Ahmed Chenikii
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Billet de blog 18 janv. 2022

Molière porte des oripeaux « arabes »

Le 15 janvier 2022, Molière aurait eu 400 ans. Ce grand auteur a conquis le monde, a été traduit et adapté partout. Molière n'est désormais plus français, dans les pays arabes, les auteurs de théâtre en ont fait leur "frère", il est joué partout. Une lecture

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Il n’est nullement possible de parler du théâtre dans les pays arabes sans évoquer Molière qui semble avoir trouvé des lieux d’hébergement un peu partout. Ainsi, ses personnages se baladent dans les rues et les venelles apportant l’argument majeur du métissage culturel, observant de son dix-septième siècle un grand rhéteur, encyclopédiste et philosophe arabe, el Jahiz (776-867, Al Bassorah), trop marqué par la pensée grecque et perse, il écrit des textes dont des éléments thématiques se retrouvent repris dans des pièces de Molière, donnant à lire la continuité historique des littératures et des arts. C’est une sorte d’intertextualité implicite. Dans Le livre des Avares, Ephèbes et courtisanes ou Traité sur les marchands, il y a comme un regard homologique avec Molière, une rencontre, alors que je suis convaincu que l’auteur français ne connaissait pas Al-Jahiz. 

Molière est l'auteur qui domina et domine encore la scène arabe. Les premiers hommes de théâtre connaissaient certaines de ses pièces. Ce n'est pas pour rien que le premier texte dramatique arabe fut une adaptation libre d'une pièce de Molière. El Bakhil (L'avare) reprenait la structure d'ensemble du texte de Molière. Le premier auteur dramatique libanais, Maroun An Naqqash (1817-1855) ne pouvait ne pas être séduit par les textes de cet auteur qui abordaient des thèmes nullement étrangers à la société arabe. Ses voyages en France lui ont permis de découvrir les pièces de cet auteur comique qui a grandement contribué à l'orientation thématique et esthétique de la représentation dramatique arabe.

Les traces de Molière sont évidentes dans les pièces de Maroun an Naqqash. C'est grâce à cet auteur français que le comique allait sérieusement s'imposer sur la scène arabe. Les traces de Molière investissent la représentation théâtrale depuis le dix-neuvième siècle. Chaque pays arabe possédait son Molière. James Sanua (1839-1912) fut affublé du sobriquet de Molière d'Egypte par le khédive Ismail en 1870.

Tout le monde intellectuel n’avait d’yeux que pour cet auteur qui traitait des sujets qu’on retrouvait dans la culture de l’ordinaire. Molière était désormais arabe. Il permettait ainsi aux gens de comprendre que finalement les cultures n’étaient pas étanches, hermétiques elles s’interpénétraient. De nombreux auteurs traduisirent et adaptèrent ses comédies et ses farces. Le plus célèbre fut incontestablement Othmane Jalal (1829-1898) qui transposa dans la langue "dialectale" Tartuffe, Les femmes savantes, L'Ecole des Femmes et Les Fâcheux tout en transformant les titres, certains noms de personnages et des lieux, mais en conservant la structure d'ensemble. Il conservait les éléments dramatiques principaux, mais transformait certains traits psychologiques et physiques de quelques personnages et intégrait de nombreuses expressions populaires.

L’Egyptien James Sanua qui avait traduit l'Avare et Tartuffe enlevait et ajoutait des scènes entières et inondait le texte d'explications et de monologues parfois inutiles. Il s’amusait avec ces textes qui lui faisaient paradoxalement découvrir son être et sa proximité avec la culture européenne et humaine. Une découverte décisive. Un contemporain de Sanua, Najib el Haddad qui a adapté, entre autres, Le médecin malgré lui, a pris de très larges libertés avec le texte qu'il a allongeé et contracté au gré des circonstances et de l'humeur. Il avait opté pour des noms arabes et un nombre de personnages plus ou moins réduit. Comme Jalal et Sanua, il évitait de modifier les structures interne et externe. Le seul élément nouveau résidait dans le mélange linguistique, notamment la présence du français. Ali el Kassar adapta l'Avare et le vêtit d'oripeaux pouvant lui permettre d'amuser son public populaire. Ce fut d'ailleurs un extraordinaire succès.

La plupart des pays arabes découvraient ainsi le théâtre en même temps que Molière qui exerçait une extraordinaire fascination sur les hommes de théâtre qui souvent, pillaient son répertoire et omettaient de citer son nom. Les Maghrébins avaient fait connaissance avec Molière dès les premières années de l'adoption de l'art théâtral. Plusieurs auteurs avaient  repris des thèmes, des idées, des jeux de situations qui séduisirent rapidement les différents publics qui se reconnaissaient dans sa manière de mettre en scène de grands problèmes humains. Les Algériens, les Tunisiens et les Marocains découvraient un frère qui parlait de problèmes qu’ils subissaient dans le quotidien. En Tunisie, les premières pièces sont montées vers le début des années dix. Mustapha Sfar, Hassan Guellati et Ali el Khazmi traduisirent pour le compte de la troupe El Adab, Attabib el Maghsoub(Le médecin malgré lui) et Marid el Wahm (Le malade imaginaire).

Il a été également adapté juste après l'adoption du théâtre par les Marocains, c'est-à-dire vers le début des années trente. Quelques textes étaient traduits et mis en scène à Fès par Mehdi Meniai (Tartuffe, Le médecin malgré lui et L'Avare). En Algérie, Molière traversait la représentation théâtrale depuis les premières réalisations de pièces comiques. C’est le coup de foudre. Molière se mettait à porter la gandourah (habit traditionnel). Dans Djéha de Allalou, jouée en 1926, la présence de traces du Médecin malgré lui et du Malade imaginaire était évidente. Djeha, un personnage facétieux populaire se transformait, par la force des choses, médecin malgré lui. Dans Aboul Hassan el Moughafal (Le dormeur éveillé) se caractérisait par la présence d'éléments tirés de L'étourdi.

Il eut fallu attendre 1940 pour qu'enfin, le nom de Molière fût cité par un auteur algérien, en l'occurrence Mahieddine Bachetarzi qui avait adapté L'avare qui devint Si Kaddour el Mech'hah. L'Avare, Tartuffe, Le Malade imaginaire, Le bourgeois gentilhomme, Le médecin malgré lui, Les fourberies de Scapin furent les textes les plus joués en Algérie. Les auteurs changeaient souvent les titres : Tartuffe se transforma en Slimane Ellouk (Bachetarzi), Le médecin malgré lui se fit appeler Moul el Baraka (Errazi).

Juste avant les années cinquante, chaque pays avait son Molière. Les auteurs égyptianisaient, libanisaient, tunisianisaient, marocanisaient ou algérianisaient ses textes. On transformait les noms des personnages et les lieux ; les traditions et les coutumes portaient un cachet particulier ; l'espace géographique et sociologique se caractérisait par une nouvelle localisation et permettait l'intégration d'éléments culturels populaires et la mise en branle de nouvelles structures diégétiques circulaires puisées dans le conte. Souvent, traductions et adaptations dénaturaient le discours théâtral de l'auteur français. La dimension humaine et l'aspect comique de l'œuvre de Molière séduisirent les nombreux auteurs arabes qui adaptèrent ou traduisirent ses textes. Le public allait rapidement adopté ses pièces et était extrêmement impressionné par les développements dramatiques et le caractère comique des représentations. La dimension didactique n'échappait nullement aux différents adaptateurs.

C'est incontestablement L'Avare la pièce la plus appréciée du répertoire de Molière. Elle était adaptée et jouée à de très nombreuses reprises. On peut citer entres autres les versions de Maroun an Naqqash (El bakhil), de James Sanua, Amin Sidqsi, de Najib Haddad, de Abou Chabaka, de Mohamed Mas'oud, de Mahieddine Bachetarzi, de Hacène Benane, de Mehdi Meniai, de Mohamed Touri, de Daoud Kourdi…Le choix de cette pièce s'expliquerait largement par la présence du thème de l'avarice dans la littérature arabe ancienne (Le livre des Avares d'El Jahiz) et de la dimension comique du texte de Molière. Un spécialiste de la littérature et du théâtre arabe, ancien professeur de a Sorbonne, Rachid Bencheneb met en relief les méthodes d'approche des auteurs arabes : « De fait, en mettant l'Avare à la portée de tous, le traducteur et l'adaptateur arabes appliquent des méthodes différentes. Le premier s'efforce généralement d'être aussi fidèle que possible à son modèle et s'efface parfois au point de disparaître derrière lui: tel est le cas de Mohamed Mas'oud. Le second, lui, en use plus librement avec le texte. Il l'interprète à son gré. Il situe l'action à son époque et dans son propre pays, il donne des noms arabes aux personnages, il modifie la structure de la pièce: tantôt il supprime des scènes et même des actes entiers, tantôt il les abrège, tantôt, au contraire, il les allonge. Bref, il réduit cette sombre comédie de caractère à une suite de tableaux plaisants pour rendre le sujet accessible à son public. C'est ainsi qu'ont procédé, par exemple, le libanais Maroun an Naqqash et l'égyptien Amin Sidqi.1

Molière a également séduit les hommes de théâtre d'après les indépendances qui cherchaient à mieux approcher le texte et à ne pas tomber dans le simplisme des premiers auteurs. Plusieurs pièces étaient montées sur les planches arabes. Les adaptations sont mieux réussies sur les plans technique et dramaturgique. Nous avions affaire à un texte de Molière réellement travaillé, à tel point qu'on s'interroge sérieusement sur la véritable paternité du texte. Le sociologue Jean Duvignaud, dans une communication donnée lors d'une table ronde sur la culture arabe en 1967 parlait ainsi de L'école des Femmes mise en scène à Tunis : « Il faut s'arrêter à cette "Ecole des Femmes" transposée de nos jours en Tunisie, à Sidi Bou Said. J'ai vu plusieurs représentations de cette pièce devant des publics différents, étudiants de Tunis, gens de quartiers populaires de la capitale, ouvriers et paysans de Nabeul. Chaque fois s'est produit ce choc électrique qui annonce la participation complète d'un public et d'une œuvre: l'histoire du Barbon qui enferme sa jeune femme et qui se fait tromper par ses propres ruses atteint dans un pays comme la Tunisie, les couches les plus profondes de la sensibilité, celles qui correspondent aux plus profonds récents changements sociaux et définissent l'indépendance récemment acquise de la femme dans la société moderne.(…) On peut dire que, de cette manière, un auteur comme Molière a trouvé un enracinement nouveau.2  

 Molière est donc transformé, habillé autrement et monté, parfois de manière extraordinaire par des auteurs et des metteurs en scène qui apportent un plus à l'œuvre et un nouvel enracinement. Ahmed Tayeb el Alj, considéré comme le spécialiste de Molière au Maroc, traduisit et adapta plusieurs textes de l'auteur français. Tayeb Saddiki qui déplaça Molière dans plusieurs lieux et lui donna une autre dimension mit en scène plusieurs adaptations de ses textes : Fourberies de Jeha, La jalousie du barbouillé, L'école des femmes, Le médecin volant, Les fourberies de Scapin (en français), Le malade imaginaire

 Molière reste encore très présent dans la structure dramatique arabe. Ses traces sont évidentes dans les œuvres d'auteurs du Machrek et du Maghreb qui reconnaissent son importance dans le champ dramatique. Le tunisien Ali Benayad et l'Algérien Mustapha Kateb, deux géants de la scène, insistaient souvent sur l'apport de Molière au théâtre dans les pays arabes. D'ailleurs, le genre comique fut adopté grâce à la rencontre de cet auteur français qui séduisit vite les foules. Les prestations du grand metteur en scène et comédien tunisien Ben Ayad dans L'Avare et L'Ecole des Femmes furent, selon de nombreux témoins, magistrales.

     Les dramaturges et metteurs en scène arabes, enrichirent durant ces dernières décennies l'œuvre de Molière en évitant de tomber dans le piège de la reproduction mimétique. D'ailleurs, ce qui fait dire à Duvignaud qu'"il ne s'agissait d'ailleurs plus de Molière, mais de théâtralité pure".

1 Rachid Bencheneb, Une adaptation algérienne de l'Avare, Revue de l'occident Musulman et de la méditerranée, 1er semestre 1973, P. 85.

2 Cité par Mohamed Aziza, in  Regards…, Op.Cit, P. 78.

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