A propos du postcolonialisme et de l'appel à la censure des études postcoloniales

Après la sortie de la ministre française de l'enseignement supérieur appelant à la censure des études postcoloniales, une polémique a mobilisé de nombreuses structures de recherches, des politiques et les présidents des universités. Elle a succédé à la polémique qui avait marqué le dépôt du rapport de Stora à propos de la colonisation. Tout s'articule finalement autour de la question coloniale.

Il est hors de propos quand on évoque les arts et la littérature de ne pas les mettre en rapport avec les réalités sociales et politiques. L’émergence d’une autre manière de lire les textes littéraires et artistiques aux Etats Unis dans les années 1960-1970 n’est nullement fortuite, elle est le produit d’un vaste mouvement social et politique qui a transformé le regard que les uns et les autres entretiennent avec le monde et l’idée de norme. Il y eut durant cette période de grandes manifestations de contestation contre la guerre du Vietnam, l’apparition de nouvelles formes artistiques et théâtrales aux Etats Unis et en Europe. Dans les universités, on cherchait à remettre en question les définitions dominantes comme, par exemple, la « littérature comparée », se passant complètement de l’écueil tragique des frontières et dépassant cette « traditionnelle » définition qui embastille cette discipline dans les limites de littératures dites nationales et de langues différentes, alors que la littérature est plus complexe. La question de l’altérité sera réinterrogée, en ne refusant nullement l’hospitalité au dialogisme bakhtinien et aux jeux de la réception (Chklovski, Jauss et Iser).

Cette période majeure dans l’histoire des Etats Unis et de l’Europe allait être un moment essentiel permettant d’aborder autrement les questions-clés du phénomène littéraire, de ses relations avec la société, de l’importante place qu’occupe le langage dans toute analyse et de la nécessaire convocation d’autres disciplines pour mieux cerner tout discours littéraire, dont la lecture reste inépuisable, mais s’ouvrant à des horizons considérés parfois comme peu opératoires dans l’analyse et les jeux herméneutiques comme la géographie, l’histoire, la philosophie et l’anthropologie.

C’est dans ce contexte de remises en question qu’apparait une autre conception de la littérature, des sciences sociales et des arts. Ainsi, allait commencer une grande rupture avec les travaux de René Wellek (Confrontations, Princeton Univ. 1965), inaugurant un autre protocole adopter une lecture favorisant l’examen des minorités (littératures « ethniques », ethnic literatures, cultural studies, études féminines, postcolonialisme). Les minorités sont ainsi perçues comme « des sujets coloniaux internes » (internal colonial subjects). Le postcolonialisme me semble toujours d’actualité, pouvant permettre une meilleure saisie de textes et de faits sociaux et politiques.

C’est dans ce contexte particulier que va émerger une génération de chercheurs, Foucault, Althusser, Deleuze, Lacan, Bourdieu, Said qui réinterroge l’appareil conceptuel dominant et propose une conception de la lecture foncièrement libérée des arcanes de l’« ordre naturel des choses », rompant fondamentalement avec le discours colonial. Ainsi, ces intellectuels mettent à mal l’idéologie dominante trop marquée par les jeux politiques et un déficit d’interrogation critique. Ce n’est pas sans raison que des « officiels » s’insurgent contre ces savoirs considérés essentiellement par les dirigeants politiques de droite comme marqués « idéologiquement ».

Après les derniers événements de Cologne où certains médias avaient injustement accusé les réfugiés d’être les responsables de viols, Edward Said redevenait un territoire obligé. Depuis la parution du livre-phare du professeur de littérature comparée, Edward Said, « L’Orientalisme », réagissant aux discours trop marqués par les jeux de l’exclusion de Bernard Lewis, Huntington et Fukuyama, le monde de la pensée a entamé de sérieuses et nouvelles réflexions sur la question de l’altérité perçue autrement, c’est-à-dire passée au crible fin de la critique et de l’interrogation.

Ce livre est tout d’abord une critique d’un certain orientalisme qui crée l’Orient pour en faire un espace marqué par la barbarie et la sauvagerie. C’est d’ailleurs cette manière de faire et de voir qui a toujours caractérisé la littérature coloniale, mais également le discours de certains auteurs autochtones ou d’autres écrivains extrêmement controversés comme Albert Camus par exemple (lire son analyse sur Camus, in Culture et impérialisme, Fayard-Le Monde Diplomatique).

Said s’insurge contre ce discours réducteur et propose une redéfinition de l’appareillage conceptuel ciblant les anciennes colonies, proposant une critique des pratiques discursives coloniales et un sérieux questionnement des épistémès sur les espaces colonisés. C’est dans ce sens que son livre fait date, déconstruisant le regard de l’ « Occident » sur un « Orient » schématisé, stéréotypé , une création de l’imaginaire « occidental », produit d’une vision du « dehors », faisant de l’Autre, un bloc singulièrement pauvre, qui ne pourrait retrouver une certaine humanité que s’il acceptait de se fondre dans l’instance européenne.

Edward Said tente dans son ouvrage, L’Orientalisme, de déceler les traces du discours colonial marquant le discours de textes littéraires et artistiques d’auteurs colonisés ou européens d’avant et d’après l’indépendance et de démonter les mécanismes du fonctionnement du regard porté par l’ « Occident » sur l’ « Orient », soutenu par « une vue du dehors » sans un travail sérieux du « dedans » de ces sociétés. Ainsi, il remet en question toute prétention scientifique du discours des orientalistes qui articulent leurs travaux autour de constructions idéologiques : préjugés, présupposés, clichés et stéréotypes, correspondant au rapport de domination colonial. La proximité avec les travaux de Foucault et de Derrida est patente, notamment pour l’idée de positionalité (Foucault), de rhizome et d’altérité. L’objectif des études postcoloniales est tout simplement de chercher les outils permettant la lecture de l’impensé ou l’inconscient colonial, en évitant tout regard manichéen.     

Le professeur de l’université Sorbonne, Mohamed Arkoun va également dans ce sens en évoquant le cas de l’Algérie : « Les Français modernes, représentants des Lumières laïques, ont créé en Algérie le droit de l’indigénat conçu et géré par l’État républicain. L’Autre est ainsi vraiment l’étranger radical, qui ne peut entrer dans mon espace citoyen ou dans mon espace de valeurs religieuses et/ou démocratiques que s’il se convertit ou s’assimile, comme on dit encore à propos des immigrés ».

Nourri des textes fondateurs de Frantz Fanon (Les damnés de la terre ; Peau noire, masques blancs), de Césaire (Cahier d’un retour au pays natal ; Discours sur le colonialisme) et d’Albert Memmi (Portrait du colonisateur) et d’une certaine littérature anglo-saxonne rejetant l’Autre, Edward Said propose une relecture du monde, démontant les mécanismes du fonctionnement du discours colonial traversant les contrées des pratiques sociales, politiques, littéraires et artistiques.

Le postcolonialisme qui va par la suite s’enrichir des travaux de Bhabha et de Spivak, apportant une autre manière de lire les réalités coloniales, notamment, à partir des expériences asiatiques et indiennes, propose certes une nouvelle exploration du discours colonial, mais peut tomber dans les pièges du rejet de l’ « Occident » considéré comme un bloc, une totalité dépouillée de ses contradictions et de ses luttes, d’ailleurs non défini, ni délimité et du particularisme qui engendrerait une lecture essentialiste du monde, des sciences humaines et de la littérature, loin des jeux libérateurs et opératoires de l’Histoire.

Une lecture fondée sur les jeux de polarités, essentialiste et culturaliste pourrait neutraliser toute lecture sérieuse et altérer la réalité. Homi Bhabha qui compte sur une certaine stabilité et une conciliation semble évacuer les violentes pratiques du colonialisme qui trouvent une résistance armée des colonisés. Cette occultation de l’oppression coloniale occulte carrément la barbarie de la violence coloniale donne à lire uniquement les réalités symboliques du colonialisme, ignorant le combat des dominés.

Toute lecture devrait-être marquée par le mouvement et par la proximité avec le fait social et historique et évitant un regard anhistorique. Tout en prenant en charge certaines propositions, il serait utile de se rendre compte du fait que le discours postcolonialiste évacue souvent la dimension littéraire, les procédés d’écriture, les jeux de l’imaginaire pour se limiter à une lecture strictement anthropologique. Il faudrait utiliser avec prudence les différents outils proposés par le postcolonialisme, parfois fonctionnant comme une sorte de rejet de l’ « Occident » (qui n’existe pas) qui est une construction idéologique, au même titre que l’ « Orient »). Il serait peut-être temps de réinterroger les idées de Saïd, Spivak et Bhabha, en partant d’une perspective transculturelle et transtextuelle, aux abords des lectures systémiques.

Avec l’émergence d’idées nouvelles et de débats nouveaux caractérisés par la présence d’interrogations puisées dans les propositions de Deleuze, Foucault, Derrida et Ibn Khaldoun, Ibn Rochd ou Abed el Jabiri, de sérieux positionnements sont possibles, nourris de la « positionalité » chère à Foucault, de la « dissémination » (Derrida) ou de la notion de rhizome, mais surtout de Glissant (le concept d’identité-rhizome), Said, Mroua et d’Arkoun et de l’idée de transculturalité de Fernando Ortiz rendant désormais obsolète cette histoire d’interculturalité, trop peu engageante.

Une autre critique, plus ou moins libérée des canons dominants est, me semble-t-il, possible. N’y a-t-il pas risque d’une nostalgie et de la célébration d’un passé mythique dans les propositions des chantres du postcolonialisme ? Je crois qu’il serait possible de construire une autre manière de lire le terrain social, artistique et littéraire en partant du travail de l’anthropologue cubain, Fernando Ortiz ( 1881, La Havane- 1969- La Havane).

Du côté de Fernando Ortiz : Grand anthropologue cubain, Fernando Ortiz Fernandez (1881-1969) a produit des travaux extraordinaires sur une réalité flasque et fluide, l’identité, proposant à partir d’un travail sur la relation du tabac et du sucre à Cuba la notion de transculturation qui pourrait-être définie comme le processus menant une communauté à emprunter, volontairement ou involontairement, de nombreux éléments à la culture conquérante ou dominante. C’est à travers le questionnement des conditions démographiques, historiques et sociologiques et la mise en jeu des différentes forces sociales en présence qu’il donne à lire l’enchevêtrement et l’imbrication des cultures. C’est peut-être la première fois qu’un anthropologue arrive à mettre en relation l’identité avec les rapports sociaux, les configurations artistiques et littéraires et les différentes luttes sociales. Il substitue à la réductrice interculturalité, binaire, une logique transculturelle (quelques décennies après, Deleuze et Guattari parleront de rhizome).

Malheureusement chez nous, on connait très peu ce grand anthropologue et ethnologue qui redéfinit la notion d’identité longtemps prisonnière de lectures essentialistes en la mettant en relation avec le monde du travail. Son livre-phare, « Controverse cubaine entre le tabac et le sucre », paru pour la première fois à La Havane en 1940, puis réédité en 1963, avec 200 pages supplémentaires, préfacé par Bronislaw Malinowski a été publié chez « Mémoire d’Encrier » (Montréal,) en 1991. Ortiz a donc, bien avant Deleuze et Guattari, évoqué cette question d’identité marquée par les jeux sociaux et historiques. L’évolution d’Ortiz est surprenante : d’une posture équivoque à l’endroit du racisme, il se mue en grand chantre de l’antiracisme intégrant la dimension africaine dans l’identité cubaine.

La ministre française de l’enseignement supérieur a provoqué ces derniers jours un scandale en appelant à la censure du postcolonialisme et des études culturelles, assimilés à une construction médiatique et politique de la droite et l’extrême droite française, l’ « islamo-gauchisme », le postcolonialisme est pourtant enseigné dans les grandes universités du monde. Ces attaques répétées contre les sciences sociales inquiètent sérieusement le monde universitaire et scientifique en France et à l’étranger. Les présidents d’université et le CNRS dénoncent une grave chasse aux sorcières, une entreprise maccarthyste. Le CNRS a aussi publié un communiqué désavouant la ministre condamnant « en particulier les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche, comme les études postcoloniales, les études intersectionnelles ou les travaux sur le terme de "race", ou tout autre champ de la connaissance ». La question de la mémoire et de la colonisation continue encore à être instrumentalisée. Ce n’est pas un hasard si cette sortie de la ministre française de l’enseignement supérieur est venue juste après le débat qui a suivi le rapport commandé par le président français Macron à l’historien Benjamin Stora sur la colonisation. 

Des universitaires avaient déjà, il y a quelques mois, appelé à une sorte d’ « épuration » à l’université. Une centaine de professeurs avaient signé une pétition traquant ce qu’ils appelaient les « islamo-gauchistes » et les « décoloniaux ». La conférence des présidents des universités avait, il faut le souligner, condamné ce type d’atteintes aux libertés académiques, excluant toute police de l’esprit et de la pensée. Deux mille universitaires avaient, à l’époque, répondu dans un communiqué à la liste des « 100 », dénonçant un « appel à la police de la pensée ».

Ces appels à la censure et l’élaboration de listes de chercheurs « incorrects » visent les études postcoloniales dont les animateurs proposent une autre manière de lire l’occupation coloniale. Faut--il ainsi, dans cette logique, en finir avec Foucault, Althusser, Derrida, Deleuze, Humboldt, Lacan, Barthes, Rancière, Morin et bien d’autres spécialistes de l’anthropologie, de l’analyse du discours et de la philosophie considérés comme des chercheurs trop peu corrects?

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