Ce discours de domination est également pris en charge par des écrivains et des journalistes dont la mission est d’accompagner et de justifier les pratiques coloniales. Ils voient l’état extrême de paupérisation d’une population qui perd tous ses biens spoliés par les colons, mais s’abstiennent d’en parler, épousant les contours du discours colonial. Victor Hugo, par exemple, reprend les mêmes justifications du pouvoir en place : « Je crois que notre nouvelle conquête est chose heureuse et grande. C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde, c’est à nous d’illuminer le monde. Notre mission s’accomplit, je ne chante qu’Hosanna. Vous pensez autrement que moi c’est tout simple. Vous parlez en soldat, en homme d’action. Moi je parle en philosophe et en penseur ».

Ces écrivains qui semblaient prendre des positions plus ou moins progressistes dans leur pays s’accommodaient des razzias et des massacres contre des populations africaines ou arabes considérées comme de simples animaux, des barbares. Les écrivains qui avaient soutenu la colonisation allaient se liguer contre la commune de Paris de 1871, justifiant et défendant le discours de Versailles et de Thiers, exception faite de Jules Vallès. Zola, Sand, Hugo, Flaubert, Gautier, Daudet, Taine, Renan...applaudissaient au massacre des communards. Tous les journaux, sauf Le cri du peuple, soutenaient Versailles et cherchaient à décrédibiliser la Commune. Zola écrivit un roman, La débâcle, s'attaquant aux communards alors que Jules Vallès défendit ces "petites gens" dans un roman intitulé L'insurgé. Emile Zola dont on cite toujours sa défense de Dreyfus prit position contre les communards en justifiant les massacres et les déportations de ces "gueux" et de ces "sauvages". Le même lexique employé pour qualifier les colonisés était employé pour nommer les communards. Un parallèle saisissant. C'est aussi durant cette grande révolte populaire que s'imposa une femme, Louise Michel incarnant, en quelque sorte, le combat pour la justice sociale.

C’est dans ces conditions que va émerger ce nouveau discours « universel » assimilé à l’Europe en opposition paradoxalement à des entités périphériques condamnées à fondre dans ce nouveau magma « occidental » investi du prestige des résidus de la cité grecque squattée pour des raisons de prestige et de légitimation historique.

Les limites frontalières et les jeux pluriels

La notion de frontière est désormais obsolète dans la mesure où avec l’émergence de nouvelles techniques de l’information et de la communication, la circulation de l’information est beaucoup plus fluide. Il y a une nouvelle définition du territoire marqué par de nombreux déplacements et glissements de sens résultant des différents phénomènes migratoires et démographiques et de la diffusion des médias et de l’information. Les frontières physiques, géographiques qui ne peuvent résister aux phénomènes de métissage et de contact redéfinissant les contours d’un autre monde sont aussi et surtout des espaces de mise en jeu de l’identité et des lieux de rencontre d’une autre altérité fonctionnant comme un processus de virtualisation. L’ébranlement des frontières et la remise en question des Etats-nations engendrent la mise en œuvre de nouveaux langages, de nouvelles formations discursives et un nouveau regard.

Inconscient colonial et appareillage conceptuel

Le discours colonial fonctionne comme un inconscient, un langage particulier fait de domination et de péjoration des formations discursives des colonisés condamnés à reproduire le discours dominant qualifié de « civilisé » et « moderne ». De nombreux espaces intellectuels, politiques littéraires et artistiques sont otages d’un discours « occidental » péjorant leur culture et minorant leurs entités sociales et institutionnelles considérées comme peu crédibles. Certes, les savoirs actuels sont le produit des sociétés et des élites européennes, mais il est nécessaire de revoir leurs épistémès et de les réinterroger sérieusement, les dépouillant d’une éventuelle tendance de minoration des autres cultures. Souvent, les universitaires des pays colonisés reprennent tels quels les différents outils conceptuels, reproduisant des discours péjoratifs, essentialistes, sur leur propre culture.

Le regard européen qui est marqué par les jeux idéologiques se caractérise par une vision culturaliste qui fige le colonisé installé dans une posture statique. Cette entreprise de redéfinition vise aussi à remodeler et à modifier le regard que les colonisés portent sur eux-mêmes. Il est peut-être temps de porter un regard différent sur l’ethnologie et l’anthropologie, deux disciplines ayant accompagné l’empire colonial, et de les investir d’un nouveau contenu permettant aussi à des chercheurs de pays « colonisés » de lire et d’interroger le paysage de la culture de l’ordinaire européenne. Certes, l’inconscient colonial régit encore les rapports entre « colonisateurs » et « colonisés » et perpétue les rapports de domination, mais il peut être possible de déconstruire le regard et de mettre en œuvre un autre appareillage conceptuel. Ainsi, il faudrait avant tout tordre le cou à l’idée d’excessive singularité qui serait prompte à envisager la présence d’un ennemi virtuel et de séculariser les rapports interindividuels et collectifs.

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