ASSIA DJEBAR, UNE FEMME ET UNE ÉCRIVAINE ESSENTIELLE

Grande écrivaine, féministe, Assia Djebar, membre de l'Académie royale belge et de l'Académie française, première auteure nord-africaine à y faire partie, auteure d'une vingtaine d'ouvrages, de deux films, accorde une place importante aux personnages féminins dans ses romans et ses films, une écriture traversée par différents emprunts et jeux de styles... Une lecture subjective

«Je ne suis pas un symbole. Ma seule activité consiste à écrire. Chacun de mes livres est un pas vers la compréhension de l'identité maghrébine, et une tentative d'entrer dans la modernité. Comme tous les écrivains, j'utilise ma culture et je rassemble plusieurs imaginaires.»

«Soyons francs, écrivait-elle, tantôt notre présent nous paraît sublime (héroïsme de la guerre de libération) et le passé devient celui de la déchéance (nuit coloniale), tantôt le présent à son tour apparaît misérable (nos insuffisances, nos incertitudes) et notre passé plus solide (chaîne des ancêtres, cordon ombilical de la mémoire).»

Je ne sais pas comment écrire sur Assia Djebar, moi qui ai entretenu des relations très étroites avec son entourage. Ce n’est vraiment pas simple d’autant que c’est une écrivaine et une intellectuelle qui a touché à tout, la poésie, le théâtre, le roman, l’essai, l’enseignement et le  travail universitaire, l’auto-questionnement ou l’exploration intellectuelle de sa propre œuvre. Je n’y arrive pas, mais je tente l’expérience d’un échec prévisible. J’ai aussi été nourri de ses textes, notamment les premiers, de facture réaliste, « La soif », « Les enfants du nouveau monde », « Les impatients » que j’ai appris à connaître grâce à mon enseignant de français au lycée, Pirotte, de nationalité belge, il aimait énormément les textes de Djebar lui qui nous a appris le théâtre.

C’est justement, durant cette période que je découvre une pièce cosignée avec celui qui était son mari, Walid Carn (pseudo de Ahmed Ould Rouis), « Rouge l’aube ».  Une quinzaine d’années après, j’ai consacré une longue étude à ce texte dramatique. Le temps est extraordinaire. Djebar va , par la suite, ciseler les jeux de l’écriture, son texte devient le lieu d’articulation de nombreux registres, elle n’abandonne pas le style réaliste. Mais peut-on rompre avec soi-même ? Son écriture va être traversée par une sorte de syncrétisme associant le merveilleux, le fantastique, mais aussi ces appels continus à ces tranches de vie qui nourrissent une écriture faite d’histoire, elle est historienne, mais aussi d’une prise de conscience féministe. Les personnages féminins évoluent dans un territoire qu’ils semblent dominer.

Djebar était habitée par l’Algérie, elle était souvent à Alger, elle habitait, certes en France ou aux Etats Unis où elle avait enseigné dans quelques universités notamment à New York. Elle s’y plaisait dans deux lieux, Cherchell et la Cinémathèque où trônait notre ami commun, l’immense Boudjema Kareche, directeur de la cinémathèque, très proche d'Henri Langlois.. Meurtrie par la situation tragique des années 1990 et l’assassinat de nombreux intellectuels, elle publia des textes dont « Oran, langue morte » et « Le blanc de l’Algérie », deux textes écrits comme des cris pour dire l’insupportable, la perte de proches, comme son beau frère Abdelkader Alloula, l’un des plus grands hommes de théâtre de l’Algérie.

J’aime beaucoup Djebar, mais il m’est vraiment difficile d’en parler, je n’arrive pas à trouver les mots, elle sait comment en faire des outils lui permettant de dire l’indicible, ce qui dérange, elle qui ne s’est jamais défilée quand il s’agit de se battre pour des principes. Elle était là à l’UGEMA (Union générale des Étudiants musulmans algériens), à la grève des étudiants, elle refuse de passer ses examens, elle prend parti, elle est exclue de la prestigieuse école normale supérieure de jeunes filles, De Gaulle avait même demandé sa réintégration en 1959, sur recommandation de son ministre de la culture, André Malraux. Mais elle n’en avait cure, elle qui avait pris ses outils et ses bagages pour dire l’Algérie au combat. Déjà, on entrevoit des traces dans son premier roman de jeunesse et de révolte, « La soif ». Elle décide de s’installer au Maroc où elle enseigne l’Histoire du Maghreb à l’université de Rabat. Au Maroc, elle collaborait, bien entendu, avec le FLN. Puis en 1962, elle rentre comme beaucoup d’autres intellectuels et militants à Alger, elle va enseigner l’Histoire à l’université d’Alger.

Il faudrait savoir qu’elle avait toujours été concernée par le combat pour l’indépendance, un thème qui revient dans ses premiers textes (« Les alouettes naïves » et « Les enfants du nouveau monde ») et sa pièce de théâtre (« Rouge l’aube ») tout en insistant sur la place des femmes dans cette grande épopée. Les personnages féminins, valorisés, en action, malgré l’hostilité ambiante, révèlent de grandes discriminations et donnent à lire des situations tragiques. Le compagnonnage de la peinture, notamment la présence de Pablo Picasso, rehausse davantage la lutte des femmes, notamment dans des nouvelles comme « La nouba des femmes du Mont Chenoua » par exemple. Elle donne à lire dans « Loin de Médine », le respect que portait le prophète aux femmes, alors que dans la société marquée par le patriarcat, la femme est marginalisée.  

Assia Djebar est une grande écrivaine qui entretenait jusqu’à sa mort des relations extrêmement fortes avec son pays, ses intellectuels, les petites gens, elle n’aimait nullement, modestie oblige, faire les salons des officiels, mais plutôt discuter de cinéma et de littérature avec les siens, Mouny Berrah, Abdelkader Alloula, Malek Alloula et bien d’autres écrivains, cinéastes et artistes algériens. Elle s’est toujours battue, en féministe convaincue, pour que les femmes soient respectées, en militante, pour une Algérie plurielle et démocratique, en intellectuelle, contre l’assassinat de l’élite…

Il y aura beaucoup de gens  qui, en parlant d’elle, vont sortir la ritournelle d’une écrivaine qui n’aurait pas eu les honneurs de son pays, qui aurait été objet de mépris. Elle n’accordait d’importance qu’aux gens de son peuple et à la représentation littéraire et artistique. Elle était de tous les combats. Elle imposait le respect partout, tellement ses textes étaient puissants et sa voix majestueuse. Djebar, Dib, Arkoun et les autres n’ont pas besoin de reconnaissances officielles, mais de leur public et de la proximité des leurs, c’est-à-dire les populations algériennes. 

Tous les livres d’Assia Djebar sont en vente dans les librairies, ses films, notamment « la Nouba des femmes du mont Chenoua » (1978) et « La zerda ou les chants de l’oubli » (écrit en collaboration avec le grand poète Malek Alloula, 1982) ont été programmés à la cinémathèque et à la télévision. Jamais Assia Djebar qui a été de tous les combats ne s’est plainte de telle ou telle situation, comme d’ailleurs Kateb, Dib ou Mammeri, Haddad, Bourboune, elle faisait œuvre d’écrivaine et d’intellectuelle de talent. Tous ces écrivains n’ont jamais fait de l’Algérie un fonds de commerce, ils savaient qu’ils étaient des immortels, ils avaient l’Algérie au cœur. Le meilleur hommage à leur rendre, c’est de lire leurs textes. Ils étaient dignes.

Assia Djebar, une grande modestie, une immense culture, n’aime pas les silences suspects ni les cris anachroniques, mais va dans le sens d’un engagement permettant un véritable changement. Elle est singulière, cette intellectuelle de haut niveau, qui trouve le moyen de soutenir en 1999 une thèse sur sa propre œuvre, sous la direction de Jeanne-Marie Clerc à l’université de Montpellier, « Le Roman maghrébin francophone entre les langues, entre les cultures : quarante ans d'un parcours : Assia Djebar, 1957-1997 ». Le travail donne à lire la spécificité de la littérature et de sa complexité, le « je » tutoie le « nous » tout en convoquant l’impersonnel pour une mise à distance trop risquée. Ainsi, on comprend que la littérature ou plutôt l’acte de lire est trop prisonnier des jeux de la subjectivité. Le plaisir d’écrire et de lire est primordial, la jouissance est au cœur de la littérature.

 

 

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